• François Loiret

La prétendue rematérialisation contemporaine.



Dans Rematérialiser, Dagognet qui pourfend la naïveté des philosophes à la suite de Bachelard et en se réclamant de lui, n’hésite cependant pas à affirmer :

« La matière, bien qu’elle s’étale devant nous, nous lance tout de suite un défi : est-il possible de sortir de notre conscience pour aller l’explorer, l’envahir, puis la maîtriser ? Pourrons-nous nous exporter » p.7

On est confondu à lire une telle déclaration, violente dans sa naïveté, surtout de la part d’un auteur qui dénonce la dévalorisation cartésienne de la matière, réduite à la seule spatialité subsistante. Ainsi la matière nomme l’extériorité, l’extériorité de la conscience, et cette extériorité, la conscience doit s’y transporter d’une manière tout à fait coloniale : d’abord l’exploration, ensuite l’invasion, enfin la domination. En d’autres termes, la matière, c’est le dehors de la conscience et ce dehors appelle la victoire de la conscience : l’extériorité n’est là que pour être vaincue et pour témoigner de la puissance de la conscience, puissance qui se manifeste dans l’industrie. Or non seulement, et sans s’en rendre compte, Dagognet réitère de vieux philosophèmes de type cartésien, en présentant la matière comme le dehors, mais il reprend également de vieux philosophèmes en affirmant ingénument que « la matière s’étale devant nous » quoi qu’ici il soit beaucoup moins prudent que bien des philosophes qu’il prétend dépasser. Qu’on reprenne de vieux philosophèmes n’est pas un problème en soi, mais c’en est un lorsqu’on se donne la tâche de penser à nouveau frais la matière en dénonçant une tradition philosophique qui aurait été dématérialisante. La fidélité innentionnelle à de tels philosophèmes souligne déjà la limite de la prétention à « rematérialiser » un monde qu’une philosophie trop souvent « idéaliste » au dire de Dagognet, aurait « dématérialisé ». Le présupposé discutable de Dagognet, c’est qu’il faut en quelque sorte être « matérialiste » pour pouvoir parler de manière sensée de la matière. La fin discutable de son propos, c’est qu’une réhabilitation de la matière serait nécessaire après des siècles d’abstraction philosophique. L’exigence d’une réhabilitation de la matière est soit d’ordre métaphysique et on se retrouve situé d’une manière ou d’une autre dans le matérialisme, soit d’ordre idéologique et dans ce cas elle n’appelle aucun commentaire philosophique.

Les attaques que Dagognet porte contre la tradition philosophique si elles peuvent renvoyer d’un côté au marxisme, renvoient d’un autre côté aux prises de position de Bachelard dans le Matérialisme rationnel. On y trouve la même simplification abusive des positions philosophiques antérieures et la même apologie somme toute naïve de l’industrie, de la science et surtout de la production. Selon Bachelard, la philosophie idéaliste a eu pour cible un matérialisme massif, ingénu, périmé, en fait un matérialisme sans matière. Ce matérialisme philosophique en est resté à un concept primitif de la matière qui dériverait lui-même d’un matérialisme inné, inscrit dans notre chair humaine, un matérialisme inconscient. Or si le matérialisme philosophique est un matérialisme primitif, c’est qu’il est au fond non seulement plaqué sur le matérialisme primaire qui nous est inné, mais qu’il demeure aussi tributaire de la détermination philosophique classique de la matière. A suivre Bachelard, la détermination philosophique de la matière emprunterait trois voies :

1 La matière est différenciée de la forme et expliquée par la forme. Elle est en ce sens déterminée comme l’informe.

2 La matière est une anti-forme, voire même le néant de la forme. Elle est en fait non-être. En ce sens, elle est l’informulable.

3 La matière est un fonds d’indifférence qui attend les puissances différenciantes de l’action humaines. Elle est le pur indifférencié.

En résumé, avance Bachelard, les philosophes se sont fait une idée simple de la matière, et même une idée simpliste. Pour eux, elle se réduit à l’informe, l’informulable, l’innommable. Ils sont en resté à une naïveté primitive dans la mesure où leur concept de matière ne repose sur aucune élaboration expérimentale. Bachelard suppose donc que seule l’élaboration expérimentale peut permettre de concevoir la matière de manière complexe et de lui rendre ainsi justice. S’il parle d’élaboration expérimentale, ce n’est pas pour rien : l’expérimentation selon Bachelard, est à comprendre à la lumière de l’industrie, d’autant plus que les sciences expérimentales sont aujourd’hui, affirme-t-il, une industrie. La procédure expérimentale est à saisir comme une procédure industrielle de sorte que la physique et la chimie n’ont pas affaire à du donné, mais à du fabriqué. En ce sens, la matière ne se dévoile que dans et par les procédures de fabrication : elle n’est pas là au départ dans la nature, elle est à l’arrivée dans le laboratoire. Pour découvrir la matière, il faut la fabriquer. A la lumière de l’expérimentation en physique et en chimie, Bachelard se permet d’opposer un « matérialisme instruit » ou « rationnel » à un « matérialisme naïf et même imaginaire. Ce matérialisme naïf est à la fois celui qui est inné à chacun de nous et celui des philosophes. C’est un matérialisme infantile que détruit la rationalité en acte de l’expérimentation. Ceux qui toutefois s’imagineraient naïvement que Bachelard veut nous entretenir du rapport réel de l’homme à la matière dans le laboratoire seront vite déçus : aux yeux de Bachelard, ils demeurent infantiles. Le matérialisme rationnel des sciences expérimentales réside justement en ce que dans le laboratoire la raison se matérialise : la matière instruite, la seule légitime, c’est la matière élaborée, la matière construite expérimentalement, la matière qui en fait n’est au fond que savoir matérialisé. C’est parce qu’elle est savoir matérialisé, qu’elle est matière « instruite ». Aussi les trois caractères de la matière, selon Bachelard, à savoir, l’homogénéîté, la pureté, la simplicité, ne sont pas des données naturelles, mais le résultat d’un produire. La nature au fond, pour Bachelard, est bête et pauvre, le laboratoire, lui, est intelligent et riche. Pourfendeur des images inconscientes qui habitent le discours des philosophes et aussi le discours des scientifiques sur leur sciences, Bachelard n’hésite cependant pas à dire que « la science contemporaine se développe et crée à partir de l’énorme chaos naturel ». Ainsi la nature est un chaos primordial que la rationalité scientifique organise en produisant. La production rationnelle de la matière serait précédée par un chaos auquel Bachelard hésite à conférer le nom de la matière : à vouloir quitter l’informe, on le retrouve au détour d’une phrase. Toujours est-il que ce n’est pas la nature qui offre les substances simples, pures, homogènes, c’est le laboratoire, c’est aussi et partant l’industrie. Pas de dévoilement de la matière sans un produire qui la porte. Or comme ce produire est de part en part théorique, Bachelard reconduit sans s’en rendre compte le privilège traditionnel du théorique, à tel point qu’on se demande si au fond la matière ne réside pas pour lui dans les formules. Naïveté et même ingénuité de Bachelard admirant cette chimie contemporaine où, souligne-t-il, la couleur est déterminée par la formule, comme si en fait elle résidait dans la seule formule. La couleur écrite précède la couleur produite et effective souligne Bachelard. Curieux matérialisme que celui qui brandit contre le donné naturel l’écriture chimique de couleurs à produire, comme si dans la seule écriture résidait déjà la matière. A moins que la matière ne soit au fond qu’un jeu d’écriture. Mais si la matière est un jeu d’écriture, pourquoi privilégier l’écriture chimique ?

Le reproche de dématérialisation de la matière que fait Bachelard à la tradition philosophique, si du moins il a une quelconque pertinence, pourrait être aisément retourné contre lui-même comme il pourrait aussi aisément être retourné contre Dagognet. Chez les deux auteurs, règne en même temps sans partage, de manière certes différente, l’instance du produire. Parler de la matière, c’est en fait parler d’un produire pour Bachelard. Au fond la présentation bachelardienne des sciences de la nature repose sur l’argument philosophique du producteur mis en œuvre par Hobbes et repris depuis, y compris par Kant, à savoir qu’on ne connaît jamais mieux que ce que l’on produit, raison pour laquelle, soulignait Hobbes, nous ne connaissons rien de la nature en elle-même puisque nous n’en sommes pas les producteurs. Dans cette stricte lignée hobbesienne, Bachelard peut prétendre que seul le philosophe qui suit la recherche expérimentale peut prétendre parler de la matière, car dans la recherche expérimentale, on produit la matière. A part cela, au fond, Bachelard n’a pas grand-chose à nous dire de la matière et la déterminer comme il le fait dans le Matérialisme rationnel par la résistance d’une part, par le mélange des substances d’autre part est bien décevant et même pauvre.

En considérant que la matière nous est dévoilé par le produire scientifique, Bachelard est peut-être plus fidèle qu’il ne le croit à la tradition philosophique dans la mesure où la matière est abordée dans la tradition en rapport étroit à un produire, que ce soit un produire divin ou un produire humain. On pourrait même se demander, comme le faisait Heidegger dans les Concepts fondamentaux de la métaphysique, si l’ontologie traditionnelle n’est pas au fond une ontologie du produire technique, une ontologie dont l’horizon est constitué avant tout, de manière implicite, par la technique. En ce sens, les concepts traditionnels de forme et de matière seraient issus d’une explication ontologique dont le sol ne serait pas la considération de la nature, mais la considération du produire technique. Tout se passe en fait comme si l’ontologie traditionnelle n’avait jamais posé la question de l’être, mais la question du produire : non pas qu’est-ce que l’étant en tant qu’étant, mais qu’est-ce que produire ? Du même coup la question métaphysique énoncée par Leibniz, « Pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? » serait évidemment axée sur le « pourquoi » au détriment du « il y a », le pourquoi renvoyant au statut implicite de l’étant comme étant produit. Concevant donc la matière comme réalisation scientifique dans le laboratoire, Bachelard s’inscrirait tout à fait à l’intérieur d’une ontologie du produire qui domine la tradition (et il en irait de même pour Dagognet), et il ne ferait que la confirmer. Or si la matière relève d’une ontologie du produire, le produire exige-t-il nécessairement encore le recours à la matière ? Il ne suffit pas comme le fait Dagognet de glisser subrepticement de la matière aux matériaux pour se débarrasser de la matière au sens traditionnel. Il se pourrait que bien plus gravement, la science de la nature dans son exercice n’ait plus besoin de la matière.

Si nous suivons Bernard d’Espagnat et Thuillier ou bien Michel Serres, nous apprenons qu’au fond en physique comme en chimie parler de matière n’est plus très pertinent. Michel Serres souligne ainsi « qu’aucun livre scientifique ne comportait matière dans son titre après le début du XXème siècle » (Qu’est-ce que la matière ? p. 231). Les sciences de la nature, dit-il, ont peu à peu repoussé toute référence à la matière. La matière s’est peu à peu déplacé, entre le XVIII et le XIXème siècle de la physique vers la chimie, puis vers l’histoire, ce qui nous donne trois formes de matérialisme, un matérialisme mécanique (Helvétius), un matérialisme chimique (Diderot) et enfin un matérialisme historique (Marx). Dans la science contemporaine de la nature, la matière a cessé d’être à la fois un concept et une réalité opératoire. Du strict point de vue opératoire, la matière est devenue superflue. Si les hommes des sciences en parlent, c’est tout au plus dans des discours extérieurs à leur pratique puisque dans leur pratique, la matière ne joue plus aucun rôle. C’est pourquoi, souligne encore Michel Serres, la matière n’a tout au plus qu’un rôle mineur dans des combats de parade métaphysique et le matérialisme, quelle que soit la forme qu’on en donne aujourd’hui, ne peut plus, n’en déplaise à Bachelard, se réclamer des sciences : il est ce qu’il a au fond constamment été une position métaphysique, mais à laquelle la caution scientifique fait désormais défaut. On pourrait ajouter qu’il est même le plus souvent une position idéologique. Pourquoi encore parler de la matière ?

Il n’y a plus une évidence de la matière. Que la matière ait cessé de se présenter dans le discours scientifique et même dans le discours philosophique comme une évidence, qu’elle ne s’impose plus nécessairement comme une catégorie rectrice et en même temps comme une réalité indéniable, nous permet en fait de reposer à nouveau la question de la matière. Mais la matière est peut être plus de l’ordre de la réponse que de la question. Plutôt que d’envisager la matière comme une question, il serait bienvenu de l’envisager comme une réponse à une question, ce qui nous impose d’identifier dans la tradition la question à laquelle elle répond. On sait que dans la tradition la matière a été envisagée comme substance et ce depuis la traduction de la philosophie grecque en latin. En ce sens le problème de la matière est aussi le problème de la substance. On pourrait donc considérer que le problème de la matière est le problème de l’être. Seraient en ce sens matérialistes ceux pour lesquels l’être est matière et idéalistes ceux pour lesquels l’être est eidos ou idée. Or assimiler le problème de la matière au problème de l’être ne va pas de soi car il se pourrait que ce problème de la matière soit depuis Aristote le problème du sujet. La question « Pourquoi la matière ? » reviendrait alors à la question : « Pourquoi le sujet ? ». Le problème de la matière serait ainsi éminemment un problème ontologique. Mais suffit-il de considérer que l’ontologie en question est une ontologie du produire comme nous y invitait Heidegger dans Les concepts fondamentaux de la métaphysique ? N’est-ce pas une ontologie plus générale que celle du produire qui conduit à l’exigence de la matière, c’est-à-dire à l’exigence du sujet ? Si nous relisons les textes de la tradition philosophique, nous constatons que le problème de la matière est un problème ontologique de fond qui implique aussi bien celui du sujet, de la substance que celui de l’essence.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2008, tous droits réservés.

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