• François Loiret

La phantasia animale chez Aristote.

Mis à jour : 6 juin 2019



L’imagination, nous apprend Aristote est une puissance cognitive et comme puissance cognitive, elle n’appartient pas seulement aux hommes, mais aussi à certains animaux. Les animaux qui possèdent l’imagination sont des animaux qui sont capables de se déplacer d’eux-mêmes car le déplacement est indissociable du désir. Le désir est donc la condition de possession de l’imagination car il est aussi condition du déplacement. C’est en effet pour rendre compte de l’autodéplacement animal qu’Aristote fait intervenir l’imagination, tant dans le De l’Âme que dans Le Mouvement des animaux.

A Le rôle du désir et du désirable dans le déplacement animal.

Au début du livre III du De Anima, Aristote définit l’âme animale, et donc la vie animale, par deux puissances, une puissance motrice et une puissance cognitive ou discriminatrice et il écrit :

« Ainsi donc l’âme – j’entends l’âme animale – se définit par deux puissances : l’une est la puissance critique qui est fonction de la sensation et de la pensée ; l’autre, meut selon le mouvement local ». III 9, 15-17, p.87.

Le mouvement local, le déplacement, se définit par sa fin, sa cause finale : l’animal se meut en vue de quelque chose. Soit il se déplace pour rechercher quelque chose, soit il se déplace pour fuir quelque chose. Quelle est la puissance motrice de l’animal ? Aristote élimine plusieurs candidats : la puissance nutritive, la puissance sensitive ou sensation, la puissance intellectuelle et l’appétit. La puissance motrice ne peut être la puissance nutritive car tous les êtres vivants se nourrissent, mais les plantes ne se déplacent pas. Elle ne peut être la sensation, car si tous les animaux possèdent la sensation, il existe cependant des animaux qui ne se déplacent pas d’eux-mêmes. Elle ne peut être l’intellect, ou plus précisément l’intellect théorétique, car il ne joue aucun rôle dans la recherche ou la fuite de quelque chose et de plus il n’appartient qu’aux hommes. Mais ce n’est pas non plus l’appétit. En effet, tout animal est doué de l’appétit puisqu’il est doué de la sensation. Sentir quelque chose comme agréable, c’est en avoir l’appétit, sentir quelque chose comme désagréable, c’est ne pas en avoir l’appétit. Les animaux qui ne se déplacent pas et qui ont la sensation, ont aussi l’appétit qui, en lui-même n’implique aucune recherche ou aucune fuite. Le seul candidat possible au rang de puissance motrice est alors la puissance désirante ou désir. Il y a en effet une distinction entre l’appétit et le désir dans la mesure où ce dernier est une aspiration à quelque chose qui implique une recherche active du quelque chose qui est désiré et cette recherche active correspond au déplacement. Une moule a de l’appétit, mais pas de désir, alors qu’un dauphin, un corbeau ou un loup ont le désir : ils tendent vers quelque chose et se mettent en mouvement pour atteindre ce quelque chose. En outre, et c’est très important, alors que ce qui est appété est nécessairement présent, ce qui est désiré peut être présent ou absent. Lorsque le loup suit les traces du lièvre, le lièvre n’est pas là, il est ailleurs, et le loup est en mouvement pour l’atteindre et pour l’atteindre non comme lièvre, mais comme proie. Le désir ou puissance désirante est donc la puissance motrice de tous les êtres vivants qui se meuvent. Toutefois, si parmi les puissances de l’âme, la puissance motrice est bien le désir, elle n’est cependant pas le moteur premier du déplacement animal. Aristote précise en effet dans le De Anima :

« Puisqu’il y a trois choses, en premier d’une part, le moteur, en deuxième d’autre part, ce par quoi il meut, en troisième enfin le mu ; le moteur est double, d’une part le moteur non mu, d’autre part le moteur mu. Le moteur non mu est le bien pratique, le moteur et mu, la puissance désirante (car ce qui est mu est mu en tant qu’il désire, et le désir est une sorte de mouvement ou plutôt un acte) tandis que le mu est l’animal » III 10, 433b 13-21, p.91-92.

Dans tout mouvement, il y a moteur et mu. Ici, le mu, c’est l’animal lui-même. Le moteur premier qui incite l’animal à se mouvoir est extérieur à l’animal, et il s’agit du désirable, de la chose désirée. En fait, le désirable meut le désir et le désir meut l’animal. Le désir, comme puissance motrice de l’animal, intérieure à l’animal, n’est pas le premier moteur qui est toujours la chose désirée, mais le second moteur. Nous avons donc la situation suivante : tout déplacement est en vue du désirable ou de l’indésirable. Le désirable meut l’âme animale à le rechercher, l’indésirable meut l’âme animale à le fuir. Le désirable est ainsi la cause finale de la recherche ou de la fuite et à titre de cause finale, le premier moteur du déplacement. Toutefois, pour que quelque chose soit désiré, il faut que ce quelque chose apparaisse à l’animal et lui apparaisse même comme désirable. C’est là qu’intervient la puissance cognitive et c’est donc là que l’imagination peut jouer un rôle décisif chez certains animaux et chez l’homme. Chez certains animaux parce que non seulement tous les animaux ne se déplacent pas, mais aussi parce qu’il existe des animaux qui se déplacent mais qui ne possèdent à proprement parler ni le désir, ni l’imagination.

B L’imagination comme intelligence pratique animale.

Quand un déplacement se produit, c’est parce que quelque chose est recherché ou fui. Toutefois, la recherche de quelque chose ou la fuite de quelque chose suppose que ce quelque chose apparaisse. Le rôle de la faculté cognitive ou discriminative est de présenter le désirable au désir d’une part, de trouver les moyens d’y parvenir d’autre part. La puissance cognitive intervient donc dans le déplacement puisque c’est elle qui présente le désirable au désir, puisque c’est elle qui en assure l’apparition. Dans certains cas, la sensation suffit à l’apparition du désirable. Aristote écrit en effet dans Le Mouvement des animaux :

« Lorsque l’on agit pour atteindre la fin que propose la sensation, l’imagination ou la pensée, on fait immédiatement ce que l’on désire » 7, 701a 29-30, p.61.

L’apparition du désirable dépend donc soit de la sensation, soit de l’imagination, soit de l’intellect. Elle dépend de la sensation seule pour les animaux qui ne possèdent pas l’imagination, elle dépend de l’imagination pour les autres animaux et les hommes, elle dépend de l’intellect pratique pour les hommes. Cela signifie que s’il n’y a pas d’imagination sans désir, il peut par contre très bien y avoir désir sans imagination. En d’autres termes, si la possession de la puissance de désirer est la condition de la possession de l’imagination, l’inverse ne tient pas : la possession de l’imagination n’est pas la condition de la possession de la possession de la puissance de désirer. Or, comme le désir suppose la sensation, mais pas l’inverse, l’imagination supposera elle aussi la sensation, mais pas l’inverse. Seuls des êtres sentants et désirant peuvent imaginer, mais il y a des êtres sentants sans désir et des êtres désirants sans imagination. Il y a toutefois une différence entre la sensation d’une part, l’imagination et l’intellect pratique d’autre part, différence qu’énonce le livre III du De Anima, où Aristote avance que le déplacement relève de deux puissances, le désir et l’intellect. Il écrit même précisément :

« Il y a deux principes du mouvement local : le désir et l’intellect, à condition que l’on considère l’imagination comme une sorte d’intellection […] J’entends l’intellect qui raisonne en vue d’un but, c’est-à-dire l’intellect pratique ; il se différencie de l’intellect théorique par sa fin » III 433a, p.90.

Ce texte dit que le mouvement local qui a pour moteur le désir, dépend aussi de l’imagination et de l’intellect au titre de puissances cognitives pratiques. Il ne nomme pas la sensation parmi les puissances cognitives pratiques. Pourquoi ? Pour deux raisons. La première, c’est que la sensation si elle présente le désirable au désir, ne peut cependant présenter qu’un désirable présent car tout animal, y compris l’homme, ne sent que ce qui est présent dans son environnement. La seconde, c’est que la sensation ne montre en rien par quels moyens le désirable peut être atteint, or montrer les moyens pour se mouvoir ou pour agir relève de ce qu’Aristote nomme les puissances pratiques. La sensation n’indiquant pas les moyens d’arriver au désirable n’est pas une puissance pratique. A la différence de la sensation, l’imagination présente le désirable qu’il soit présent ou absent. Elle a la possibilité de susciter l’apparition du désirable en son absence. Mais l’imagination ne se contente pas de présenter le désirable, elle présente également les moyens d’y parvenir et c’est en ce sens qu’elle remplit pour les animaux qui la possèdent le rôle que l’intellect pratique a chez les hommes, à savoir le rôle de puissance cognitive pratique. Dans le passage cité ici Aristote ne parle donc pas du déplacement pour tous les animaux, mais pour les animaux supérieurs. Chez les animaux supérieurs qui la possèdent, l’imagination a le statut d’intelligence pratique, statut plus ou moins accompli selon les types d’animaux. L’intelligence pratique consiste en effet à présenter le but du mouvement ou de l’action et les moyens d’y parvenir. Chez les hommes, cette intelligence pratique peut correspondre à la fois à l’imagination et à l’intellect pratique, chez les animaux, qui ne possèdent pas l’intellect, parce qu’ils ne possèdent pas le discours, elle ne correspond qu’à l’imagination. Les animaux qui possèdent l’imagination possèdent à la fois la mémoire et la capacité de prévision. La possession de l’imagination est la condition de la possession de la mémoire au sens de la capacité de se souvenir parce que les souvenirs sont aussi de l’ordre des apparitions, et donc d’une présence de quelque chose en l’absence de ce quelque chose. La possession de l’imagination est aussi la condition de la possession de la capacité de prévoir puisque prévoir, c’est bien avoir une pré-vision de quelque chose, et celle-ci suppose aussi l’apparition de quelque chose en son absence. Or les animaux qui ont la capacité de prévoir possèdent aussi cette capacité qu’Aristote nomme la Phronesis, la prudence Ainsi écrit-il dans l’Ethique à Nicomaque, VI, 7, 1141a, 27-29, p.291 :

« C’est l’être qui a une vue nette des diverses choses qui l’intéressent lui-même, qu’on désigne du nom de prudent, et c’est à lui qu’on remettra la conduite de ces choses-là. De là vient encore que certains bêtes sont qualifiées de prudentes : ce sont celles qui, en tout ce qui touche à leur propre vie, possèdent manifestement une capacité de prévoir ».

Sont prudents, possèdent la Phronesis, tous les êtres vivants qui sont capables de circonspection, c’est-à-de saisir d’un « coup d’œil » ce qu’il convient de faire dans une situation unique. Saisir le cette-fois-ci concret propre à une situation, c’est être capable de phronesis. La phronesis est une disposition pratique qui concerne le mouvement pratique ou l’action. Elle n’appartient pas seulement à l’homme, mais aussi à certains animaux, avant tout des mammifères et des oiseaux. Ceux qui parmi les animaux sont capables de voir comment atteindre le désirable présent ou absent alors même que des obstacles semblent les en empêcher sont par excellence doués de phronesis. Ainsi le corbeau qui utilise un méta-outil pour atteindre la nourriture qu’il convoite, montre combien il est capable de circonspection puisqu’il prévoit par quels moyens il va atteindre sa fin en voyant dans son environnement les ressources utilisables. Il ne voit pas seulement la fin, mais les moyens d’atteindre cette fin. La possession de l’imagination est donc la condition de la possession de la capacité de prévoir et donc de la capacité de circonspection, c’est pourquoi l’imagination joue chez certains animaux le rôle d’intelligence pratique. En ce sens, l’imagination, comme puissance pratique propre à certains animaux, joue un rôle fondamental dans la conduite de leur vie animale.

On peut donc dire maintenant que chez certains animaux, l’imagination présente le désirable, présente les moyens d’y parvenir, présente la situation dans laquelle l’animal se trouve lui-même par rapport à ce désirable. Tout ce qui relève d’elle chez ces animaux, à savoir la mémoire, la prévision, la circonspection, la vision du désirable a les mêmes traits communs : dans tous les cas, il s’agit d’apparitions de quelque chose qui est présent ou absent. Imaginer, c’est rendre présent quelque chose comme fin du désir ou moyen du désir. Dire que l’animal imagine le bien désiré et les moyens d’y parvenir, ce n’est pas dire qu’il s’en fait une fiction ni même nécessairement une image, mais bien qu’il en a la vision pour ainsi dire mentale.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2010, tous droits réservés.

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