• François Loiret

La genèse du désir chez Aristote.



Il n’y pas d’imagination, là où il n’y a pas de désir comme le dit explicitement Aristote dans le De Anima :

« L’imagination quand elle meut ne meut pas sans le désir » III 10, 433a, p.90.

Le déplacement, avons-nous vu suppose toujours le désirable, le désir et la faculté cognitive, chez certains animaux, cette faculté cognitive est l’imagination. Le désirable est le premier moteur, c’est lui qui est la cause finale et efficiente du mouvement. Il s’agit là d’un moteur externe à l’animal. Le moteur interne à l’animal est à la fois le désir et l’imagination, mais pas au même titre. Le désir ne meut pas sans l’imagination, dans la mesure où le désirable doit apparaître comme tel à celui qui le désire. Mais cela n’implique pas du tout que l’imagination puisse elle-même mouvoir la puissance désirante. Dans le déplacement, la primauté revient toujours au désir, jamais à l’imagination. Il faut ici faire une distinction entre le désirable comme tel qui est externe à l’animal et l’apparition du désirable, le phantasma du désirable. Le désirable est la chose désirée en elle-même, le phantasma est la chose désirée comme elle apparaît à l’animal. Ce n’est pas du tout le phantasma qui meut le désir, mais la chose elle-même. Quel est alors le rôle précis du phantasma dans le désir et dans le déplacement ? Ici, une distinction doit être faite entre la genèse du désir et sa cause, car les confondre serait donner à l’imagination un rôle qu’elle n’a pas et du même coup se tromper sur son rôle. Dans un passage du Mouvement des animaux, Aristote semble accorder un rôle capital à l’imagination lorsqu’il écrit :

« C’est pour ainsi dire simultanément que qui pense qu’il lui faut marcher, marche, à moins que quelque autre chose ne vienne l’en empêcher. En effet, les parties organiques sont préparées de manière appropriée par les affections, les affections par le désir et le désir par l’imagination » 8 702a 15-21, p.64.

Pour que l’animal se meuve, il faut que ses membres soient mis en action et ainsi préparés au mouvement. Si l’imagination prépare le désir qui prépare les affections qui elles-mêmes préparent les membres, il semble que l’imagination joue le rôle principal dans le mouvement. Encore faut-il comprendre ce qu’Aristote entend par « préparer ». Une tentation est à écarter : Aristote ne parle pas ici de moments différents puisque, souligne-t-il, tout le processus a lieu simultanément. L’imagination n’intervient pas avant le désir. Ce processus n’est pas du tout un processus purement mental puisque la distinction du psychique et du physiologique n’existe pas chez Aristote. Tout désir s’accompagne de changements corporels qu’Aristote nomme altérations et qui correspondent à un échauffement ou à un refroidissement. Chez certains animaux ces changements corporels correspondent seulement aux sensations, chez d’autres animaux, ceux qui possèdent l’imagination, elles sont indissociables des affections que l’animal éprouve, ce qui suppose que l’animal dont il est ici question soit capable d’éprouver des affections. Par affection, Aristote entend tout ce qui s’accompagne de plaisir ou de peine. Les affections sont donc les sentiments de plaisir et de peine auxquelles correspondent des sensations de plaisir et de peine. Or les sentiments de plaisir et de peine supposent l’imagination. Ainsi Aristote écrit-il dans Le Mouvement des animaux :

« La pensée et l’imagination, ainsi que nous l’avons dit plus haut, fournissent les agents qui produisent les affections, car elles fournissent des visions (eidé) des agents qui les produisent » 8, 703b 18-20, p.68.

Les affections qui entraînent des changements corporels qui préparent l’animal à se mouvoir, dépendent de la pensée et de l’imagination chez l’homme, de l’imagination chez les animaux qui en sont dotés. Elles n’en dépendent pas au sens où l’imagination les causerait car Aristote précise que ce n’est pas l’imagination qui produit les affections, ce n’est même pas la chose imaginée qui les produit, mais la chose elle-même qu’elle soit présente ou absente. L’imagination ne fait que permettre la production des affections en présentant soit sous la forme du souvenir, soit sous la forme de l’anticipation, la chose désirée ou à fuir. Lorsque l’imagination présente à l’animal une nourriture agréable, ce n’est pas l’apparition imaginative qui comme telle est agréable, mais bien la chose qu’elle présente. C’est pourquoi ce n’est pas l’imagination qui en elle-même produit le sentiment de plaisir, l’affection. La preuve de cela, c’est que l’imagination peut présenter à l’homme quelque chose sans que se produise chez lui un sentiment de plaisir ou de peine. L’imagination présente le phantasma d’une chose redoutée, ce qui entraîne une sensation de peine qui se traduit par un refroidissement qui prépare les membres à la fuite ou elle présente le phantasma d’une chose désirée, ce qui entraîne une sensation de plaisir qui se traduit par un échauffement qui prépare les membres à la recherche, tout cela ayant lieu simultanément. Les affections comme hardiesse, la peur, supposent l’apparition de quelque chose comme non redoutable ou redoutable et cette apparition relève de l’imagination. Les animaux doués de l’imagination sont donc aussi les animaux qui sont capables d’éprouver des affections que la chose qui les affecte soit ou non présentes. Ce rôle de l’imagination dans la formation des affections est encore plus décisif chez l’homme, comme nous le verrons plus tard.

Avec tout cela, nous n’avons pas encore suffisamment saisi comment l’imagination joue un rôle dans la genèse du désir. Il n’y a pas de désir sans sensation de plaisir et sans sentiment de plaisir, le sentiment de plaisir étant lui-même dépendant d’affections que la seule présence imaginative de la chose autorise. Mais comment l’imagination permet-elle le surgissement du désir ? Il faut ici distinguer deux états différents, un état de désir indifférencié et un état de désir différencié. L’imagination assure le passage du premier état au second état et c’est en ce sens qu’elle prépare le désir. Mais elle ne cause jamais le désir en lui-même. Dans Le Mouvement des animaux, Aristote écrit :

« Quand en vue de ce que l’on recherche, la sensation ou l’imagination ou la pensée sont en acte, on fait immédiatement ce que l’on désire. « Je dois boire » dit l’appétit. « Voici une boisson » dit la sensation ou l’imagination ou la pensée » ; et l’on boit aussitôt »

Comme l’indique l’expression « voici une boisson », l’imagination se contente de présenter une boisson déterminée au désir. Nous avons d’abord un état désirant indifférencié, la soif. Sentir que l’on a soif, c’est éprouver le besoin de boire et s’apercevoir qu’il faut boire pour étancher la soif. Or pour boire effectivement, il faut que le désirable soit déterminé et il ne peut être déterminé que s’il apparaît : on ne boit pas une boisson en général, mais telle boisson. En présentant au désir une boisson déterminée, l’imagination détermine le désir, mais elle ne le cause pas. La soif devient soif de cette boisson déterminée à laquelle est associée un sentiment de plaisir déterminé. Le désir de boire demeure le moteur interne de l’animal, le moteur externe étant la boisson. La boisson imaginée, c’est-à-dire présentée par l’imagination, n’est pas le moteur du désir de boire en tant que tel, puisque la détermination de la boisson repose sur le désir de boire comme état général premier. L’imagination joue un rôle dans le désir en déterminant la chose désirée, de sorte que le désir devienne bien désir de cette chose particulière, qu’elle soit ou non là. Elle éclaire le désir en lui montrant une chose déterminée à désirer et en suscitant en lui des affections dont la cause véritable demeure la chose désirée. Il n’en reste pas moins que si l’animal se déplace vers la chose désirée, ce n’est pas parce qu’il l’imagine, mais bien parce qu’il la désire ! Supposer que l’animal se meuve vers une chose parce qu’il l’imagine, c’est confondre le rôle moteur du désir et le rôle ostensif de l’imagination. Ce n’est pas le désir qui est subordonné à l’imagination, mais l’imagination qui est subordonnée au désir en ce sens que la seule imagination ne peut mouvoir l’animal. L’animal ne se meut pas vers quelque chose parce que ce quelque chose lui apparaît comme ceci ou comme cela, mais parce qu’elle lui apparaît comme désirable, autrement parce qu’il la désire.

Phantasia a le sens de : « apparaître à…comme…. Les phantasma ou apparitions ne sont pas produits par l’imagination, ils sont reçus par elle. Il ne peut pas y avoir de phantasma sans imagination, mais cela n’implique pas du tout que les phantasma aient l’imagination pour cause productrice. L’imagination joue un rôle dans la genèse du désir, mais elle ne meut pas le désir. L’imagination suppose la sensation et le désir, mais elle est aussi la supposition de la voix qui joue un rôle aussi dans le mouvement de l’animal. Dans le De l’Âme, Aristote définit la voix de la façon suivante :

« Tout son émis par un animal n’est pas la voix, nous l’avons dit (on peut faire du bruit en toussant), mais il faut que l’être qui produit le choc soit animé et mette en œuvre quelque apparition (fantasma). Car la voix est assurément un son chargé de signification » II 8 420b 29-33, p.55

La voix est son signifiant. Elle signifie en ce qu’elle fait apparaître quelque chose à l’animal comme désirable ou non désirable. En effet, un son n’est signifiant que s’il s’accompagne de phantasma. C’est pourquoi les animaux qui n’ont pas l’imagination, n’ont pas aussi la voix. Parmi les animaux, certains ont même plus que la voix, précise Aristote, ils ont le langage (dialektos), notamment certaines espèces d’oiseaux. Par la voix les animaux se signifient quelque chose les uns aux autres, plus précisément ils se signifient un danger à éviter ou une chose à rechercher. Lorsque la biche entend le brame du cerf dans le bois, cela éveille en elle une apparition et suscite une affection, car par sa voix, le cerf lui signifie son désir. Chez les animaux qui possèdent le langage et qui sont avant tout des oiseaux, la situation est plus poussé, car ils ne se contentent pas de signifier ce qui relève d’un sentiment de plaisir et de peine, mais, soutient Aristote, ils sont capables de s’instruire eux-mêmes de quelque chose comme les corbeaux qui ne se content pas de signifier un danger aux autres, mais sont capables d’instruire les autres de la présence d’un danger en l’absence même de la chose dangereuse. Les animaux qui possèdent le langage sont des animaux qui sont capable d’apprendre et même d’apprendre à mener leur vie. Les oisillons qui apprennent à se servir de leurs capacités vocales et à entonner un chant de guerre ou un chant nuptial apprennent en même temps à vivre. Ainsi la possession de la voix ou du langage qui repose sur l’imagination confère à la vie pratique des animaux une complexité plus élevée.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2010, tous droits réservés.

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