• François Loiret

La phénoménalisation de la matière.



Lorsque dans les Principes métaphysiques de la science de la nature, Kant avance la définition métaphysique et non physique de la matière, il est en fait très très proche de Berkeley :

« Si je ne dois pas définir le concept de matière par un prédicat qui lui revient comme objet, mais seulement par son rapport à la faculté de connaître en laquelle la représentation peut tout d’abord m’être donnée, alors la matière est tout objet des sens externes et on aurait là la pure définition métaphysique » p.26

Que la matière ne soit rien d’autre que « tout objet des sens externes » et qu’elle ne soit en rien la substance de choses sensibles existant indépendamment de nous, Berkeley n’a jamais dit rien d’autre. Certes, Kant ne s’en tient pas à cette définition métaphysique et contre Berkeley semble réinstaurer la matière comme substance. Mais en fait, Kant souscrit entièrement à maintes affirmations de Berkeley. Il souscrit à l’affirmation que nous ne pouvons connaître l’esprit comme réalité agissante dans sa substance. Il souscrit à l’affirmation que nous ne pouvons connaître des choses qui auraient une existence absolue et que nous ne connaissons que des apparences. Il souscrit à l’affirmation que la matière n’est en rien un substrat absolument hors de nous de choses absolument hors de nous. Kant ne peut réinstaurer la substance contre Berkeley qu’en ayant admis l’essentiel de la position de Berkeley à savoir que pour les êtres qui ne sont pas des esprits, « esse est percipi ». C’est pourquoi le concept de substance chez Kant n’a pas du tout la même portée que dans l’ontologie médiévale et dans l’ontologie moderne avant Berkeley, ontologie moderne qui par de nombreux aspects demeure en fait une ontologie médiévale. Si l’on veut parler d’une « rupture » avec la pensée médiévale, si elle a jamais eu lieu, ce qui n’est pas certain, il vaut mieux encore la situer à la fin du XVIIème siècle qu’au XVIème siècle. Le concept de substance chez Kant relève de la logique transcendantale et Kant lui donne une place dans la table des catégories. Or tout concept transcendantal est tel que sa portée se limite à ce qui relève d’une expérience possible. Kant interdit donc tout usage métaphysique au sens traditionnel du concept de substance. La substance ne peut jamais se dire de choses en soi mais seulement de phénomènes et la substantia phaenomenon, Kant la nomme « matière ». La matière chez Kant n’est pas la substance de choses en soi, de choses indépendantes de notre perception, elle est la substance des seuls phénomènes qui se livrent au sens externe. Berkeley refusait la matière comme substrat de choses absolument existantes, celles que Kant nommera les choses en soi, Kant n’admet la matière que comme substrat des phénomènes et donc comme Berkeley refuse toute application à des choses en soi du concept de matière. Kant ne réinstaure donc la matière comme substance qu’en en ayant réduit la portée ontologique, qu’en l’inscrivant dans la nouvelle ontologie qu’il propose qui est seulement une ontologie des phénomènes et non une ontologie des choses en soi, une ontologie comme philosophie transcendantale. Cela revient à dire que Kant n’admet la matière qu’en la transportant dans le sujet. Le leitmotiv kantien dans son combat contre les « réalistes transcendentaux », c’est que la matière n’est pas absolument hors de nous, mais en nous, car elle suppose les formes a priori de la sensibilité que sont l’espace et le temps, formes qui ne sont qu’en nous. En ce sens, le coup de force kantien est d’inscrire la matière dans le sujet et de constituer du même coup le sujet comme le support véritable de la matière.

L’un des passages déterminant de son œuvre où Kant aborde la question du statut de la matière est, dans la dialectique transcendantale, le quatrième paralogisme, celui de l’idéalité du rapport extérieur. C’est dans la poursuite du questionnement sur l’idéalité du rapport extérieur que Kant s’oppose à ce qu’il nomme l’idéalisme sceptique et l’idéalisme dogmatique. Le premier correspond à la position de Descartes, le second à celle de Berkeley. Il écrit à ce propos :

« On peut appeler idéaliste dogmatique celui qui nie l’existence de la matière et idéaliste sceptique celui qui la révoque en doute parce qu’il la tient pour indémontrable. Le premier peut n’être idéaliste que parce qu’il croit trouver des contradictions dans la possibilité d’une matière en général » p. 305

Ce sont ces mêmes positions qui sont concernées dans la seconde édition par la réfutation de l’idéalisme qui suit la troisième analogie de l’expérience dans l’Analytique des principes (p.205). Or tant dans le quatrième paralogisme que dans la réfutation de l’idéalisme, Kant se préoccupe avant tout de l’idéalisme sceptique. Il ne s’affronte pas dans ces passages de manière directe à l’idéalisme dogmatique. On peut remarquer que dans le quatrième paralogisme Kant vise avant tout à détruire en un premier temps ce qu’il appelle le réalisme transcendantal, réalisme qui, soutient-il verse rapidement dans l’idéalisme empirique. Qu’est-ce que le réalisme transcendantal ? Le réalisme transcendantal, qui est par excellence la position de Leibniz, mais aussi celle de Descartes, consiste à soutenir que les choses dont nous pouvons avoir la connaissance existent hors de nous en un sens transcendantal et qu’à ce titre la matière qui en est la substance est bien quelque chose qui est hors de nous au sens transcendantal et par conséquent indépendant de notre perception. Autrement dit le réaliste transcendantal traite les choses extérieures comme des choses en soi et donc la matière comme la substance comme de choses en soi. A ce propos, Kant entreprend de dissiper une ambiguïté persistante dans la philosophie moderne sur le sens du « hors de nous ». Il écrit :

« L’expression hors de nous entraîne une équivoque inévitable, en signifiant tantôt quelque chose qui existe comme chose en soi distincte de nous, tantôt quelque chose qui appartient simplement au phénomène extérieur » p.302

Hors de soi peut donc signifier soit une existence absolue, celle d’une chose en soi, soit ce qui se présente au sens externe par différenciation avec ce qui se présente au sens interne, et ce qui se présente ainsi au sens externe n’a qu’une existence relative, car son existence, comme le disait déjà Berkeley est d’être perçu. La philosophie moderne, faut d’avoir su distinguer ces deux façons de comprendre le hors de nous est tombé dans des équivoques insurmontables pour elle-même et dans de faux problèmes. Elle a posé comme étant hors de nous en un sens absolu ce qui est hors de nous en un sens relatif. Les réalistes transcendantaux en envisageant la matière comme substance de choses en soi ont pu tomber dans l’idéalisme empirique et finir dans le scepticisme, comme l’avait déjà souligné Berkeley, car il est contraint de poser qu’aux objets des sens externes correspondent des objets hors de nous en un sens absolu, objets dont l’existence s’avère du même coup douteuse puisque le sujet connaissant ne peut sortir de lui-même vers ces objets absolus ou choses en soi. En ce sens, il peut soutenir comme Descartes que la seule certitude absolue est celle du « je suis ».

Au réalisme transcendantal, Kant oppose l’idéalisme transcendantal. Cet idéalisme transcendantal est en même temps souligne-t-il un réalisme empirique. Le réaliste empirique tient l’existence des choses matérielles pour aussi certaines que celles du « je suis » et n’a pas à prouver du même coup l’existence de la matière :

« L’idéaliste transcendantal est donc une réaliste empirique ; il accorde à la matière, considérée comme phénomène, une réalité qui n’a pas besoin d’être conclue, mais qui est immédiatement perçue » p. 301.

La matière, déclare Kant ici existe de manière immédiatement indubitable à titre de phénomène. En cela, Kant se distancie aussi bien de l’idéalisme sceptique que de l’idéalisme dogmatique, tout en étant plus proche du second que du premier. Contre l’idéalisme sceptique, il soutient que l’existence de la matière est aussi immédiate que celle du moi. Contre l’idéalisme dogmatique, il soutient que la matière existe. Toutefois, si la matière existe, elle n’existe pas à titre de chose en soi, elle n’existe donc pas comme substrat de choses absolument hors de nous. En ce sens, Kant partage fondamentalement la position de Berkeley : on ne peut admettre que la matière existe comme substrat de choses indépendantes de notre perception. Si la matière peut être admise, c’est seulement à titre de phénomène. Or si la matière n’existe qu’à titre de phénomène, elle existe en nous. Alors que Berkeley niait l’existence de la matière comme substrat de choses hors de nous au sens transcendantal, Kant admet l’existence de la matière comme existence en nous et pas hors de nous. L’argumentation kantienne est ici d’une très grande précision et évacue aussi bien la substantialisation cartésienne de la matière que sa négation berkeleyenne. En effet, la matière peut exister en nous parce que l’espace existe en nous à titre de forme a priori de la sensibilité. Dans la Critique de la raison pure, Kant dit que l’idéaliste transcendantal

« ne donne cette matière et même sa possibilité interne que pour un simple phénomène qui, séparé de notre sensibilité, n’est rien, elle n’est chez lui qu’une espèce de représentations (une intuition) qu’on appelle extérieures, non parce qu’elles se réfèrent à des objets extérieurs en soi, mais parce qu’elles rapportent les perceptions à l’espace où toutes les choses existent les unes en dehors des autres, tandis que l’espace lui-même est en nous » p.299-300.

Dire que la matière est phénomène, c’est dire qu’elle est, comme tout phénomène, une représentation extérieure : elle existe à titre de représentation et en ce sens ne peut exister qu’en nous. La condition a priori de toute représentation extérieure est l’espace, car se représenter quelque chose dans l’extériorité, c’est se le représenter dans l’espace. Or l’espace n’est pas en lui-même quelque chose d’extérieur, mais seulement la forme a priori de notre sensibilité sans laquelle nous ne pouvons ne nous représenter aucune extériorité, forme qui est en nous. C’est pourquoi la matière comme phénomène extérieur n’est rien d’extérieur au sens transcendantal. Cela ne signifie pas du tout que la matière peut être envisagée comme pure fiction, car la représentation extérieure « matière » exige un donné de la sensibilité, donné qui comme tel est lui aussi en nous au sens transcendantal. Les sens externes ne nous reconduisent jamais à un hors de nous au sens transcendantal, précise Kant. En effet :

« Il est évident qu’on ne peut pas sentir hors de soi, mais simplement en soi-même et que toute conscience de nous-mêmes ne nous fournit par suite uniquement que nos propres déterminations » p.306

Puisque c’est le sentir qui nous permet de statuer sur les phénomènes, et puisque le sentir n’est ontologiquement qu’un rapport de soi à soi, il en résulte que ce qui est hors de soi pour le sentir est transcendentalement en nous. Jamais nous ne pouvons sortir de nous-mêmes vers quelque chose qui serait transcendentalement hors de nous-mêmes. L’espace ne désigne donc pas un hors de soi au sens transcendantal. La condition de possibilité de la représentation matière est donc l’espace comme forme a priori. A partir de là, Kant récuse implicitement aussi bien la compréhension cartésienne de la matière que sa compréhension lockienne et détruit la compréhension berkeleyenne des choses sensibles. Au sens kantien, la matière est dans l’espace. Ce « dans l’espace » interdit la substantialisation cartésienne de l’espace. On ne peut pas dire que la matière est en soi de l’espace, ce qui est en fait dépourvu de sens, car l’espace n’est rien en soi. On ne peut pas dire non plus comme Locke que l’espace est une propriété de la matière, car sans la représentation préalable de l’espace, il n’y a pas non plus de représentation de la matière possible. Enfin, on ne peut pas dire comme Berkeley que l’espace est une qualité des choses sensibles ou apparences, car l’espace comme forme a priori n’est rien de chosal, ni qualité, ni quantité, ni accident, ni essence.

La condition de possibilité d’une représentation d’un hors de nous n’est rien d’autre que l’espace. L’espace est le hors de nous en nous. Puisque sans l’espace, il ne nous est absolument pas possible de nous représenter un hors de nous, il en résulte qu’un hors de nous au sens transcendantal n’a aucune légitimité. Les réalistes transcendantaux qui nous demandent d’admettre que la matière est en soi hors de nous, dans un hors de nous absolu, ne soupçonnent pas qu’un tel hors de nous absolu n’est en tant que tel pas pensable puisque nous ne pouvons nous représenter un hors de nous qu’à partir de l’espace comme forme a priori de la sensibilité qui est en nous. Si je parle d’un hors de nous, je ne peux en parler que comme d’un être-dans-l’espace, or l’espace n’est lui-même rien d’autre qu’une représentation en nous, de sorte qu’il est absolument impossible de parler d’un être-hors-de-nous absolu. Nous ne pouvons nous représenter dans l’espace que des phénomènes et en ce sens, seuls des phénomènes peuvent être hors de nous, si nous entendons strictement par là qu’ils sont seulement donnés à l’intuition externe. En effet, au sens transcendantal, tous les phénomènes qu’ils soient externes ou internes sont en nous.

La matière est donc hors de nous au sens d’un phénomène dans l’espace intuitionné par l’intuition externe. Indépendamment de l’intuition externe, la matière n’est rien. Si la matière est phénomène dans l’espace, elle est toutefois plus précisément la substance de tous les phénomènes dans l’espace, substance qui comme telle est de l’ordre du phénoménal. Dans l’Amphibologie des concepts de la réflexion, à la fin de l’Analytique des principes, Kant écrit :

« La matière est substantia phaenomenon ; ce qui lui convient intérieurement, je le cherche dans toutes les parties de l’espace qu’elle occupe et dans tous les effets qu’elle produit et qui ne peuvent jamais être que des phénomènes des sens externes » p.241

Dans le langage de Berkeley, on dirait que la matière est une apparence et qu’elle est en même temps la substance de toutes les apparences : paradoxalement, la substance des apparences est elle-même une apparence, autrement dit la substance des phénomènes est elle-même un phénomène. Mais pourquoi faudrait-il que les phénomènes aient une substance ? Kant a explicitement posé la question de l’exigence de la matière comme substance retrouvant à sa façon les problèmes posés par Aristote dans la Physique et négligés par Berkeley. La différence, c’est que là où Aristote parlait de l’exigence d’un sujet, Kant parle, comme les philosophes modernes, de l’exigence d’une substance.

François Loiret, Strasbourg 2008, tous droits réservés.

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