• François Loiret

La nouvelle doctrine de la supposition chez Ockham.

Mis à jour : 7 juin 2019



Nous avons vu que les termes sont des signes et que parmi ceux –ci, les signes purement intra mentaux, les concepts, ont la priorité. Le trait essentiel de tout signe est la supposition. La supposition est à comprendre au sens du renvoi : dire qu’un terme suppose, c’est dire qu’il renvoie à quelque chose. Toutefois, ce à quoi renvoie un terme n’est pas toujours une chose substantielle. Ockham élabore une nouvelle doctrine de la supposition, nouvelle parce que la doctrine de la supposition existait déjà avant lui et on trouve un exposé conséquent dans la Petite Somme de Logique du penseur portugais Pierre d’Espagne. Ockham va donc distinguer la supposition personnelle, la supposition simple et la supposition matérielle et accorder un privilège à la supposition personnelle en remodelant complètement la distinction traditionnelle des suppositions.

Il y a supposition personnelle lorsque le terme se tient là pour son signifié, que ce signifié soit une chose hors de l’âme, un concept, un mot oral ou un mot écrit. En d’autres termes, ce à quoi renvoie le terme en supposition personnelle est en fait toujours quelque chose que ce soit quelque chose en dehors de l’âme, les hommes, les sons vocaux, les mots écrits ou quelque chose dans l’âme, les concepts ou intentions. Par exemple, dans la proposition, « tout homme est un animal », le sujet « homme » suppose pour les hommes, dans la proposition, « les mots sont des sons vocaux », le sujet « mots » suppose pour les mots en tant que choses hors de l’âme et dans la proposition « les intentions sont dans l’âme », le sujet « intentions » suppose pour les intentions en tant que réalités intra mentales. Dans la supposition personnelle, la référence est toujours une chose comme chose qu’elle soit une chose extramentale ou une chose intramentale, et jamais une chose comme signe.

Il y a supposition simple, lorsque le terme suppose pour un concept. La supposition simple ne concerne que les termes oraux et écrits, c’est-à-dire les mots, elle ne concerne pas les concepts. Dans l’énoncé, « l’homme est une espèce », le mot « homme » suppose pour le concept « homme », parce que ce ne sont pas les hommes réels qui sont une espèce, mais un concept, ou autrement dit parce que l’espèce n’a de réalité qu’intra mentale à titre de concept. Mais si le mot « homme » suppose pour le concept, il ne signifie pas le concept. Ce qu’il signifie, ce sont bien les hommes réels. La supposition et la signification ne sont pas ici identiques alors qu’elles le sont dans la supposition personnelle. Ainsi pour Ockham, une proposition comme « L’homme est une espèce » est fausse littéralement si le mot « homme » est compris comme supposant les hommes réels, car les hommes réels ne sont pas un concept, une réalité intra mentale.

Il y a supposition matérielle lorsque le terme suppose pour un mot, par exemple dans l’énoncé, « homme est un mot de deux syllabes ». Le mot « homme » ne suppose pas pour les hommes réels, ni pour le concept, mais pour le mot parlé ou écrit « homme ». La supposition est matérielle en ce sens que le terme est là pour la formation signifiante parlée ou écrite, c’est-à-dire pour le matériel de la désignation. Ici le mot homme tient lieu de lui-même, se réfère à lui-même.

Dans la théorie ockhammienne de la supposition, la supposition matérielle est privilégiée sur les deux autres, car c’est la seule qui fait référence à une réalité hors de l’âme, à une réalité qui peut être substantielle. Selon Ockham, cette théorie renouvelée de la supposition, c’est-à-dire de la référence permet de démêler les confusions et d’identifier les erreurs auxquelles les anciens et les contemporains on été sujets en logique et partant dans toutes les sciences. Car c’est faute d’avoir su distinguer la référence des termes qu’ils ont accordé à des réalités intra mentales le statut de réalités extra mentales et qu’ils n’ont pas su démêler les ambuguités des textes du Philosophe lui attribuant par erreur des positions qu’il n’a pas soutenues. Ainsi, la nouvelle théorie de la supposition permet d’évacuer toutes les confusions faîtes jusqu’à présent sur le statut des réalités extra mentales et sur le statut des catégories et des universaux. En distinguant bien la référence, on peut savoir ce qui est dit des choses elles-mêmes et ce qui est dit seulement des concepts ou des mots oraux ou écrits. Ainsi dans le Proemium in Librum Praedicamentum Aristotelis (Commentaire des Catégories), Ockham s’exclame :

« L’ignorance de l’intention d’Aristote en ce livre égare aujourd’hui beaucoup de gens qui croient que beaucoup de choses, ici, sont dites des choses, alors qu’Aristote veut qu’on les comprenne seulement comme valables des paroles et, conformément à cela, des intentions ou des concepts dans l’âme ».

Pour comprendre quelles sont les fatales confusions dans lesquelles tombent ses contemporains et dans lesquelles pouvaient aussi tomber les anciens, il faut revenir à la théorie de la supposition proposée par Pierre d’Espagne dans sa Petite Somme de Logique. Chez Pierre d’Espagne, l’appellation des différentes suppositions a toute sa justification qu’elle perd en partie chez Ockham. La supposition matérielle est ainsi nommée parce que dans ce cas, le terme suppose pour le matériel sonore ou graphique. La supposition simple est nommée « simple » parce que le terme suppose pour le simple, à savoir pour une forme commune, autrement dit la res universalis : ainsi dans la proposition « l’homme est une espèce », le terme « homme » suppose pour la res universalis homme. La supposition personnelle est ainsi nommée, parce que le terme suppose pour le singulier, la chose singulière, cet homme ci comme dans la proposition « Socrate est philosophe ». Dans sa théorie de la supposition, Pierre d’Espagne part de la langue, sans jamais envisager l’existence d’un pur langage mental comme Ockham. A partir de là, nous pouvons comprendre ce que critique Ockham lorsqu’il soutient que beaucoup ont cru que ce qu’Aristote disait des concepts était en fait valable des choses elles-mêmes : ils ont cru que les catégories avaient une réalité ontologiques et notamment que la catégorie de substance seconde avait une réalité ontologique. En d’autres termes, ils ont cru que les universaux étaient bien des déterminations ontologiques des choses.

Avec sa nouvelle théorie de la supposition, avec son principe du falsa de virtute sermonis, avec enfin sa théorie des actes de connaissance comme réalités intra mentales, Ockham peut déclarer que de nombreuses propositions et conclusions soutenues par ses contemporains ou reçues de la tradition sont fausses. Des phrases comme « l’homme est un animal », « le corbeau est noir » etc sont désormais déclarées comme fausses littéralement. Pourquoi ? Parce que dans toute proposition de ce type, le sujet et le prédicat sont posées comme des réalités hors de l’âme alors qu’il n’en est rien. Ockham accomplit une restriction de la théorie aristotélicienne des catégories : parmi les catégories, certaines renvoient à des choses réelles hors de l’âme, celle de substance et de qualité. Toutes les autres catégories ne sont que des modi significandi, des manières de signifier la substance et la qualité. Mais lorsqu’il est question de substance et de qualité, il faut comprendre par là qu’il ne s’agit que de substance et de qualité singulière, car seules des substances singulières et des qualités singulières ont une réalité hors de l’âme. La pierre de touche est ici constituée par la perception qu’il faut comprendre autant comme une perception intellectuelle que comme une perception sensible : dans l’acte de perception intellectuelle et sensible est attestée la dimension exclusivement singulière des substances et des qualités. Ce qui existe comme réalité hors de l’âme, c’est ce chien et la blancheur de ce chien, c’est Socrate et la laideur de Socrate, seules réalités perceptibles. Quant à l’espèce « chien » et à l’espèce « homme », quant au genre « animal » et quand à la qualité de « blancheur », il n’existe rien de tel hors de l’âme. Non que cela ne soit rien, mais comme nous l’avons vu tout cela n’existe que dans l’âme, à titre d’actes de connaissance, à titre de concepts : ce sont des réalités intra mentales. On ne peut donc pas dire que les universels n’ont aucune réalité, mais qu’ils n’ont aucune réalité intra mentale. C’est pourquoi des propositions comme « le corbeau est noir » sont littéralement fausse, puisqu’il n’existe hors de l’âme ni espèce « corbeau », ni qualité « noire », il n’existe que des corbeaux singuliers dont la noirceur est singulière. Tous ceux qui ont cru que des propositions comme « le corbeau est noir » étaient des propositions vraies en les concevant comme des propositions disant quelque chose de quelque chose ont été dans l’erreur. Ils ont, dit Ockham, confondu l’actus exercitus et l’actus signatus. L’actus exercitus ou accomplissement énonciatif se fait à l’aide du verbe « être » ou un verbe analogue. L’actus signatus ou acte désigné indique qu’un prédicable est dit d’un prédicable et a recours aux verbes praedicari (être énoncé de), verificari (être avéré de), competere (appartenir au sujet d’une proposition). Ainsi Aristote et beaucoup d’autres soutient-il dans la Somme de Logique, I, c.66, ont confondu l’acte effectué et l’acte désigné. La proposition vraie littéralement n’est pas la proposition, « l’homme est un animal », mais « animal est prédiqué de homme », car ce n’est pas de l’homme que animal est énoncé, mais c’est le concept d’animal qui est énoncé du concept d’homme puisque les éléments des propositions mentales ne sont pas des choses, des hommes et des animaux. En ce sens, dans la proposition, le terme « homme » n’est rien d’autre que le concept d’homme, et ce concept ne suppose en rien pour l’espèce puisque l’espèce n’a pas d’autre réalité que le concept lui-même, il ne peut supposer que pour une multiplicité d’hommes singuliers. La proposition « l’homme est un animal » ne peut donc être comprise comme une proposition vraie que si l’on comprend bien qu’il s’agit ici des termes mentaux « homme » et « animal » qui supposent tous deux pour la multiplicité des hommes singuliers et non pas pour l’espèce homme qui n’est pas une réalité hors de l’âme.

Nous comprenons mieux maintenant pourquoi il est impossible que la science soit une science de choses. En effet, la science soutient Ockham à partir d’Aristote est connaissance de l’universel, mais il n’y aucune chose qui soit universelle, toute chose est radicalement singulière. L’universel n’existe que dans le domaine intra mental. Par conséquent, aucune démonstration ne peut être dite des choses en tant que telles : démontrer, c’est toujours avoir affaire à des termes qui sont d’abord des termes mentaux, des concepts. Avec la démonstration, nous ne pouvons nous situer qu’au niveau du domaine intra mental des concepts. Il n’y pas de science du singulier, il ne peut y en avoir qu’une intuition sensible et intellectuelle que la science présuppose. On peut donc dire que pour Ockham, la science et avec elle la démonstration est impuissante à connaître les choses. Cette nouvelle impuissance de la démonstration, à savoir qu’elle n’a jamais affaire aux choses de sorte que son mouvement ne peut jamais être celui des choses, mais seulement celui de l’intellect, est fonction non d’une désontologisation totale, ou d’une déréalisation totale, il est tributaire d’une ontologie réduite qui n’accorde l’être hors de l’âme qu’aux substances et aux qualités singulières. Cette ontologie réduite est indissociable de l’avènement du langage mental comme pur langage conceptuel. En effet, avec cette idée d’un langage conceptuel intra mental, Ockham déréalise en fait la langue elle-même. La langue ne témoigne plus du monde ou plus encore n’abrite plus en elle les choses du monde. Chez Ockham, la chose comme pure singularité tombe en dehors de la langue et la langue elle-même n’est plus qu’un ensemble de signes disponibles pour la manipulation.

En évacuant le réalisme des universels, Ockham pouvait se penser fidèle à la critique aristotélicienne de Platon, dans la mesure où la proclamation de la réalité des universaux est autant tributaire de Platon et du néoplatonisme, sinon même plus que d’Aristote. Cependant, il ne voyait pas que chez Aristote, la présence de l’étant ne se dit pas univoquement. L’Ousia seconde et l’ensemble des catégories ne sont pas des concepts chez Aristote, comme l’ont cru les postockhamistes, mais énoncent bien la présence de l’étant dans sa multiplicité, présence qui n’est pas attestée par une perception sensible et intellectuelle muette, mais par et dans le logos. C’est dans le logos que s’abrite la présence comme ousia première et ousia seconde. C’est pourquoi, une critique radicale des déterminations métaphysiques de la présence de l’étant conduit chez Nietzsche aussi bien à l’évacuation du singulier que des genres et des espèces. On pourrait dire que l’ontologie ockhamiste du singulier est en ce sens une métaphysique unilatérale.

François Loiret 2006, tous droits réservés.

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