• François Loiret

La logique de l'autoproduction du vivant selon Hegel.

Mis à jour : 4 juin 2019



Né ontologiquement de la pierre, le vivant n’apparaît qu’avec le végétal et se déploie en l’animal. Aborder le vivant comme concept et non de manière empirique, c’est développer la logique de l’autoproduction du vivant. La vérité de la nature du vivant n’est rien d’autre que son mouvement, elle n’est pas en deçà de ce mouvement dans une substance vitale ou dans un principe vital. Ce que Hegel nomme la vitalité du vivant, vitalité qui ne se produit dans son effectivité qu’avec la plante, et qui demeure encore endormie dans le minéral, sommeil de la vie, est bien en effet à comprendre comme mouvement logique. La logique de l’autoproduction du vivant se développe en trois moments, qui comme tels ne sont en rien historiques : le rapport immédiat du vivant à soi-même comme autoconfiguration, le rapport du vivant à un autre comme assimilation, le rapport médiatisé du vivant à soi-même comme génération, mouvement du genre. Ces trois rapports sont à comprendre comme développement de la scission du vivant.

1 L’autoconfiguration du vivant.

L’autoconfiguration du vivant comme rapport immédiat du vivant à soi-même est scission du vivant. Le vivant se scinde en lui-même et dans cette autoscission advient comme organisme. Toutefois le devenir organisme du vivant n’est pas lisible à même la plante, il ne l’est qu’avec l’animal. La plante, nous dit Hegel, n’est qu’autoconfiguration formelle du vivant alors que l’animal nous en présente l’autoconfiguration concrète et effective. La logique vivant de la plante est celle de l’entendement. Le déploiement de la plante est spatial et cela se manifeste jusque dans sa minéralisation. La plante se lignifie et cette lignification dans laquelle elle se donne la mort n’est en rien semblable à la minéralisation de l’animal, l’ossification. Alors que l’autominéralisation de la plante est tournée vers le dehors comme bois, l’autominéralisation de l’animal telle que se déploie chez les animaux les plus développés, les plus animaux, n’est pas tournée vers le dehors, mais vers le dedans : c’est la charpente osseuse qui s’entoure de chair et de peau et qui supporte les viscères. Ainsi l’autoconfiguration de l’animal est congédiement de cette spatialité qui caractérise ontologiquement la plante. L’animal se configure intérieurement en organes, viscères, mais de telle sorte que tous les membres au sens générique de l’animal ne subsistent en rien par eux-mêmes. Chaque membre est bien ici un moment du tout qu’est l’animal, dépend de ce tout et ne subsiste qu’avec ce tout. C’est en ce sens que l’animal se configure comme totalité organique :

« L’animal, en revanche, a des viscères, des membres non subsistants par soi, qui ne peuvent absolument exister que dans l’unité avec le tout. Si les viscères (c’est-à-dire les parties nobles) sont lésées, c’en est fait de la vie de l’individu » Encyclopédie, § 345, p.598.

L’autoconfiguration de l’animal est un processus formateur d’un dedans. L’autoproduction est donc production de la différenciation du dedans et du dehors. Il n’y a pas d’emblée du dedans et du dehors comme nous le croyons lorsque nous en restons aux résultats en ignorant les processus. Toute différence est produite au sens hégélien, et la différence du dedans et du dehors est une différence produite dans le processus de la vie animale. C’est pourquoi, c’est seulement avec l’animal que nous pouvons parler d’âme. Mais cette âme n’est pas située en un point du corps organique animal, elle n’est pas non plus située à la périphérie du corps, à même la peau, comme chez Aristote, elle est en tout point du corps organique parce qu’il s’agit justement d’un corps organique qui, en tant que tel, a une intériorité. Dans la mesure où le corps animal est un tel corps organique, l’autosuppression de l’animal qu’est son autoconfiguration ne se donne pas sur le mode spatial, externe, propre au végétal. Dans l’autosuppression configurante du végétal, chaque partie, en tant que subsistante par soi, peut tomber, être abandonnée à la pure extériorité : les feuilles, les branches. Il n’en va pas de même chez l’animal, sauf pour ce qui en lui relève du végétal, les plumes, les poils, les cheveux. L’autosuppression configurante de l’animal est différenciation intérieure telle que l’animal se nie complètement pour se reformer. En ce sens, l’animal est négativité vivante.

2 La suppression de l’être inorganique du vivant.

Le vivant ne se rapporte pas seulement à soi, mais aussi à un autre, l’être inorganique. Il ne se configure qu’en se rapportant à son être inorganique et en le niant. Cette négation prend d’abord la forme de l’assimilation de l’extériorité, mais elle prend également, avec l’animal, la forme de l’appropriation de l’extériorité. C’est avec l’animal qu’a lieu en effet la négation concrète de l’inorganique. Ce à quoi l’animal se rapport comme à un dehors est toujours individualisé, et il l’est d’autant plus qu’il s’agit de tel être organique déterminé, plante ou animal. Toutefois, dans le processus de l’assimilation, l’être organique auquel se rapporte l’animal est son être inorganique. L’animal fait donc de certains être organiques ses objets et, en leur accordant le devenir objet, il en fait sa nature inorganique. Il s’agit bien en effet de sa nature inorganique puisque l’animal ne se rapporte pas à tous les êtres, il se rapporte constamment à tels êtres déterminés. A la différence de la plante, l’animal opère déjà une sélection dans la nature. C’est pourquoi son rapport à l’extériorité n’est pas seulement un rapport pratique mais aussi un rapport théorique. Avec l’homme ce rapport pratique et théorique à l’extériorité s’accomplit dans la mesure où l’homme constitue tout étant en sa nature inorganique. C’est pourquoi la terre en sa totalité est la nature inorganique de l’homme. Dans le § 359 de l’Encyclopédie, Hegel déclare :

« Chaque animal a seulement une sphère bornée pour nature inorganique propre à lui, une nature inorganique qui est uniquement pour lui et qu’il lui faut aller chercher en faisant un tri parmi beaucoup d’autres choses et cela en vertu de l’instinct » p.672.

Cette nature inorganique, l’animal la transforme en sa propre nature organique dans le processus de l’assimilation. Nous avons donc un double processus de suppression. L’animal nie l’être extérieur dans son indépendance en en faisant son propre être extérieur, et il le nie ensuite dans son objectivité en l’assimilant, en le transformant en lui. Mais la nature inorganique de l’animal ne se réduit pas aux êtres organiques dont il se nourrit, ni non plus aux éléments nécessaires à sa vie. A la différence de la plante, l’animal nie l’indépendance de l’espace : il supprime l’espace comme extériorité non seulement en se déplaçant, en se rendant indépendant de l’enracinement en un lieu, mais aussi en ménageant l’espace. Révoquant par avance toute théorie de l’adaptation, Hegel souligne que l’animal ne se rapporte pas à l’espace de manière indifférenciée, il ne s’emboîte pas dans un espace auquel il se plierait. Il nie bien plutôt l’indifférence de l’espace en y faisant sa place. Il se ménage son lieu de vie et en aucune manière ne le trouve déjà là pour s’y adapter, pour y conformer sa conduite. Il s’agit bien d’un processus vivant et non d’une processus mécanique d’emboîtement : sans animal, pas de milieu puisque c’est avec l’animal que quelque chose comme un milieu est constitué. Cette constitution d’un milieu par l’animal est un processus à la fois théorique et pratique. D’elle relèvent la construction de nids, de terriers, de gîtes, mais aussi la collecte des provisions par exemple. En cela, l’animal se donne un être objectif : il s’extériorise en s’appropriant la nature inorganique, en la faisant sienne et il la fait sienne en la façonnant, comme le bousier et sa boule. Ce façonnement de la nature inorganique est suspension du désir et en ce sens travail au sens hégélien. Le seul fait par exemple de collecter des provisions est suspension du désir, rapport non seulement pratique, mais aussi théorique à la nature :

« Le côté théorétique de la tendance formatrice, suivant lequel le désir est réfréné, manque aux plantes, lesquelles ne peuvent, comme l’animal, refréner les poussées qui sont en elles, parce qu’elles n’ont pas de sensations, qu’elles ne sont pas théorétiques » § 365, p.688.

L’affirmation par Marx de la dimension purement humaine du travail relève d’un mauvais idéalisme. Le travail est déjà animal. C’est à même la vie animale que la différenciation du théorique et du pratique est engendrée. Si le minéral n’est ni théorique ni pratique, si la plante est seulement pratique, l’animal est théorique et pratique. Cette dimension théorique de la vie animale se déploie particulièrement chez les oiseaux. Si l’animal a dans son concept la voix, les animaux sans voix ne montrant par là que leur inadéquation au concept, et rien de plus, l’oiseau a plus que la voix, il a le chant. Or qu’est-ce que le chant ? Refusant toute approche du chant en termes de conditionnement par le besoin, Hegel ne craint pas de déclarer que le chant de oiseaux chanteurs n’est rien d’autre que « l’extériorisation sans désir », « la jouissance de soi enjouée ». L’une des modalités de l’accomplissement de la vie animale est le chant de l’oiseau qui, emplissant l’air, le nie comme extériorité et le constitue en objectivation du sentiment pur de soi. L’oiseau fait de l’air ce qu’il n’est pas, l’expansion du sentiment de soi.

François Loiret 2005 tous droits réservés.

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