• François Loiret

La personne intime comme solitude absolue.



Contestant les a priori de la sociologie régnante selon laquelle l’existence de l’être humain se réduisait entièrement à son être social, le sociologue et philosophe allemand Georg Simmel soutenait que tout être humain est à la fois social et extra-social. Dans Comment la société est-elle possible ?, il écrivait :


« Les sociétés sont des entités composées de créatures qui se situent à la fois en dedans et en dehors de la société ».


L’être humain n’est pas seulement un rôle social, une situation sociale, une profession. Le fonctionnaire n’est pas seulement fonctionnaire, le médecin n’est pas seulement médecin. Chaque être humain a une dimension personnelle irréductible au social et que le social ne peut expliquer. Mais Simmel n’avait pas encore conçu la pluralité des appartenances des êtres humains comme l’a fait Scheler. Avec Scheler, nous comprenons que les êtres qui coexistent ne coexistent pas dans des sociétés. Nous ne pouvons plus nommer « société » le tout de la coexistence humaine dans la mesure où cette coexistence est multiple, qu’elle est à la fois infra-sociale et supra-sociale. Les êtres humains peuvent appartenir à des sociétés mais ils appartiennent aussi à des communautés de vie et à des communautés spirituelles. En outre, leur coexistence ne se limite pas aux hommes puisqu’elle inclut le divin dans la communauté religieuse. Au fond, il n’y a pas de coexistence qui soit seulement purement humaine, même dans les formes modernes de coexistence. Les hommes coexistent avec des hommes mais aussi avec des dieux ou Dieu. Or, Scheler va montrer que si les êtres humains ont une pluralité d’appartenances qui interdit de les concevoir de manière unilatérale comme des êtres sociaux, ils ont aussi une dimension par laquelle ils transcendent toute appartenance. Chaque être humain n’est pas seulement membre de multiples communautés et de la société, il est aussi une solitude absolue et cette présence de chacun comme solitude absolue, Scheler la nomme la personne intime. S’il y a une intimité des communautés de vie et des communautés spirituelles alors qu’il n’y a aucune intimité sociale, il y a une intimité absolue qui n’est rien d’autre que la solitude absolue de la personne spirituelle :


« Ce qui fait la personne intime absolue, c’est l’impossibilité d’avoir part à une liaison avec d’autres personnes par l’entremise d’une personne commune. Elle demeure pour ainsi dire, au sein d’un royaume commun de personnes finies, dans une solitude absolue » Le Formalisme en Ethique et l’Ethique matériale des valeurs, p.562.


La solitude absolue ne concerne pas du tout notre présence comme individu, mais notre présence comme personne. En effet, l’individu est un être social qui se caractérise par la similitude et qui ne possède aucune intimité. Or la personne n’est pas un être psychique, mais un être spirituel et du même coup sa solitude n’est pas de l’ordre d’une intimité psychologique, elle ne concerne pas des contenus psychologiques, elle est d’ordre spirituel. Dans la solitude absolue de chaque personne singulière, c’est le soi-même et la valeur de ce soi-même qui sont concernés. La solitude absolue de chaque personne intime est ainsi d’ordre ontologique et éthique. Cette solitude absolue n’a rien de pathologique, elle ne relève pas d’un comportement a-social ou anti-social. Elle n’est pas un trait maladif qu’une meilleure gestion du social devrait faire disparaître et ne se confond jamais avec le fait d’être seul. Dire la solitude absolue, c’est dire : je suis solitaire, je ne suis pas seul. Chaque être humain comme personne intime est absolument solitaire sans être seul et Scheler souligne que c’est dans les relations communautaires les plus intimes comme l’amitié, le couple conjugal, la famille, que le sentiment de solitude ressort à l’état pur. Cette solitude absolue de la personne intime n’est pas du tout exclusive des appartenances multiples, elle ne les exclut pas, elle les transcende. Nous sommes à la fois liés aux autres dans des communautés de vie et des communautés spirituelles, interdépendants des autres dans la société et absolument solitaire. Nous vivons avec les autres dans des groupes multiples et nous vivons aussi solitairement. Chacun, comme personne intime vit solitairement sa vie, chacun vit non seulement avec les autres mais avec soi-même. Chacun peut se livrer à un examen de soi intime, à une critique de soi intime et connaître la paix intime. En tant que personne intime chacun transcende toute connaissance et toute évaluation humaine. C’est pourquoi, déclare Scheler :


« Tout jugement définitif porté par des personnes finies sur la valeur ou la non valeur morale d’autrui constitue un contre sens », p.570.


La personne intime dans sa solitude absolue n’est pas du tout incompatible avec la personne commune et avec la pluralité des appartenances. Ce n’est pas la destruction de la solitude absolue qui peut mener à une coexistence avec les autres, c’est au contraire la préservation de la solitude absolue qui garantit que la coexistence avec les autres n’est pas un enfer. Un couple, par exemple, où chacun prétendrait à la connaissance absolue de l’autre, où tout devrait être livré en permanence à l’approche inquisitoriale de l’autre, ne serait pas un paradis, mais un enfer. Il en va de même pour toutes les appartenances. Les êtres humains coexistent d’autant mieux que paradoxalement ils ne s’épuisent pas dans cette coexistence. Leur coexistence suppose la préservation de la solitude absolue de chacun. L’approche sociologisante, en tant qu’elle n’envisage l’être humain que comme un être social est aveugle à la solitude absolue de la personne intime, comme elle est aussi aveugle à celle de la pluralité des personnes. Elle peut ainsi conduire à la négation de la personne intime en exigeant que les ingénieurs du social, que sont les sociologues, imposent la « socialisation » comme un impératif et l’on aboutit alors à la dictature douce du social comme le montre le roman de Henrik Stangerup, L’Homme qui voulait être coupable qui porte sur la normalisation des hommes appuyée sur les sciences sociales.

François Loiret tous droits réservés.

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