• François Loiret

La relativité du sujet selon Aristote.

Mis à jour : 6 juin 2019



Notre tentation, lorsque nous lisons Aristote, est de substantialiser ou encore de chosifier la matière. Parler en ce sens de composition de la matière et de la forme, c’est risquer de tomber dans cette chosification ou substantialisation qu’Aristote a évité et qu’il a par avance critiqué. Autrement dit, on ne peut parler d’hylémorphisme chez Aristote sans risquer de tomber dans de redoutables confusions. Bataillant dans le Livre H de la Métaphysique contre la doctrine platonicienne de la participation, Aristote exclut toute compréhension de l’étant engendré en termes de composition et il affirme explicitement que la matière et la forme (l’eidos) ne sont pas deux choses différentes qui en s’unissant constituent la chose :

« Nous l’avons dit, la matière prochaine et l’eidos sont une seule et même chose, mais en puissance d’un côté, et en acte de l’autre. Demander par conséquent, comment elles s’unifient, revient à rechercher quelles est la cause de l’unité, et pourquoi ce qui est un, est un » H 6 1045a p.478.

Rechercher pourquoi ce qui est un, est un, c’est en fait ne rien rechercher du tout. Toute recherche de l’unité des substances ou, comme on dira au XVIIème siècle, de la communication des substances, est ici désavouée. Matière et eidos ne sont pas des substances, et leur unité n’est pas non plus celle d’une substance. La matière et eidos sont deux façons distinctes d’envisager une même chose susceptible de génération et de corruption. La matière nomme la chose dans son être en puissance, l’eidos nomme la chose dans son être en acte. Mais si l’eidos nomme la chose dans son être en acte en quoi le recours à la matière est-il nécessaire ? Parce que cet être en acte est à comprendre comme le résultat d’un cheminement de la chose vers elle-même, cheminement qui n’exclut pas mais laisse toujours envisageable la disparition de la chose elle-même. La matière nomme la chose comme sujet, comme soutien de passages et de déterminations jamais définitives. En ce sens, la matière n’est pas en tant que telle, comme y insiste Heidegger, quelque chose de matériel, même si certains exemples d’Aristote, tels qu’ils ont été reçus par la tradition, le laissent penser. Du même coup la différence du matériel et de l’immatériel chez Aristote est en fait la différence de ce qui connaît la génération et la corruption et de ce qui ne la connaît pas, ou plus généralement, la différence de ce qui connaît le changement et de ce qui ne le connaît pas.

A partir de là, on peut reconsidérer ce que la tradition attribue à la matière. Si nous lisons les textes d’Aristote, nous pouvons hâtivement constater que l’accidentel, la contingence, l’impossibilité d’une connaissance précise du type de la connaissance mathématique et enfin l’impossibilité d’une connaissance scientifique de l’individuel sont rapportés à la matière. Ainsi dans le Livre Z de la Métaphysique, chapitre 15, Aristote déclare :

« La raison pour laquelle des essences sensibles individuelles, il n’y a ni définition, ni démonstration, c’est que ces essences ont une matière dont la nature est de pouvoir être et de n’être pas » 1039b p.434.

On dirait hâtivement qu’on ne peut pas définir le ceci ni en avoir une connaissance démonstrative parce que le ceci sensible est matériel. Sa matérialité se manifesterait dans sa contingence. Le ceci sensible n’est pas ce qu’il est et est ce qu’il n’est pas. Toutefois, s’il n’est pas ce qu’il est et s’il est ce qu’il n’est pas, autrement dit, s’il n’y a jamais en ce qui le concerne identité à soi, c’est que le ceci sensible est un étant changeant, un étant dont la présence demande à être comprise comme un être dans le changement et plus précisément un être dans la génération et la corruption. Ce qui interdit la définition du ceci et sa connaissance démonstrative, c’est que toute possession d’une figure demeure pour lui provisoire : il est tel que sa figure est toujours susceptible d’être abandonnée. En d’autres termes, la présence du ceci individuel est caractérisée par l’abolition de soi-même : il ne se produit qu’en s’abolissant. On peut donc dire que l’impossibilité de le définir et de le connaître démonstrativement tient en fait à son être naturel, à sa physis, comme autodéploiement de soi dans l’abolition de soi. Dans la mesure où cet autodéploiement suppose quelque chose de constant qui, tout en étant constant, ne peut posséder une présence en acte, car dans ce cas, la possibilité de l’autodéploiement serait interdite, Aristote parle de la matière comme du constant dans l’autodéploiement, comme du sujet de l’autodéploiement. Cette matière n’est en rien une entité absolue, elle est tout à fait relative. La relativité de la matière renvoie à son statut de sujet d’un mouvement, d’un changement. La matière est essentiellement relative en ce qu’elle n’est rien d’autre que ce dont le cheminement d’une figure à une autre a besoin. Dans ces conditions, on comprend pourquoi l’abstraction mathématique de la matière est avant tout à comprendre chez Aristote comme abstraction mathématique du changement et même ces changements que sont la génération et la corruption. La connaissance mathématique peut être précise parce qu’elle fait abstraction de la matière, en d’autres termes parce qu’elle fait abstraction du changement. Sa précision est en ce sens la manifestation d’une insuffisance ontologique : elle peut être précise parce qu’elle toujours déjà perdue de vue la chose : elle n’a même pas affaire à des essences. Par contre, la philosophie de la nature qui a nécessairement affaire à des essences sensibles, n’a pas besoin d’être rigoureuse et elle se fourvoierait en prétendant être rigoureuse, car ce qu’elle connaît est caractérisé par le changement. L’absence de rigueur mathématique de la philosophie de la nature n’est pas négative, mais positive.

On ne peut pas dire que la matière interdit une connaissance rigoureuse comme elle interdit une connaissance scientifique du ceci. On ne peut pas non plus dire que la matière est cause de la contingence au sens où elle serait productrice de la contingence. Toutes ces manières de parler manquent ce qui est visé par Aristote en substantialisant la matière. Par cette substantialisation, on oublie que la matière est essentiellement relative et qu’elle se dit avant tout dans l’horizon du changement. Si l’on veut être rigoureux, on doit dire que la matière interdit tout cela à titre de sujet du changement, et du même coup à titre de possibilité du changement puisque sans sujet, aucun changement ne serait pensable. Là où il y a la matière signifie : là où il y a possibilité d’un changement et même plus précisément, là où il y a possibilité d’une génération et d’une corruption. Ce n’est donc pas parce qu’il y a de la matière qu’il y a de la génération et de la corruption et du même coup de l’accidentel, de la contingence et l’impossibilité d’une connaissance rigoureuse, mais c’est bien plutôt parce qu’il y a de la génération et de la corruption, qu’il y a de la matière. Pour être plus précis, on pourrait dire que sans l’exigence d’un sujet qui est la matière, la génération et la corruption ne sont pas envisageables comme telles, puisque sans ce sujet, rien ne serait engendré et rien ne serait corrompu : les variations de figures seraient sans aucun support, elles ne pourraient jamais être dites de quoique ce soit. Là où il y a un être dans le changement, il y a nécessairement de la matière comme sujet du changement si on entend par sujet à la fois ce qui supporte les changements et ce qui est soumis aux changements. Le plus important dans l’affaire n’est pas le sujet, mais ce qu’il supporte, autrement dit ce à quoi il est soumis, à savoir les variations de figures. C’est pourquoi, il va de soi que la figure est plus étante que la matière. Il ne s’agit pas du tout, quoiqu’en dise les apôtres du matérialisme, d’une « dévalorisation de la matière », il s’agit bien plutôt d’une entente rigoureuse de l’être en changement. Dans le passage de non lettré à lettré, de malade à sain, etc. le plus important est la figure, à savoir lettré ou sain. Le sujet est simplement l’instance soumise à ces changements et c’est cela la matière. En d’autres termes, le sujet est l’étant en tant que soumis à des changements, c’est-à-dire aussi en tant que capable de ces changements.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2008, tous droits réservés.

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