• François Loiret

L'art au delà de l'art I : l'art n'est plus un besoin.

Mis à jour : 7 juin 2019



La conscience savante comme la conscience vulgaire parlent aujourd’hui de l’art comme si l’existence de l’art était une évidence indépassable qui doit s’imposer à tous. Or la simple attention aux vocables permet de dissiper cette pseudo-évidence. Nathalie Heinich dans Du Peintre à l’artiste s’est livrée à un soigneux relevé des significations du vocable « artiste » dans la langue française de 1680 à 1788 et il apparaît que même en 1788 ce vocable n’a pas encore la signification que nous lui prêtons aujourd’hui. Une enquête sur le vocable « art » donnerait les mêmes résultats. Depuis quand parle-t-on de l’art ? Pas avant les premières années du XIXème siècle. Même la fin du XVIIIème qui voit la formation de l’esthétique ne parle pas d’art, mais de beaux-arts. L’abandon du vocable « beaux-arts » ou « arts du beau » au profit du vocable « l’art » correspond avec une rupture revendiquée dès les premières années du XIXème siècle avec le concept récent d’esthétique. Seul une approche anachronique des textes peut nous amener à parler d’une esthétique d’Aristote, d’une esthétique médiévale voire même de la condamnation de l’art par Platon. Platon n’a jamais condamné l’art et ne pouvait le condamner parce qu’il n’existait pas pour lui. Et contrairement à ce qu’un ouvrage récent prétend, Vasari n’a jamais fondé l’histoire de l’art, parce pour lui, ni l’art, ni les artistes n’existaient. Un auteur aussi averti et rigoureux que Hegel nous indique clairement quand et où l’art est apparu à la fois comme concept et réalité. Dans les Leçons sur l’Esthétique, se livrant à la déduction historique du concept d’art, Hegel ne retient que les références suivantes : Kant, Schiller, Schelling, Winckelmann et les frères Schlegel. Hegel ne se réfère ni à Platon, ni à Aristote, ces références sont très récentes, contemporaines et allemandes. Et c’est bien en effet en Allemagne que l’on commence à parler de l’art et non plus des beaux-arts. Les auteurs qui jouent le rôle principal dans la déduction historique de Hegel sont Schiller et Schelling. Les Leçons sur l’Esthétique de Hegel ne prétendent pas être un ouvrage d’esthétique, elles se présentent comme la science de l’art au sens du savoir spéculatif de l’art : elles sont en d’autres termes une philosophie de l’art. Ces Leçons correspondent à des cours qui ont été prononcés de 1820 à 1829. Avant Hegel, le premier à avoir entrepris une philosophie de l’art a été Schelling et cela dès 1802. Avec Schelling apparaît pour la première fois le discours sur « l’art » et ce discours est un discours philosophique. Toutefois, la constitution de l’art par Schelling est étroitement dépendante d’un discours antérieur, le discours théorique de Schiller dans les Lettres sur l’éducation esthétiques de l’homme, paru en 1795 dans la revue Les Heures. C’est pourquoi au sens de Hegel, c’est avec Schiller qu’apparaît pour la première fois le concept véritable de l’art, autrement dit ce que nous appellerions aujourd’hui le concept de l’art. Hegel déclare en effet :

« C’est à Schiller qu’il faut accorder le grand mérite d’avoir ouvert une brèche dans la subjectivité kantienne et l’abstraction de la pensée, et d’avoir audacieusement tenté, en pensant au-delà l’unité et la réconciliation, de concevoir celle-ci comme le vrai et de les rendre effectives dans l’élément de l’art » T I p.85

Autrement dit, alors que Kant en était resté malgré tout à une esthétique, même s’il l’avait complètement refondée, Schiller devançant Schelling, a ouvert la voie à la constitution de l’art. Le pas qui restait à faire après Schiller est celui la même de la constitution effective de l’art, c’est celui qu’accomplit Schelling en construisant le concept d’art et en faisant de l’art ainsi construit le lieu de déploiement de l’absolu, et cela dès 1800 avec le Système de l’Idéalisme transcendantal.

Nous pouvons donc dire que l’art comme concept et comme réalité est apparu en Allemagne entre 1795 et 1802, pas avant. Cela ne signifie pas que dès le moment où ce concept a été construit, il n’a pas été projeté dans les époques antérieures, bien au contraire. Schelling parle bien en effet de l’art grec. Les Leçons sur l’esthétique de Hegel renvoient donc, comme philosophie de l’art, à ce contexte du romantisme et de l’idéalisme allemand qui radicalise et absolutise des philosophèmes formés chez Schiller. C’est pourquoi, comme l’indique à juste titre Hegel, pour l’approche de l’art comme concept et comme réalité, le texte clé n’est pas du tout la Critique de la faculté de juger, mais bien les Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme de Schiller et la Philosophie de l’art de Schelling. L’art demeure encore quelque chose d’inconnu à Kant qui ne parle que des Beaux-arts.

La référence de Hegel à Schiller, Schelling et aussi Winckelmann n’est pas seulement extérieure, elle a son rôle dans l’élaboration même de l’approche de Hegel. D’une part, les textes de Schiller, de Schelling et de Winckelmann ont fécondé celui de Hegel. C’est à Schelling que Hegel doit l’affirmation de la supériorité du beau artistique sur le beau naturel parce que le premier est spirituel et le second ne l’est pas, c’est aussi à Schelling qu’il doit l’affirmation de l’art comme présence de l’absolu. C’est à Schiller qu’il doit d’aborder l’art entre ces deux extrêmes que sont la nature et la pensée, la nécessité et la liberté comme union et réconciliation des deux. D’autre part, les Leçons sur l’Esthétique sont aussi un combat mené avec dureté contre Schiller, Schelling et les frères Schlegel, car si Hegel salue la manifestation de l’absolu dans l’art, il n’absolutise pas du tout l’art. Nous ne pouvons pas comprendre les fameuses déclarations de Hegel sur l’autodissolution de l’art sans tenir compte des revendications de Schelling, puisque ce sont ces revendications qu’elles détruisent. Dans le Système de l’Idéalisme transcendantal, Schelling s’exclame en effet :

« L’art est pour le philosophe la chose suprême parce qu’il lui ouvre pour ainsi dire le Saint des Saints où dans une union éternelle et originaire brûle en quelque sorte en une seule flamme ce qui est séparé dans la nature et dans l’histoire et ce qui, dans la vie et dans l’action, de même que dans la pensée doit se fuir éternellement ».

Cette déclaration de Schelling est la poursuite du texte dont nous ne possédons qu’une copie de la main de Hegel, mais qu’il y a tout lieu d’attribuer à Schelling, à savoir : Le plus ancien Programme de l’idéalisme allemand. En effet, ce texte à l’intonation schillerienne affirme que l’Etat doit être dépassé vers le peuple auquel la philosophie doit s’adresser, mais elle ne le pourra qu’en devenant mythologie afin de rendre les homme sensibles à la beauté qui est la vérité devenue effective. Or le devenir mythologie de la philosophie est son devenir esthétique. Après avoir déclaré que la « philosophie de l’esprit est une philosophie esthétique », le texte du Plus ancien Programme de l’idéalisme allemand ne craint pas de revendiquer la formation d’une nouvelle religion sensible et donc d’une mythologie comme mythologie de la raison :

« Nous devons avoir une nouvelle mythologie, mais cette mythologie doit être au service des Idées, elle doit devenir une mythologie de la raison » p.53

Dans le Système de l’Idéalisme transcendantal, Schelling demeure tout à fait fidèle à ce programme puisqu’il conçoit l’art comme révélation de la vérité de l’absolu, comme « la réunion suprême de la nécessité et de la liberté ». La Philosophie de l’art de 1802 présente déjà un infléchissement dans la mesure où elle n’envisage plus l’art comme la vocation même de la philosophie, comme l’autorévélation de l’absolu en sa vérité, mais comme la présentation de l’absolu, que Schelling ici n’hésite pas à nommer Dieu, dans le particulier, la philosophie étant elle-même la présentation de l’absolu dans l’universel.

Les Leçons sur l’esthétique montrent au contraire du Système de l’Idéalisme transcendantal que l’art n’est pas la chose suprême parce qu’il ne peut être le lieu où l’absolu se déploie dans son infinité. Elles donnent donc congé à toute absolutisation de l’art. L’absolutisation de l’art commence avec Schiller et se poursuit avec Schelling et les frères Schlegel. Mais elle ne cesse pas avec eux. Une bonne partie de la production philosophique de 1800 à nos jours s’inscrit dans la postérité de Schiller et de Schelling par la place insigne qu’elle accorde à l’art. On peut même dire que l’art est la tâche aveugle d’une bonne partie de la philosophie depuis 1800 et surtout depuis 1945. Toutes les démytholisations, destructions, déconstructions auxquelles s’est livré la philosophie au XXème siècle ont curieusement épargné l’art. Les déconstructions de l’esthétique n’ont en effet en rien touché l’absolutisation de l’art puisque la rupture avec l’esthétique est la tâche que revendiquait Schelling. Même Nietzsche, et lui peut être plus qu’aucun autre, demeure au fond un post-schillérien : ses attaques contre le christianisme destructeur de la beauté s’inscrivent dans une configuration établie chez Schiller et Goethe. Quand aux philosophes contemporains, ils le sont aussi : lorsque Agamben, se réclamant nommément de Hegel, et incidemment de Hermann Broch sans le citer, ouvre le chantier de la déconstruction de l’esthétique pour que l’œuvre d’art advienne en sa vérité, il n’opère pas un geste hégélien, mais bien un geste pathétique pré-hégélien auquel manque la sobriété et la rigueur de l’approche de Hegel. Dans son pathos artistique, la philosophie contemporaine ne pouvait reconnaître au fond ce qui a lieu avec Hegel, d’où son hostilité à Hegel et sa haine du « système » qu’elle comprenait d’ailleurs à la manière de l’entendement et non à la manière de la raison, comme au fond l’entendent les littérateurs quand ils accusent les philosophes d’être des esprits systématiques.

Le combat de Hegel contre Schiller et surtout Schelling consiste à reconnaître sobrement que nous n’avons pas besoin d’une nouvelle mythologie et du même coup que nous n’avons plus besoin de l’art. Lorsque Hegel situe la grande époque de l’art dans la Grèce antique, d’un côté, il opère un geste qui était déjà celui de Goethe et de Schiller, mais d’un autre côté, il se démarque de la nostalgie allemande de la Grèce, (qui aura encore de beaux jours après lui) : si la grande époque de l’art est celle de la religion esthétique grecque, cette époque est révolue, et il est inconsidéré de prétendre la restaurer d’une manière ou d’une autre en établissant une nouvelle mythologie ou en ouvrant la voie à une nouvelle époque du grand art. Le grand art est derrière nous et toute prétention à un grand art à venir ne peut que sombrer dans le ridicule nous aprend sobrement Hegel qui nous invite dès les années 1820 à nous délivrer de la mythification de l’art. Ce qui nous reste, c’est la lente agonie de l’art sous la forme d’un art qui ne cesse d’aller au-delà de lui-même : sous la plume de Hegel, nous voyons déjà se dessiner le paysage des avant-gardes artistiques du XXème siècle, condamnées à apparaître comme des arrières gardes et du même coup à aller constamment au-delà d’elles-mêmes jusqu’à l’épuisement.

La lecture des Leçons sur l’esthétique de Hegel se présente pour nous aujourd’hui difficile parce que ce que Hegel nomme « art » est à la fois ce que nous nommons « art » et ce que nous ne nommons pas « art ». Ce que nous entendons aujourd’hui par « art » n’est pas ce que Hegel nomme comme étant authentiquement l’art. L’art authentique pour Hegel, c’est l’art classique, mais l’art classique tel que l’entend Hegel comme présentation finie de l’absolu n’est pas ce que nous nommons « art ». Ce que nous entendons par « art » correspond bien plutôt à ce que Hegel nomme « l’art qui va sans cesse au-delà de l’art ». Aujourd’hui, l’art rime pour nous avec « traitement artistique » de n’importe quel contenu et c’est en ce sens que nous voyons de l’art partout et toujours. Or si l’art n’est rien d’autre que le « traitement artistique de n’importe quel contenu », il va de soi qu’il n’y a pas d’art grec, ni même d’art médiéval, et que l’art compris en ce sens, est somme toute chose récente. L’échec patent de l’époque contemporaine réside en ce qu’elle a prétendu absolutiser ce qui ne pouvait en aucune manière être une présentation de l’absolu.

Lorsque Hegel parle de l’art grec, il ne parle pas du tout de ce dont nous parlons en employant le même vocable. Si nous lisons Hegel avec rigueur, nous nous rendons compte que ce qui a triomphé et à la fois échoué sous le nom d’art depuis 1800 n’est rien d’autre que ce que Hegel nomme l’autodissolution de l’art. Au sens hégélien, ces choses que nous nommons « œuvres d’art » (même quand elles prétendent être de non-œuvres) ne sont au fond que des cadavres.

L’absolutisation de l’art-au-delà-de-l’art refuse d’entendre ce que Hegel nous dit durement : ne croyez pas comme Schiller et à sa suite que l’art peut nous sauver, nous réconcilier, nous ouvrir la porte du bonheur ou encore changer la vie. L’art, à savoir l’art-au-delà-de-l’art, ne peut rien et il ne pourra en rester qu’à des protestations impuissantes devant ce qui a effectivement lieu, comme Baudelaire haïssant « le mouvement qui déplace les lignes » ; au mieux, il ne sera qu’une branche parmi d’autres de la consommation culturelle se targuant d’une aura qu’il n’a pas, qu’il a prétendu avoir et qu’il n’a jamais eu.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2009, tous droits réservés.

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