• François Loiret

Le risque de la communauté absolue de la personne finie et de la personne infinie.



La personne intime absolue est solitude absolue affirme Scheler à la suite de Duns Scot. Il écrit en effet :


« Ce qui fait la personne intime absolue, c’est l’impossibilité d’avoir part à une liaison sociale avec d’autres personnes (par l’entremise d’une personne commune). Elle demeure pour ainsi dire, au sein du royaume commun des personnes finies dans une solitude absolue – cette catégorie exprimant donc un rapport essentiel amissible, de caractère négatif, entre personnes finies » Le Formalisme en Ethique et l’Ethique matériale des valeurs, p.562.


L’intimité absolue ne caractérise que la personne singulière finie et ne peut en rien être un trait de la personne commune finie puisque l’intimité absolue consiste dans l’impossibilité radicale d’un être les uns avec les autres, serait-ce sur le mode privatif qui est celui de l’être social, lequel est constamment avec les autres sans jamais être avec les autres. Ce que l’intimité absolue exclut donc par essence, c’est une communauté des personnes finies. L’être absolument intime présente alors nécessairement les traits de l’absolue incommunicabilité finie. La solitude absolue exclut donc toute relation communautaire. Cette solitude absolue ne doit pas être confondu avec l’esseulement et ne présente en elle-même aucun trait pathologique. Certes pour les apologistes du social, l’idée même d’une solitude absolue de la personne est inadmissible et la solitude doit par conséquent être repoussée de toutes les manières envisageables pour que la personne soit un être social et rien qu’un être social. La solitude est alors comprise de manière sociale comme un trait asocial qu’une meilleure gestion sociale devrait faire disparaître pour qu’enfin les hommes communient dans le social. Mais, souligne Scheler, aucune mesure sociale ne peut rien contre la solitude absolue, car elle est un trait ontologique de la personne de telle sorte qu’elle demeure constamment. Au fond, quoiqu’on puisse dire, dans son intimité, la personne singulière demeure absolument seule. Nous sommes seuls avec notre soi intime, et rien ni personne ne peut nous faire sortir de cette solitude (lorsque Hannah Arendt déclare qu’en définitive, nous mourrons toujours seul, elle énonce ce caractère indépassable de la solitude absolue de la personne intime).


La solitude absolue de la personne intime singulière excède ainsi toute communauté des personnes finies, y compris la communauté de l’Eglise, ce royaume dont parle Max Scheler. Dans la solitude absolue, il n’est plus de personne commune, et personne ne peut compter sur la personne commune. Mais la solitude absolue de la personne intime n’exclut en rien la communauté de la personne finie avec la personne infinie :


« Une seule forme de relation communautaire est compatible avec la solitude : c’est la relation avec Dieu, lequel n’est par définition ni personne singulière, ni personne commune et en qui la personne singulière et la personne commune restent elles-mêmes solidaires. En Dieu et en lui seul, la personne intime peut se savoir aussi bien condamnée que protégée », p.562.


Plus intime que toute autre communauté, plus intime que le mariage et l’amitié, est la communauté de la personne singulière finie et de la personne infinie. Dans cette communauté, la personne éprouve qu’elle n’est pas d’abord avec les hommes pour accomplir quelque chose de commun avec les hommes, mais qu’elle est d’abord avec Dieu. Elle éprouve son être-avec comme un être-avec Dieu et éprouve la présence de Dieu comme celle d’un Dieu qui est avec elle et en qui elle dépose son être. C’est dans cette intime communauté avec Dieu du fond de la solitude absolue que la personne finie s’infinitise. La solitude absolue peut ainsi se présenter comme le lieu de la plus intense communauté, la communauté du fini et de l’infini. Or cette communauté de la personne singulière finie présente un risque, celui de la dissolution même de l’Eglise, de la communauté éthico-religieuse. Dans son trajet, de manière incidente, apparemment, Scheler rencontre l’épreuve de la solitude absolue. Il s’agit bien d’une épreuve, l’épreuve même de la présence de la communauté éthico-religieuse. L’Eglise est exposée au risque de la solitude absolue, et avec elle toute autre communauté finie. Pourquoi ? Parce qu’ici la personne forme une communauté avec Dieu sans former une communauté avec les autres personnes finies. La solitude absolue n’est pas la disparition de tout être-avec, mais la disparition de l’être-avec fini. En ce sens la solitude absolue n’entre pas du tout en contradiction avec l’évidence ontologique de l’être-avec, mais elle laisse en arrière tout être-avec fini. Or si la personne finie peut constituer une communauté avec la personne infinie du fond de sa solitude absolue, c’est la présence même de la communauté éthico-religieuse qui est en péril.


Le problème redoutable qui se pose ici à Scheler, mais qu’il n’affronte pas ouvertement, ne réside pas du tout en ce qu’un être humain pourrait entrer en communication avec Dieu indépendamment de l’Eglise. Le problème est plus grave encore. Il réside en ce que la personne finie, tout en appartenant à l’Eglise, semble pouvoir dépasser cette appartenance dans la communauté avec Dieu du fond de la solitude absolue. Il réside aussi, en ce que la personne finie peut prétendre faire reposer l’être-avec les autres sur la relation solitaire qu’elle entretient avec Dieu. Dans ce dernier cas, la relation des personnes finies reposerait sur la relation solitaire préalable de chaque personne finie avec Dieu. Dans tous les cas, l’Eglise s’avèrerait facultative, c’est-à-dire que la communauté éthicoreligieuse s’avèrerait facultative, la personne finie excédant toute appartenance finie du fond de sa solitude absolue. L’accomplissement éthicoreligieux absolu serait le dépassement de toute communauté finie.

Dans une note, Scheler évoque le problème en mentionnant l’abandon mystique à Dieu tel qu’il a lieu chez Eckhart. Eckhart, souligne-t-il, a placé plus haut la relation essentielle de chaque personne avec Dieu que le salut solidaire de toutes les personnes finies. Cette position conduit à privilégier l’illumination intérieure sur la tradition de la Révélation. Or une telle position est intenable s’emporte Scheler. Mais le problème que pose ici Maître Eckhart est le problème même que pose la solitude absolue de la personne. Scheler contourne en fait le problème en affirmant que si la personne intime, dans sa communauté avec Dieu, n’a pas conscience d’une manière indirecte de sa solidarité avec l’Eglise, alors dans cette absence de conscience, elle avoue qu’elle n’a pas en fait affaire à Dieu, mais à un faux dieu. Mais quelle est cette manière indirecte par laquelle la personne intime se sait solidaire de l’Eglise dans sa communion avec Dieu ? La communion absolue dans la solitude absolue laisse ouvert le risque d’un effacement ou du moins d’une suspension de toute communauté relative, y compris de cette communauté relative qu’est l’Eglise.


Comme la personne singulière dans son essence est autant personne commune que personne intime, autant être avec les autres que solitude absolue, deux implications en résultent. La première, c’est que la personne intime ne peut être à elle seule le support originaire de toute valeur éthique, comme le croit Bergson, qui en reste d’ailleurs à une approche psychologique de l’intimité. S’il en était ainsi soutient Scheler, la communauté ne jouerait aucun rôle dans l’accomplissement éthique et à la limite l’ermite devrait être tenu pour le modèle de la perfection morale, la vie commune étant affecté de souillure originelle. La seconde, c’est que la valeur éthique de la personne singulière ne peut être subordonnée à un vouloir commun ou à un logos commun, comme le prétend l’éthique rationaliste, car ce serait méconnaître l’intimité de la personne singulière. Toute absolutisation du commun conduit à la négation de la personne dans son être intime, comme toute absolutisation de l’intimité conduit à la négation de la personne dans son être-en-commun. Il y a donc deux formes de négation de la personne qui méconnaissent toutes deux la tension constitutive de la personne entre son intimité et son être-en-communauté. Il n’en reste pas moins que c’est dans son intimité que la personne se présente dans son absoluité car l’intimité l’absout de toute relation finie. Dans cette absolution de toute relation finie, la personne se présente comme transcendance absolue :


« La personne intime et absolue est éternellement transcendante à toute connaissance et à toute estimation possible de la part d’autrui » p.569.


La personne intime excède toute connaissance finie et toute estimation finie, ce qui revient alors à dire que c’est dans son intimité même qu’elle excède en fait le fini. Ni une autre personne singulière, ni même une personne commune ne peut prétendre accéder à la sphère de l’intimité absolue, qui n’est en fait accessible qu’à la personne infinie, c’est-à-dire à Dieu. C’est pourquoi aucune personne singulière finie et aucune personne commune finie ne peut se donner le droit de juger d’une manière définitive la personne singulière, car, dans la solitude absolue de son intimité, elle échappe par essence à tout jugement, à toute estimation finis. Scheler arrive alors à la conclusion que le devoir absolu de toute personne éthique finie est de s’abstenir de porter un jugement moral définitif sur la personne singulière (« Ne jugez pas afin de n’être pas jugé »). Seul Dieu, qui « sonde les cœurs humains », et auquel l’intimité de la personne ne demeure pas inconnaissable, peut porter un tel jugement. Ainsi paradoxalement, la valeur de la personne finie dans son intimité échappe radicalement à toute estimation finie, à toute évaluation finie. C’est pourquoi une éthique finie, une éthique qui se voudrait seulement et purement humaine ne peut être une éthique qui soit à la hauteur de la personne singulière. Dans l’excès de sa solitude absolue, et donc de son intimité, sur le fini en son entier, la personne singulière exige une éthique ordonnée à l’infini et si elle est membre d’une communauté finie, il faut que cette communauté finie soit une communauté qui implique la relation à une personne infinie, à Dieu. Toute éthique qui présente la communauté éthique comme une communauté finie demeure une éthique qui nie en fait la personne. Quoique dise Scheler, son lecteur est quand même contraint de reconnaître que tout se joue autour de la solitude absolue de la personne singulière, car cette solitude est justement ce en quoi réside la valeur infinie de la personne singulière. C’est parce que dans sa solitude absolue, la personne finie excède toute estimation et toute connaissance finie, parce que dans cette solitude absolue, elle transcende la sphère du fini, qu’elle se révèle en même temps infinie dans sa valeur. L’insistance de Scheler à montrer que la personne intime est au-delà de toute évaluation finie repose alors le problème de la communauté. Si dans sa solitude absolue, la personne s’absout déjà de la relation au fini et en ce sens s’absolutise, ne faudrait-il pas en tirer la conclusion que la seule communauté éthique accomplie est la communauté infinie de la personne finie et de la personne infinie, la communauté absolue de la personne humaine et de Dieu ? Portée à son extrême, la personne ne défait-elle pas de l’intérieur même de la communauté éthico-religieuse cette même communauté éthico-religieuse ?


François Loiret tous droits réservés.

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