• François Loiret

La justice de Dieu chez Duns Scot.

Mis à jour : 7 juin 2019


La rationalité de la volonté est indissociable de l’excès de la puissance de la volonté sur ce qu’elle veut, et en ce sens de la puissance absolue, car sans cet excès de la puissance absolue, il ne saurait y avoir pour la volonté de pouvoir envers les opposés. C’est pourquoi Duns Scot peut dire :


« Rien dans la volonté divine ne l’incline d’une manière déterminée à un objet second de telle sorte qu’il lui répugnerait d’être inclinée justement à un objet opposé, car elle peut sans contradiction vouloir l’opposé et ainsi elle peut le vouloir justement. Autrement elle pourrait vouloir absolument et non justement, ce qui n’est pas admissible » Ordinatio IV d.46

Est objet second de la volonté divine tout ce qui n’est pas Dieu et donc l’ensemble des créatures. L’objet premier de la volonté divine, c’est exclusivement Dieu. D ans ce passage, Duns Scot dit en substance : quelque soit ce que veut la volonté divine en ce qui concerne la création, cela est juste, car la volonté divine veut la création librement et de manière contingente. Par conséquent, par rapport à la création, la volonté divine, quoiqu’elle veuille, agit rationnellement. Si ce que Dieu veut en ce qui concerne la création est toujours juste, quoiqu’il veuille, c’est parce qu’au fond, la justice chez Duns Scot ne concerne pas la création. A la question de savoir quelle est la justice en Dieu et s’il y a bien une double justice, une justice concernant le rapport de Dieu à lui-même et une justice concernant le rapport de Dieu aux créatures, Duns Scot répond fermement qu’il n’y a qu’une seule justice en Dieu, et cette unique justice ne concerne que le rapport de Dieu à lui-même. Dieu n’est en rien débiteur vis-à-vis de la création et des créatures, il n’est débiteur que vis-à-vis de lui-même. Dieu est à lui-même sa propre fin. Est juste ce qu’il se doit à lui-même, ce qu’il doit à sa propre bonté, à sa bonté infinie. Ce que Dieu doit à sa propre bonté, c’est un amour infini. Il est donc absolument juste que Dieu s’aime infiniment. Mais Dieu ne doit rien aux créatures dont la bonté est finie d’autant plus que la création n’est en rien exigée par l’amour que Dieu se doit à lui-même. La bonté des créatures dont il s’agit ici est la bonté ontologique, celle qui est convertible avec l’étant. Elle est donc identifiable avec ce qu’elles sont dans leur être. Il s’agit donc ici de savoir si Dieu doit aux créatures une constitution ontologique déterminée, des perfections déterminées. Autrement dit, il s’agit de voir si Dieu doit à la création toute entière une structure ontologique déterminée. La réponse de Duns Scot est clairement négative parce que tel ou tel ordre de la création n’est en rien exigé pour l’amour que Dieu se doit à lui-même. Il n’y a en effet aucune relation nécessaire entre la bonté infinie et la bonté des créatures. La justice divine réside donc seulement dans l’amour que Dieu se doit à lui-même.

Si nous nous demandons : est-il juste que la terre soit en bas et le feu en haut ? C’est-à-dire, Dieu doit-il à la terre d’être en bas et d’être lourde et au feu d’être en haut et d’être léger ? Pour prendre un exemple plus près de nous : doit-il à l’atome d’être indivisible ou lui doit-il d’être divisible ? La réponse de Duns Scot est encore négative. Dans les Reportata IV d.46, il dit clairement :

« Dieu peut, en accord avec sa justice, faire que la terre soit en bas et le feu en haut. Et il peut agir d’une manière opposée, faisant que le feu soit froid etc »

En d’autres termes quelque soit l’arrangement de la création, cet arrangement sera juste. Il le sera parce qu’au fond il ne l’est nullement. Dieu ne doit pas plus la chaleur au feu que la froideur. Si le feu est chaud, ce n’est pas là un arrangement qui s’imposait à Dieu en raison de la connaissance des idées divines et cela pour plusieurs raisons. D’abord parce que la connaissance divine des idées est purement ostensive et n’a aucune portée pratique : elle n’est pas directive. La connaissance divine des idées en Dieu n’est pas une connaissance de ce qui doit être créé ou non par la volonté divine, elle se borne à montrer à la volonté divine les idées qui demeurent à l’entière disposition de la volonté. Il ne faut pas envisager Dieu comme consultant la Physique d’Aristote ou Les Principes mathématique de la nature de Newton avant de créer.

Ensuite les idées divines ne sont pas des essences : contre Henri de Gand, Duns Scot affirme que les idées n’ont ni être d’essence ni être d’existence, car si elles avaient un être d’essence avant la création, alors les choses créées seraient avant d’être créées, ce qui conduit à nier la création. La fidélité à la création conduit Duns Scot a diminuer les idées : elles n’ont en Dieu qu’un esse diminitum, un être diminué, et ne correspondent en fait qu’à un possible réel (et non à un possible logique). Ce que l’intellect divin montre en fait à la volonté c’est l’infinie immensité des possibles réels qui n’ont ni être d’essence ni être d’existence, mais seulement la capacité à être et à exister.

Comment concilier cette thèse avec l’idée que Dieu agit toujours selon la droite raison ? Il suffit d’examiner ce que Duns Scot entend par là. Or Duns Scot ne veut pas du tout dire que dans son action Dieu se conforme à une connaissance qui limiterait son pouvoir créateur. Chez Duns Scot dire que Dieu agit selon la droite raison signifie littéralement qu’il fait ce qu’il veut. Dieu crée le monde selon la droite raison a donc le sens de : Dieu crée le monde comme il le veut. Mais cela ne signifie pas du tout que la volonté divine est arbitraire et irrationnelle, car ce serait imposer au texte de Duns Scot un modèle de rationalité et de rectitude qu’il réfute. Il est tout à fait rationnel et droit pour la volonté divine de créer ce qu’elle veut dans la mesure où elle ne doit rien à la création comme telle. En outre, « irrationnel » chez Duns Scot a le sens d’aveugle, or Dieu ne crée pas aveuglément. Il en résulte que l’ordre entier de la création est livré à la contingence. Ce que nous nommerions ordre naturel est en fait un ordre volontaire, l’ordre que Dieu a choisi, il aurait pu en choisir un autre et il peut toujours en choisir un autre. L’ordre de la création dans son essence n’est pas nécessaire, mais contingent.

Que Dieu ne soit pas un créateur arbitraire et aveugle, l’ordre de la création le manifeste. Tout ordre du monde est un arrangement de compossibles. C’est en cela qu’intervient le principe de contradiction. La contradiction doit ici être pensée comme une contradiction réelle car la connaissance divine en tant que connaissance métaphysique porte sur des termes réels, non sur des êtres de pensée. Dans notre monde, un feu froid n’est pas une contradiction logique, mais une contradiction réelle. Lorsque Dieu crée le monde, il le crée de sorte qu’il soit un arrangement de possibles réels compatibles. En d’autres termes, il ne crée pas n’importe quoi, n’importe comment. Le monde dans lequel le feu serait froid n’est pas notre monde, c’est un monde que nous ne pouvons pas même envisager, et pourtant c’est un monde réellement possible. Il ne faut pas comprendre par là que la volonté est ici limitée par la connaissance et subordonnée à elle. En créant un monde ordonné, Dieu ne manifeste que la rationalité de son vouloir qui est tel que ce qu’il veut doit être connu et ordonné.

Si Dieu ne doit rien à sa création, cela ne signifie pas du tout qu’il lui est indifférent. Duns Scot dit que le rapport de Dieu à la création n’est pas un rapport de justice, mais de générosité. Autrement dit, la création est une production libérale, Dieu ne la crée pas pour sa propre gloire, ni pour qu’elle l’aime, parce que l’amour de Dieu pour lui-même ne l’exige pas. C’est pourquoi l’acte de la création est un acte d’amour contingent.

Contrairement à ce que prétend Blumenberg, livrer l’ordre entier de la création n’interdit pas la connaissance de cet ordre. Tout dépend ici de ce que l’on entend par connaissance. Le monde tel qu’il est créé peut être connu, mais cette connaissance doit s’avouer n’être pas la connaissance du monde en soi, mais la connaissance d’un arrangement essentiellement contingent. Ce qui est connu, c’est le monde tel que Dieu l’a établi. Quant au monde tel que Dieu aurait pu le créer et tel qu’il conserve encore le pouvoir de le recréer, nous ne pouvons rien en savoir pour la simple raison que nous ne sommes pas Dieu. Notre perspective est limitée par l’ordre actuel du monde et nous pouvons difficilement envisager un autre ordre possible. On peut aller jusqu’à dire que c’est la limitation de notre perspective qui nous amène à envisager ce Dieu Tout puissant comme un Dieu arbitraire et irrationnel, car au fond nous nommons arbitraire et irrationnel ce qui ne convient pas à l’ordre dans lequel nous sommes installés. Le Dieu de Duns Scot pourrait très bien vouloir la mécanique quantique ou toute autre mécanique, soit dans un autre monde, soit dans ce monde-ci, si elle est compatible avec son arrangement.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2008, tous droits réservés.

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