• François Loiret

L'art au-delà de l'art II : le règne de la ligne.

Mis à jour : 8 juin 2019



Dans L’Antéchrist, Nietzsche déclare :

« La base du christianisme, c’est la rancune des malades, leur instinct dirigé contre les biens portant, contre la santé. Tout ce qui est achevé, fier, exubérant, et avant tout la beauté, lui fait mal aux oreilles et aux yeux » p.216

La beauté est indissociable pour Nietzsche du monde grec comme elle l’est d’ailleurs pour Hegel. Le christianisme est l’irruption, voire même le triomphe de la laideur dans le monde. Que la déclaration de Nietzsche ne soit pas une affirmation arbitraire, les textes chrétiens convoqués par Taubes dans La justification du laid dans le christianisme primitif en témoignent puisque ces textes revendiquent clairement la laideur du Christ contre la beauté antique. Alors qu’Origène et Celse fidèle à la beauté antique refusaient la laideur du Christ, Tertullien dans La chair du Christ la revendiquera hautement : le Christ, argumentera-t-il rigoureusement, ne pouvait avoir une beauté corporelle resplendissante qui aurait diminué ses paroles et ses actions, d’ailleurs personne n’en a témoigné. Cette opposition de Nietzsche au christianisme témoigne de sa nostalgie de la Grèce comme elle témoigne de la pertinence de l’approche hégélienne du monde grec comme royaume de la religion esthétique. L’art comme royaume de beauté est l’art classique, c’est-à-dire l’art grec au point qu’au fond il n’y a véritablement d’art que l’art grec. Mais Hegel, dans les Leçons sur l’esthétique, se détourne radicalement de cette nostalgie de la Grèce, antichrétienne, qu’il diagnostique en son temps : il fallait le sacrifice de la beauté classique, il fallait le sacrifice de la religion de l’art. Du même coup, Hegel nous indique que la véritable religion de l’art n’est pas devant nous, mais derrière nous, car cette religion de l’art est à comprendre au sens de la religion en tant qu’art.

1 L’art comme présence finie.

En différenciant le symbolique et le classique, Hegel donne congé à l’identification schellingienne du symbolique et de l’artistique. Lorsque l’art advient, il ne le fait qu’en détruisant la dimension énigmatique du symbolique et la démesure du divin, c’est que la mythologie et la poésie grecque nous montrent. La victoire d’Œdipe sur le sphinx signifie celle de la lucidité et de la clarté de l’esprit qui se sait sur les énigmes de l’Egypte comme la victoire des Olympiens sur les Titans et les dieux archaïques signifie la victoire de la mesure sur la démesure. Cette double victoire amène le règne de la beauté comme Idéal du beau et du même coup le règne de l’art. Ce règne de l’art, Hegel le nomme l’art classique :

« L’idéal fournit le contenu et la forme de l’art classique qui, dans ce mode adéquat de configuration, porte à l’exécution ce qu’est l’art véritable selon son concept » TII, p.11

« Ce qu’est l’art véritable », ce en quoi réside l’art, nous l’apprenons des Grecs, mais nous ne l’apprenons pas d’eux comme une leçon que nous pourrions réitérer, comme si nous pouvions réinstaurer nous-mêmes l’art, nous l’apprenons d’eux comme d’un accomplissement que nous devons reconnaître tout en sachant qu’il ne peut plus nous convenir. L’assignation du royaume de l’art et de la beauté à la Grèce antique ne procède pas chez Hegel d’une nostalgie de la Grèce ou d’une élévation des Grecs au rang de modèle, il est la reconnaissance de la beauté selon son concept. Cette reconnaissance ne relève pas du tout d’une esthétique. Même si Hegel parle de la religion grecque comme d’une religion esthétique, il n’entend pas du tout par là que les grecs étaient des esthètes qui avaient élevé la beauté au niveau d’un culte. Le royaume grec du beau n’est pas le culte romantique ou postromantique de la beauté, il n’a rien à voir avec un culte de l’art pour l’art. Hegel précise ce qu’il entend par religion esthétique dans les Leçons sur l’esthétique lorsqu’il écrit :

« L’art était chez les Grecs, par exemple, la forme suprême sous laquelle le peuple se représentait les dieux et se donnait une conscience de la vérité. C’est pourquoi les poètes et les artistes sont devenus pour les Grecs les créateurs de leurs dieux, autrement dit ce sont les artistes qui ont donné à la nation la représentation déterminée des actes, de la vie, de l’efficience du divin, donc le contenu déterminé de la religion » TII, p.141.

Les artistes grecs ne s’emparaient pas d’un contenu religieux pour lui donner une forme artistique, ils élaboraient eux-mêmes ce contenu religieux car ce contenu ne pouvait exister qu’artistiquement. Les dieux grecs ne pouvaient se présenter que dans l’art et par l’art, ce qui n’est pas du tout le cas du Dieu chrétien. Lorsque Hegel parle de religion esthétique, il ne veut donc pas dire que l’art était l’objet d’un culte chez les Grecs, mais que le culte était présent comme art, ce qui n’est pas du tout la même chose. Cette présence du culte comme art correspond précisément au règne de l’art. Parler de l’art classique, ce n’est donc pas pour Hegel parler d’une forme historique de l’art parmi d’autres, mais bien parler de l’art tel qu’il se tient auprès de lui-même dans son être. En effet lorsque Hegel détermine la beauté comme réconciliation de la forme et du contenu tel que le contenu soit apte à la figuration, trouve une forme qui assure cette configuration de la manière la plus complète, sans défaut et sans excès, de sorte que la configuration sensible du contenu ne peut se présenter que comme une individualité, cette détermination correspond en fait à l’art classique. Cela ne signifie pas du tout que Hegel serait un philosophe naïf qui, à l’instar de Winckelmann, aurait vu chez les grecs le modèle de la beauté et de l’art comme s’il ne pouvait y avoir de beauté que classique. Hegel affirme au contraire qu’il existe une beauté romantique, mais la beauté romantique est une beauté qui se dépasse vers autre chose qu’elle-même, elle n’est pas une beauté qui se suffit à elle-même. Si Hegel peut dire que l’art grec est le règne du beau, c’est parce que l’art grec est l’art dans lequel le beau advient comme autosuffisance. Le dieu grec est présent et ne peut être présent que comme beau : la beauté est la présence autosuffisante du dieu grec. Cela signifie que le dieu grec se tient dans sa figure sensible complètement. Lorsque Celse et Origène se refusaient à admettre la laideur du Christ, ils demeuraient fidèles à la présence divine comme présence artistique telle qu’elle existait chez les Grecs. Ainsi Celse déclare-t-il : « Puisque l’esprit divin était dans un corps, du moins eut-il fallu que celui-ci surpassât tous les autres par la taille ou la beauté ou la force ou la voix ou la majesté et l’éloquence. Car il est impossible qu’un corps plus divin que les autres ne l’emporte en rien sur un autre ». Pour Celse, le Christ ne pouvait apparaître que comme un dieu grec : son corps devait avoir la beauté de celui d’un Apollon ou d’un Zeus, ans cela il n’aurait pu être une présence divine. Celse admettait donc comme allant de soi que la présence divine était la présence d’un beau corps et plus précisément d’un beau corps humain. Tout cela Hegel le confirme dans les Leçons sur l’Esthétique. Dans l’art, la beauté ne peut advenir que sous la forme de la figure corporelle, et même plus précisément de la figure corporelle humaine. Autrement dit l’esprit se présente comme beau corps humain. Cela ne tient pas à un anthropomorphisme naïf car l’anthropomorphisme est une exigence interne à l’art tel qu’il se présente dans sa figure achevée avec l’art classique. En effet, souligne Hegel :

« La forme artistique classique est l’information libre et adéquate de l’Idée dans la figure qui lui est spécifiquement appropriée selon son concept, figure avec laquelle elle peut de la sorte entrer dans une harmonie libre et achevée » TI, p.108.

La figure humaine est la figure de la beauté pour des raisons ontologiques et non pas pour des raisons platement anthropomorphique. A la différence de l’art symbolique qui entremêlait le corps animal et le corps humain ou même donnait présence au divin dans le corps animal lui-même, l’art grec en congédiant le corps animal ou en le réservant à des types secondaires, assure au divin la figure spirituelle qu’il exige. La figure humaine est la seule en effet qui assure la manifestation sensible du spirituel : elle est l’autosuffisance de la figuration du divin comme individualité. Mais elle ne l’est que dans la mesure où elle ne présente pas le corps humain dans son caractère prosaïque avec toute son indigence, toutes ses infirmités. La figure corporelle que l’art grec produit est une figure idéelle qui congédie l’indigence du sensible de sorte que si l’esprit se fait corps, le corps tout aussi bien se spiritualise. C’est pourquoi la figure corporelle est lavée de toute la détresse du fini, elle ne peut être qu’une figure sereine, reposant fermement sur elle-même, et c’est en ce sens qu’elle est une figure achevée. A la différence de Lessing, Hegel ne pourra donc voir dans le Laocoon l’exemple par excellence de la beauté classique : le Laocoon correspond bien plutôt à la désagrégation de l’art classique car la figuration classique ne peut accueillir les infirmités et les contingences de l’existence prosaïques. L’art existe donc véritablement là où la configuration sensible se clôture suffisamment sur elle-même en repoussant aussi bien la nature que la vie dans leur indigence. L’existence de l’art accompli correspond à celle d’un contour assuré qui rejette toute indéterminité et toute infirmité. Aussi la figure artistique par excellence ne peut qu’une figure plastique libre qui se dresse dans ses limites au-dessus du monde prosaïque et qui parce qu’elle est nécessairement plastique ne peut être que finie. Aussi la figuration artistique de l’absolu correspond-elle à la sculpture et plus précisément à la statuaire. L’art classique est au fond un art plastique comme statuaire en ce qu’il libère la statue de l’architecture et lui subordonne cette dernière. Alors que l’architecture célébrait son triomphe dans l’art symbolique, la sculpture célèbre son triomphe dans l’art classique. L’identification hégélienne de l’art achevé à la sculpture ne tient pas à des raisons platement historiques. Dans la statuaire grecque, à la différence de la statuaire égyptienne ou indienne, la figure se tient pour elle-même comme une libre individualité. Elle se dresse dans ses contours et y repose sereinement : être, ici, c’est bien être dans la limite.

La présence grecque tient à l’existence et à la fermeté de frontières. Les crimes d’Antigone et de Créon correspondent ainsi à la transgression des frontières car les lois elles aussi sont des frontières. Le règne de l’art est le règne de la configuration sensible de l’absolu, or l’absolu ne peut être configuré que si le contenu aussi bien que la forme correspondent bien à du déterminé, à un se-tenir dans la limite. L’art n’existe donc qu’entre deux bornes qui sont l’illimitation d’une part, l’infini en acte d’autre part, autrement dit le mauvais infini et le bon infini. La présence de l’art est celle du fini, si nous entendons bien par là ce qui est achevé, complet, ce qui se tient dans sa pure limite et y demeure et en ce sens, l’art est comme art accompli, l’ontologie du fini. Nous pouvons dire que le règne de l’art au sens hégélien est celui de ce qu’Aristote nommait entélécheïa. La beauté est la présence amenée à sa fin et s’y reposant sereinement. C’est pourquoi le règne de l’art est celui des dieux bienheureux et insouciants.

2 Le sacrifice des lignes.

La beauté selon son concept tient dans une figure close sur soi et du même coup autosuffisante. Elle trouve sa manifestation concrète dans la figuration des dieux et des héros tels que les présentent la statuaire et la poésie grecque. Toute tentative de restaurer la beauté grecque dans l’époque moderne ne peut aboutir qu’à un échec dans la mesure où l’idéalité de la beauté ne se présente plus que comme une idéalité sans contenu, une idéalité purement formelle et vide. Les modernes n’ont pas saisi que la beauté grecque ne résidait pas dans un côté purement formel, que l’achèvement de la forme y correspondait à l’achèvement du contenu. C’est pourquoi, souligne Hegel, la reconnaissance des œuvres des grecs « a provoqué ensuite un besoin de représentation idéale, dans laquelle on croyait avoir trouvé la beauté mais où l’on tombait dans une fadeur morne et sans vie, dans une superficialité dépourvue de tout caractère » (Leçons sur l’Esthétique, TI, p.216). L’idéal chez les modernes n’est qu’un idéal abstrait qui amène à considérer l’art comme « une puissance spirituelle censée nous élever au-dessus de toute la sphère des besoins, de l’urgence et de la dépendance, et nous libérer de l’entendement et du bel esprit que l’homme a coutume de gaspiller dans ce champs » (TI, p.326). L’idéal chez les modernes n’est rien d’autre que la protestation de la subjectivité contre l’entendement, ses abstractions et la légalité de la nature qu’il établit. La nostalgie moderne de la Grèce telle qu’elle apparaît déjà chez Schiller et tous ceux qui l’ont suivi se trompe d’ennemi quand elle s’en prend au christianisme, car son véritable ennemi est l’entendement qui ne concevant Dieu que comme un objet de pensée et la nature que sous la forme de la légalité dressait inévitablement un obstacle à toute figuration dans la mesure où ce Dieu et cette nature étaient nécessairement infigurables (TII, p.105-106). Contre l’entendement elle ne trouve d’autres ressources que de voir dans l’art le refuge de son intériorité impuissante méconnaissant que l’art grec ne connaissait pas le conflit de l’intériorité et de l’extériorité.

Dès lors que le contenu ne peut trouver dans la figure corporelle la forme qui lui est adéquate, c’est-à-dire dès lors que la figure achevée dans ses contours est dénoncée comme insuffisante, le règne de l’art est congédié comme l’est le règne de la beauté plastique avec laquelle il se confond. Ce congédiement ne signifie pas la disparition de l’art ni même la disparition de la beauté, mais la disparition de l’art comme expression de l’absolu. L’absolu ne trouve plus son expression dans l’art, il la trouve en dehors de l’art dans la religion, de sorte que les artistes ne peuvent plus apparaître comme les créateurs de la religion. Le congédiement de la beauté plastique comme beauté de la figure humaine implique que ce n’est plus dans les purs contours de la statue que le contenu trouve sa figuration, car ces purs contours sont finis alors que le contenu est lui-même infini et même l’infini qui se sait, même s’il ne se sait pas encore sous la forme de la science. L’art classique cède ainsi la place à l’art romantique qui est en lui-même le dépassement de l’art dans la forme de l’art. Dans l’art romantique, souligne Hegel :

« L’art, pris purement comme art, devient d’une certaine manière quelque chose de superflu » TII, p.140.

L’art comme art devient superflu puisque ce n’est plus dans la figure extérieure, mais dans le sentiment intérieur sous la forme de la foi que réside le vrai. Toutefois le contenu ne se présente pas ici comme réfractaire à toute figuration dans la mesure où l’infini concret ne se dresse pas face au fini, mais pénètre le fini et l’assume dans la mesure où il est singularité infinie. Cette figuration ne peut plus se satisfaire de la beauté des lignes corporelles grecques, c’est-à-dire de la beauté dans l’extériorité, puisque cette beauté rejetait comme étrangère à elle-même la souffrance, l’indigence et la détresse du fini. Désormais cette souffrance, cette indigence et cette détresse sont un moment du déploiement de l’infini et doivent trouver leur place dans la figuration artistique. C’est pourquoi l’art romantique accorde nécessairement une place à la laideur et sacrifie la beauté extérieure des lignes. A la beauté finie des contours achevés, il substitue la beauté infinie de l’intériorité qui se présente comme amour. L’amour, comme amour infini, est ainsi le contenu par excellence de l’art romantique et ce n’est pas la pure extériorité du contour sculptural qui peut le figurer, mais ces arts de l’intériorité que sont la peinture, la musique et la poésie. Dans les peintures des Madonnes où l’amour infini se figure comme amour maternel, ce n’est plus la beauté corporelle qui célèbre son triomphe sur la nature et sur le chaos, mais la beauté spirituelle. La peinture catholique défait la ligne grecque et la musique protestante poursuit cette défection en annulant même la nécessité d’une figuration spatiale : dans le mouvement de l’extériorisation, l’extériorité s’amincit jusqu’au moment même où l’absolu n’exige même plus de configuration, se présentait désormais comme savoir.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2009, tous droits réservés.

#Hegel

67 vues

Posts récents

Voir tout

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now