• François Loiret

La machine, la ruse chez Hegel II.

Mis à jour : 7 juin 2019



L’outil est ruse, mais il n’est pas la ruse accomplie dans la mesure où avec l’outil, la volonté se fait encore chose comme force conférant l’activité à l’outil. La ruse accomplie est la machine comme instrument auto-actif. Alors que l’outil demeurait le moyen terme entre la volonté et la nature, la machine est nature volontarisée, pénétration complète de la nature par la volonté. La nature ne se dresse plus en face de la volonté comme son autre, comme l’extérieur. Avec la machine, la volonté ne trouve plus en face d’elle-même que la volonté. Elle parvient du même coup à elle-même. La généralisation des machines suppose cependant que le travail soit préalablement devenu lui-même mécanique et à ce titre abstrait. Ce n’est pas la machine qui rend le travail abstrait, séparé, bien plutôt la substitution systématique de la machine à la force humaine dans l’industrie a pour condition la mécanisation même de l’activité humaine dans la fabrique. C’est pourquoi la machine peut se présenter comme une libération des corps.

1 La machine comme ruse accomplie.

C’est dans la Philosophie de l’esprit de 1805 que Hegel envisage la machine comme ruse accompli. Avec l’outil, le corps au travail demeurait exposé à la souffrance en tant que corps actif. La machine tel que la comprend Hegel, le corps se retire du travail dans la mesure où il a déposé son activité même dans la nature. C’est désormais la nature qui agit, mais elle agit selon les fins que la volonté lui assigne :

« Il faut aussi poser une activité propre dans l’instrument, faire de lui quelque chose d’auto-actif […] Ceci a lieu en général lorsque l’activité propre de la nature, l’élasticité des ressorts de montre, l’eau, le vent sont appliqués pour faire dans leur être-là sensible quelque chose de tout autre que ce qu’ils voulaient faire, de telle sorte que leur faire aveugle est changé en faire finalisé, en le contraire d’eux-mêmes : comportement rationnel des lois de la nature dans leur être-là extérieur. A la nature elle-même, il n’arrive rien – les buts singuliers de l’être naturel deviennent ici un universel » Philosophie de l’esprit, p.33-34.

La machine est ruse accomplie dans la mesure où elle fait faire à la nature ce que celle-ci ne fait pas d’elle-même et du même coup la retourne contre elle-même et la retournant contre elle-même la supprime dans sa présence naturelle, extérieure. La puissance aveugle de la nature comme pure puissance naturelle est niée. Cette puissance aveugle est désormais maîtrisée par la volonté : elle se change de faire aveugle en faire intelligent. Avec la machine, l’agir naturel se supprime lui-même dans la mesure où il devient un agir volontaire. La machine est donc nature volontarisée puisqu’avec elle la nature est chargée de faire ce que la volonté veut faire. Comme concrétion active de la ruse, la machine n’est en rien étrangère à l’esprit pratique comme volonté. Considérer la machine comme étrangère à l’esprit, comme autre que l’esprit, c’est ne pas voir que la machine bien au contraire est en elle-même spiritualisation totale de la nature. Cette spiritualisation de la nature dans la machine, Hegel la dévoile lorsqu’il souligne qu’avec la machine, le faire aveugle de la nature devient un faire éclairé, un faire qui accomplit ce que la volonté lui assigne. La machine supprime la puissance erratique de la nature. Désormais, cette puissance est subordonnée aux fins de la volonté. En ce sens, la puissance de la nature est finalisée.

La machine substitue ainsi à la force humaine, la force de la nature transformée en force intelligente. Du même coup, ce n’est plus le corps au travail qui s’use en communiquant son activité à l’outil, c’est la nature elle-même qui s’use. Dans sa logique propre qui est celle de la ruse, la technique, devenue mécanisme, soustrait le corps à l’usure, économise la peine qu’exige l’activité. Ainsi :

« Ici, la tendance se retire entièrement du travail ; elle laisse la nature s’user, elle regarde faire tranquillement et dirige le tout avec le minimum de peine : ruse » Philosophie de l’esprit, p.34.

La machine est à la fois libération des corps travaillant et théorisation de l’activité. L’homme qui a déposé son activité dans la machine regarde la nature agir à sa place. Ce regard n’est pas un regard contemplatif, mais un regard théorique : le travail comme travail machinal est désormais investi par la théorie, non seulement parce qu’il est imprégné par la science de la nature, mais parce qu’il l’est aussi par la science de l’activité économique. Or ce qui caractérise les nouveaux temps, c’est l’amorce d’une substitution systématique de la puissance maîtrisée de la nature à la force humaine. Quelles en sont les conditions ? Dès le Système de la Vie éthique, Hegel examine ses conditions et il en poursuivra la compréhension dans la Philosophie de l’esprit de 1805, dans Les Leçons sur le Droit naturel et la Science de l’Etat de 1817 et dans les Principes de la Philosophie du Droit de 1820.

2 La condition d’un recours aux machines.

Dès le Système de la Vie éthique de 1803, Hegel aborde l’apparition du travail abstrait dans les fabriques. Cette apparition du travail abstrait précède la mécanisation du travail. Le travail abstrait correspond à la plus fine division de l’activité et du même coup à sa simplification. Travail abstrait est l’activité simplifiée dans laquelle l’homme au travail accomplit une tâche élémentaire. Dans ce travail, toute diversité est exclue. L’activité simplifiée devient activité uniforme dans laquelle domine la simplicité du geste. La même manipulation est reprise par le corps au travail. Le travail comme travail abstrait a la forme du quantum et pour cette raison est aisément quantifiable.

Au travail abstrait correspond l’augmentation de la production. Par la fragmentation de l’activité en tâches simples, élémentaires, la production des biens excède les besoins. Les biens produits se présentent également de façon abstraite comme pur quantum pour lesquelles il faut trouver des acheteurs. Ainsi au travail abstrait correspond étroitement l’abstraction des besoins et l’abstraction de la valeur des biens produits. Le besoin n’est plus besoin de celui qui travaille, mais besoin en général. En effet, Les biens produits ne peuvent en rien être destinés à une consommation personnelle, ils le sont à une consommation universelle dont la médiation est assurée par le marché comme marché universel. La valeur des biens produits est donc leur valeur d’échange sur le marché et suppose l’argent comme moyen universel de l’échange. Il y a donc à la fois universalisation du travail, universalisation du besoin, universalisation de l’échange sous la forme de l’abstraction, c’est-à-dire sous la forme du quantum. Or le quantum n’est rien d’autre que la présence du calculable. Tout cela correspond à ce que Hegel nomme l’état de la culture universelle où le travail de l’individu ne peut en rien satisfaire à lui seul ses propres besoins, et où la satisfaction de ces besoins exige la médiation de toute l’économie, ce qu’il nomme dans Les Leçons sur l’Esthétique : « La longue et vaste connexion des besoins et du travail, des intérêts et de leur satisfaction » (T I, p. 345).

Avec la fragmentation de l’activité en tâches simples, répétitives, le travail proprement humain devient de lui-même une activité mécanique sans présence de machines. Ce travail en tant que travail mécanique est un travail vide : en lui, l’esprit s’absente. C’est pourquoi le travail de fabrique dans sa morne répétitivité, dans son élémentarité qui n’exige pas l’intelligence, se présente comme un travail stupide et du même coup abrutissant. Ce n’est plus un travail vivant, mais un travail mort. Dans la mesure où l’activité humaine se présente comme activité véritablement mécanique, sans esprit, elle peut désormais être accomplie par du non vivant, par des machines. La mécanisation de l’activité humaine dans les fabriques, sa simplification et son universalisation rend possible la substitution des machines aux hommes. L’homme se retire du travail et laisse faire la machine :

« Lorsque le travail de fabrique atteint un tel degré de perfection et de simplicité, alors, à la place du travail machinal des hommes, c’est la machine qui peut travailler, et c’est là la transition habituelle dans les fabriques. Et c’est ainsi que l’homme redevient libre par l’accomplissement de ce progrès machinique » Leçons sur le Droit naturel et la Science de l’Etat, p.164.

Ce n’est pas l’avènement des machines qui machinalise les activités productives des hommes. La production industrielle sous sa forme machinique est à entendre comme une libération des corps de la souffrance et de l’abrutissement de l’activité fragmentaire, réduite à un talent unilatéral. Alors que dans la fabrique, la volonté est entièrement réifiée, dans l’industrie moderne, cette réification est relevée par le recours aux machines qui exécutent plus sûrement et sans fatigue les tâches simplifiées, abstraites, machinales qu’exécutaient les hommes. Au sens de Hegel, la machine comme volonté matérialisée, comme nature volontarisée, défait la chosification de la volonté libre. Libérant le corps au travail, la volonté incarnée au travail, elle permet l’accomplissement de la volonté libre comme telle. Le sacrifice de l’homme dans la fabrique, sa mécanisation, est relevé par le recours aux machines et tout degré supérieur dans le machinisme se présente comme un degré supérieur de liberté.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2004, tous droits réservés.

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