• François Loiret

La société comme impossibilité de vivre ensemble.



Les hommes coexistent dans des communautés de vie. Il peut y avoir des communautés de vie sans qu’il y ait des sociétés, mais il n’existe pas de société sans communauté de vie. Il ne faut pas comprendre ici la communauté de vie et la société comme deux réalités successives d’un point de vue historique. Les hommes qui vivent en société vivent aussi dans des communautés de vie, nulle part n’existe une société sans famille et sans peuple. Communauté de vie et société ne s’excluent pas, elles sont des sphères d’appartenance distinctes. Qu’est-ce qui différencie alors la société de la communauté de vie ? Deux traits fondamentaux différencient la société de la communauté de vie. D’une part, elle n’est pas un vivre ensemble, d’autre part elle est une réalité internationale.

La société n’est pas une communauté. Il faut comprendre par là qu’il n’existe pas d’unité interne forte de la société. Max Scheler déclare dans Le Formalisme en Ethique et l’Ethique matériale des valeurs, p.555 : « La société n’est pas une réalité commune ». Dire que la société n’est pas une réalité commune, c’est dire que la société n’unit pas, ne rassemble pas en une unité. Si la société n’unit pas, on ne peut en rien y trouver quelque chose qui ressemble à un lien. La société n’est pas un vivre ensemble dans lequel les hommes sont liés, elle est au contraire l’impossibilité radicale d’un vivre ensemble. C’est pourquoi, il n’y a rigoureusement aucun lien social. Les passions désintéressées que Ferguson attribuait à l’homme social sont bien plutôt des caractères de l’homme communautaire. Pour le comprendre, il faut partir du membre de la société car c’est lui seul qui a une unité dans la société. Alors que dans la communauté de vie règne l’appartenance au point que la seule unité est celle de la communauté de vie, dans la société règne la non appartenance et la seule unité est celle de l’individu. On appartient à une famille, à une tribu, à un peuple, on n’appartient pas à une société. On dira « je suis un Legacq de Plougastel », « je suis breton », et par là on déclinera son identité comme identité communautaire, mais on ne peut décliner une identité sociale, la seule chose que l’on pourra dire en tant que membre de la société, c’est qu’on gagne tant. Cet individu qui est la seule unité réelle dans la société n’est pas une individualité spirituelle, mais une individualité pulsionnelle, la seule d’ailleurs que connaisse la science de la société qu’est la science économique. L’individu social a en effet pour valeur uniques l’agréable et l’utile qu’il ne faut pas du tout confondre avec le bien-être et la prospérité même si la science économique tend constamment à faire cette confusion, ce qui aboutit à l’idée fallacieuse que l’augmentation des agréments serait une augmentation du bien-être, idée démentie constamment. L’agréable en lui-même, c’est ce qui procure une jouissance, ce n’est pas ce qui assure le maintien de la vie. Fumer est agréable pour ceux qui fument, mais on n’ira pas dire que fumer est constitutif du bien-être et donc de la santé d’un peuple. Bavarder sur Twitter est peut être agréable, mais en tant que tel, on voit mal en quoi cela contribue au maintien de la vie d’un peuple. En tant que membre de la société, l’homme se porte vers ce qui lui est agréable et vers ce qui lui est utile, l’utilité n’ayant aussi rien à voir avec la prospérité et le bien-être, puisque par utilité, il faut comprendre ici ce qui permet la production de choses agréables. L’utile est donc subordonné à l’agréable. Or ce qui caractérise les sensations d’agrément et les intérêts qui leur sont subordonnés, c’est qu’ils sont rigoureusement individuels. Il faut comprendre par là qu’il n’y pas un vivre en commun des sensations d’agrément et des intérêts, d’où cette idée qu’ils varient d’individus à individus. Chacun vit séparément ces sensations. L’utile et l’agréable ne rassemblent en rien les hommes dans une unité. Comme individu pulsionnel, le membre de la société n’a pas de vivre en commun. Mais dire qu’il n’a pas de vivre en commun, ne signifie en rien que les membres de la société sont des êtres uniques et singuliers, ils ne le sont pas du tout. Ce qui caractérise la société, et elle seule, c’est en effet la similitude. Les membres de la société sont des êtres semblables sans jamais être des co-vivants. Leurs goûts ne sont en rien uniques, bien au contraire. Ils se procurent et consomment les mêmes choses, mais ils le font solitairement. Semblables dans leurs goûts, leurs attirances, les membres de la société ne vivent cependant pas ensemble. Comment comprendre cette similitude d’individus séparés ? C’est là qu’interviennent les conventions et la mode. Alors que dans la communauté de vie les hommes se conduisent selon la coutume et les mœurs, dans la société, les hommes se conduisent selon des conventions et selon la mode. Les conventions ce sont des usages, des manières de se conduire, de se vêtir et de dire qu’il convient justement d’adopter dans les relations sociales. A la différence des coutumes et des mœurs qui tirent leur légitimité de la tradition et qui n’apparaissent pas d’emblée oppressives, les conventions définissent un conformisme oppressif et hypocrite. Ce conformisme est indissociable de l’affichage de la position sociale. Il règne dans toutes les couches de la société. Au conformisme, comme conduite sociale peut s’opposer un anti-conformisme qui présente les mêmes caractères que le conformisme. Ce conformisme allié à la mode suffit à rendre les membres de la société semblables. Le conformisme ne suppose en rien que les hommes comme membres de la société agissent ensemble et vivent ensemble, il exige seulement d’eux qu’ils se comportent d’une manière déterminée et semblable. Il ne conduit pas du tout à une confiance réciproque puisqu’il repose en fait sur la méfiance réciproque. Dans Le Formalisme en Ethique et l’Ethique matériale des valeurs, Scheler peut ainsi écrire :

« Alors que l’état d’esprit fondamental qui règne dans la communauté de vie est une confiance irraisonnée, l’état d’esprit qui règne dans la société est d’entrée de jeu une méfiance universelle et réciproque » p.529.

Hobbes avait fait de la méfiance universelle et de l’hostilité universelle les traits fondamentaux des relations inter-individuelles. Il avait à la fois tort et raison. Il avait raison dans la mesure où ce sont bien les traits de l’individu pulsionnel qu’est le membre de la société. Il avait tort en naturalisant ces traits, en les posant comme des caractères de l’homme lui-même. La méfiance et l’hostilité universelles caractérisent uniquement les relations des hommes comme membres de cette sphère qu’est la société. Ce qui caractérise en effet la société, à la différence de la communauté de vie, c’est l’absence totale de coresponsabilité et de solidarité. La société ne reconnaît que l’autoresponsabilité de l’individu. Il n’y a pas dans la société le règne du chacun pour tous et tous pour chacun, mais le règne du chacun pour soi. Du même coup, il n’existe pas dans la société une volonté commune comme il en existe une dans la communauté de vie. Ce qui fait tenir la société, ce ne sont pas des relations contractuelles comme le croient encore les partisans actuels du contractualisme (Rawls, Habermas), ce sont les appartenances présociales aux communautés de vie car il est impossible que des contrats fassent tenir les hommes ensemble.

La société est un tissu de relations invisibles et conformistes entre des individus, des êtres indépendants et majeurs. Mais les relations sociales spécifiques ne sont rien d’autre que les relations contractuelles dans leur multiplicité comme relations entre individus, personnes singulières majeures. Le contrat comme engagement réciproque d’individus n’est pas une réalité suis generis. En effet, souligne Scheler contre les théories contractualistes, le contrat repose sur la promesse, la fidélité. Ne peuvent contracter que des êtres qui savent promettre, qui savent être fidèles à leur engagements, or cela n’apparaît pas tout seul, cela s’apprend, et le lieu de cet apprentissage est la communauté de vie. La promesse, la fidélité, la solidarité comme traits éthiques caractéristiques de la communauté de vie fondent la possibilité du contrat. Ainsi, c’est parce que les hommes sont déjà assemblées en des communautés de vie qu’ils peuvent entrer dans des relations contractuelles dans la société. Il y a cependant une différence fondamentale entre les contrats comme relations sociales et les mœurs et les coutumes comme caractéristiques des communautés de vie. Scheler remarque avec rigueur que la temporalité du contrat est tout autre que celle des coutumes et des mœurs. On en contracte ni avec les morts, ni avec les hommes à venir, on ne contracte qu’avec des vivants. Le temps du contrat est le présent. En ce sens, à la différence des communautés de vie qui lient les vivants aux morts et à ceux qui viendront, la société est sans durée, sans mémoire. En tant qu’être sociaux, les hommes sont des êtres oublieux. Plus le temps présent prend de l’importance dans la vie des hommes, moins la durée leur importe, plus le social l’emporte sur le communautaire. Non seulement la société est sans durée, mais elle est aussi sans espace propre. Les communautés de vie ont un espace propre, le foyer pour la famille qu’il soit immobile ou mobile (la yourte mongole est un foyer), le pays pour le clan, la patrie pour le peuple. L’espace de la société s’étend aussi loin que s’étendent les relations contractuelles qui sont des relations adossées à la propriété privée et du même coup au commerce. L’espace de la société est celui des relations commerciales et cet espace s’étend à la terre entière. C’est pourquoi la société est par essence une réalité interethnique, interétatique, interculturelle, internationale. L’internationalisme est le trait typique de la société. Le multiculturalisme à la mode aujourd’hui est une manifestation de la société. Les membres de la société en tant que contractants ne sont liés à aucune ethnie, aucune culture, aucun Etat, aucune nation. Ils peuvent exister partout comme l’esprit commerçant peut exister partout, aussi bien à Canton qu’à Londres, aussi bien dans la Mecque de l’époque du prophète que dans la Rome antique. C’est pourquoi le lieu par excellence de la société est la grande ville commerçante internationale que l’on trouve de l’antiquité à nos jours. La Rome impériale était sociale comme l’était aussi La Mecque du temps de Mahomet ou du temps de l’empire ottoman avec leurs populations multiethniques. Sparte, par contre ne fut jamais une ville commerçante et donc sociale. Mais le caractère international du commerçant et du consommateur ne fait pas pour autant de la société une réalité supranationale. Marx s’est trompé lorsqu’il a cru que l’internationalisme social pouvait supplanter le national. Le social est entre l’ethnique et le national, mais il ne peut dépasser le national car si le social demeure lié au vital, le national, comme nous le verrons est d’ordre spirituel. Marx a confondu l’international et le supranational, or ce dernier caractérise la communauté spirituelle comme communauté religieuse.

La société est la sphère d’un appauvrissement axiologique étranger aux communautés de vie dans la mesure où ses valeurs sont l’agréable et l’utile. En effet, lorsque l’agréable et l’utile dominent, les valeurs se réduisent à des signes de biens chosals. Ce qui importe, c’est certes de posséder des biens qui apportent de l’agrément, mais plus déterminant encore que la possession est la privation. Ce qui importe avant tout à l’homme social ce n’est pas ce qu’il possède, mais ce qu’il ne possède pas. C’est pourquoi l’homme social a pour passion caractéristique l’envie. L’enjeu de la vie sociale est ainsi la possession de biens agréables dont on est privé parce qu’on en est privé. La vie sociale se réalise dans la consommation ostentatoire. Les valeurs sont les biens en tant que signes sociaux que le commerce tient à la portée des individus. Il ne s’agit pas du tout ici d’un trait caractéristique de la « société bourgeoise » comme le croyait Marx, mais de toute société. La critique de ce type de conduite se rencontre aussi bien chez les philosophes et moralistes romains que chez les moralistes modernes.

François Loiret tout droit réservé.

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