• François Loiret

Le travail et l'outil, la ruse chez Hegel I.



Envisager l’outil de manière seulement instrumentale, c’est se méprendre sur l’outil lui-même et la façon dont Hegel le comprend dès 1803. Certes, Hegel dit bien que l’outil est un instrument, mais il comprend l’outil comme une objectivation de la volonté. L’outil intervient dans le façonnement de l’homme par l’homme, il n’est pas le seul mode de ce façonnement, il y a en d’autres comme l’enfant et le discours, mais il est bien un mode de ce façonnement. L’outil puisqu’il relève de la volonté, puisqu’il est volonté se faisant chose, différencie de manière radicale le travail humain du travail animal. En effet, le travail n’est pas proprement humain chez Hegel, et ce n’est pas en lui que réside la différence avec l’animal au contraire de ce qu’a cru y lire Marx qui pourtant se réfère implicitement dans les Manuscrits de 1844 aux textes de l’Encyclopédie et notamment à ceux de la Philosophie de la nature. La compréhension du travail chez Marx demeure abstraite par rapport à celle que Hegel met en place.

1 Le travail comme délai de la satisfaction.

Le travail au sens de Hegel est avant tout désir différé. Comprendre le travail chez Hegel, exige de partir de l’organique car c’est à même l’organique que le désir se forme, ce qui n’est d’ailleurs pas du tout une concession à la biologie, mais une relecture d’Aristote. Ce qui définit l’organique chez Hegel, c’est une insuffisance intérieure, une négation qui se manifeste sous la forme du désir : l’organique est en lui-même manque. Ce manque qui caractérise l’organique et le différencie de l’inorganique n’est pas à comprendre comme une imperfection mais comme une relation à un dehors. L’organique à la différence de l’inorganique a un dehors. Avec l’organique se constitue la différenciation du dedans et du dehors. La relation de l’organique au dehors ainsi constitué est une relation de négation : pour se maintenir, l’organique doit détruire l’extérieur. Toutefois, chez l’animal cette destruction de l’extérieur peut être différée. Hegel déclare ainsi dans La Philosophie de la nature, p.688 :

« Ce côté théorétique de la tendance formatrice, suivant lequel le désir est réfréné, manque aux plantes, lesquelles ne peuvent, comme l’animal, réfréner les poussées qui sont en elles, parce qu’elles n’ont pas la sensation, qu’elles ne sont pas théorétiques ».

Hegel précise dans la même page comment a lieu la suspension de la satisfaction chez l’animal : il fait des réserves, il se construit des nids, il s’aménage un espace. L’animal ne s’adapte pas du tout à un milieu déjà constitué, il se forme son milieu. Dans la mesure où le travail est désir réfréné, satisfaction médiate et non pas immédiate, dans la mesure où ici la satisfaction est remise à plus tard, on peut donc tout à fait dire que l’animal au sens de Hegel travaille à la différence de la plante. Ce n’est donc pas la suspension de la satisfaction, sa médiatisation par une activité, en d’autres termes le travail, qui peut différencier l’homme de l’animal. D’une manière tout à fait aristotélicienne, Hegel va soutenir que ce qui est propre à l’homme, c’est la station droite, la station debout, la différence avec Aristote résidant en ce que cette station debout est assignée à la volonté. Se tenir debout est un acte de volonté. Le corps qui se tient debout et se maintient debout est un corps volontaire, un corps façonné par la volonté. Or, comme chez Aristote, la station debout a un lien étroit avec la technique dans la mesure où elle constitue la main que Hegel caractérise d’ailleurs comme outil absolu ou instrument des instruments :

« Le geste absolu de l’homme est la station droite ; lui seul s’en montre capable ; alors que, par contre, même l’orang outang ne peut se tenir droit qu’en s’appuyant à un bâton. L’homme n’est pas debout par nature, d’origine ; il se met lui-même debout moyennant l’usage de sa volonté ; et bien que sa station debout, une fois qu’elle est devenue habituelle, ne réclame plus d’autre activité tendue de la volonté, elle doit, pourtant, toujours rester pénétrée par notre volonté, si nous ne devons pas nous écrouler sur le champ. Le bras et, en particulier, la main de l’homme sont également quelque chose qui lui est propre ; aucun animal n’a un instrument aussi mobile de l’activité dirigée vers le dehors. La main de l’homme, cet instrument des instruments, est apte à servir une multitude définie d’extériorisations de la volonté » Philosophie de la nature, p.515.

Avec la station debout le corps humain se présente comme volonté incarnée. La main comme instrument universel originaire assure la prise multiple du dehors et l’appropriation de ce dehors. La possession de la main est la condition de l’apparition de l’outil, mais la main n’est pas encore l’outil que l’on peut saisir et déssaisir. Avec la main, la volonté incarnée ne s’est pas encore objectivée, cette objectivation est l’outil.

2 La rationalité de l’outil.

Les objections que l’on voudrait apporter aujourd’hui à la théorie de Hegel sur la base des recherches sur le comportement animal, à savoir que certains animaux utilisent des outils et qu’il existe même trois espèces capables d’utiliser des méta-outils (corbeau, éléphant, chimpanzé) trouvent leur réfutation chez Hegel lui-même dans la mesure où elles ne reposent pas sur une clarification suffisante de l’outil et manquent complètement l’articulation de l’outil à la volonté. Le corps qui utilise des outils, le corps humain, n’est pas n’importe quel corps, mais une volonté incarnée, un corps façonné volontairement.

Avec l’outil, la technique est déjà là comme ruse. L’outil est la ruse interposée entre la volonté incarnée et la nature. En effet, l’outil retient l’usure du corps et du même coup l’annihilation du sujet travaillant. Dans le Système de la Vie éthique, Hegel précise en effet :

« Par le travail, la main et l’esprit s’usent, c’est-à-dire qu’ils revêtent en eux-mêmes la nature du négatif et de l’informe ».

Dans le mouvement dirigé vers l’extérieur, vers la négation de l’objet sous une forme médiate, sa transformation, le sujet lui-même se nie et cette négation n’est rien d’autre que l’usure. L’outil est ce qui évite au sujet de se nier immédiatement dans l’activité dirigée sur l’extérieur, il retient la négation dans la mesure où le corps travaillant laisse l’outil s’user à sa place et du même coup se maintient. L’outil est volonté extériorisée qui assure le maintien de la volonté incarnée ou du moins en retarde l’usure. Cristallisation de la volonté, l’outil est l’universel par différenciation aux moments évanescents du désir et de la jouissance. En effet, précise Hegel, même s’il s’use, l’outil demeure :

« L’outil est ce en quoi le travail trouve sa permanence, tout ce qui est resté de celui qui travaille et de ce qu’il a pris pour objet de son travail, ce en quoi leur contingence s’éternise ; il se perpétue à travers des traditions, alors que ce qui désire et ce qui est désiré n’existent que comme individus et disparaissent » Réalphilosophie, p.221.

Nous pouvons comprendre désormais pourquoi les objections de l’éthologie ne peuvent valoir. Hegel montre en effet ici que l’outil comme tel dépasse aussi bien le mouvement du travail que l’objet élaboré par le travail, aussi bien le désir que le but de l’individu. Désirs et buts demeurent subjectifs comme l’est aussi le mouvement du travail lui-même. Ils sont variables d’un individu à un autre. Ils n’ont pas en eux-mêmes de contenu universel. L’outil, au contraire, a une dimension universelle. Cette dimension universelle se montre en ce que l’outil fonde une traditionalisation. Il y a une traditionalisation technique, une transmission des outils et des règles de leur usage. L’outil survit aussi bien à ceux qui l’ont fabriqué qu’à leur monde. Il est en ce sens à la fois traditionalisation des gestes techniques et universalisation de ces gestes. Cette traditionalisation n’implique pas seulement la seule survivance de l’outil tel qu’il a été élaboré, mais aussi la réélaboration de l’outil, son perfectionnement. Elle implique aussi, comme le souligne Hegel dans les Leçons sur le droit naturel et la science de l’Etat, la spécification des gestes et du même coup de l’activité, en ce sens, l’activité se diversifie. C’est pourquoi il ne peut y avoir outil et méta-outil chez les animaux au sens de Hegel. C’est pourquoi l’outil ne peut simplement consister en une extériorisation et une prolongation des organes comme l’affirme Leroi-Gourhan. Par la possibilité de la traditionalisation, l’outil se distingue radicalement des organes. Il est volonté devenue chose, mais de sorte que cette réification de la volonté est aussi son universalité et sa traditionalité. En ce sens, l’outil est rationnel. Cette rationalité de l’outil, les peuples l’ont reconnu, souligne Hegel en référence à Homère dans la mesure où ils ont honoré l’outil :

« C’est aussi pourquoi tous les peuples qui se tiennent dans la puissance de la nature ont tellement honoré l’outil et nous trouvons dans Homère l’expression la plus belle de cette vénération et de la conscience qui s’y rapporte » Système de la vie éthique, p.124.

Toutefois, même si l’outil demeure, il exige toujours l’activité subjective d’un corps travaillant. En effet, l’outil demeure inerte : il faut que la volonté s’en saisisse et le meuve. La déposition de la volonté dans l’outil est incomplète. Dans l’outil, la volonté est sans vie, puisque l’outil n’est pas actif de lui-même, mais demande à être activé. L’outil ne fait que communiquer l’activité que lui communique la volonté, il n’agit pas. C’est pourquoi si l’outil épargne le corps, il ne l’épargne cependant pas complètement. Par l’instrument, le corps au travail se protège, toutefois l’instrument ne libère pas le corps de la souffrance de l’activité : la main souffre, elle attrape de ampoules. La souffrance s’inscrit à même le corps au point de le façonner :

« J’ai interposé la ruse entre moi et la choséité extérieure pour me ménager et pour protéger par ce moyen ma déterminité et pour laisser l’instrument s’user. Aussi, ce faisant, je n’épargne que selon la quantité, mais j’attrape encore des ampoules. Le me faire chose est encore un moment nécessaire ; la propre activité de la tendance n’est pas encore dans la chose » Philosophie de l’esprit, p.33.

Le travail en tant qu’activité dirigée vers l’extérieur est une réification de soi : le moi se fait force. L’outil, bien qu’il soit volonté objectivée, travail cristallisé, ne suspend pas totalement la réification du soi puisqu’il exige la force qui l’agit. Cette suspension exige l’instrument auto-actif, la machine.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2004, tous droits réservés.

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