• François Loiret

Le caractère contradictoire d'une substance matérielle.

Mis à jour : 7 juin 2019



De Berkeley on retient le plus souvent qu’il est ce philosophe « immatérialiste » qui a soutenu une position philosophiquement inacceptable selon laquelle la matière n’existe pas. Autrement dit, il devrait y avoir un consensus philosophique selon lequel la matière existe. Si on admet un tel consensus, on est contraint de considérer que les philosophes de l’Antiquité et les penseurs du Moyen-Âge ne peuvent en participer. Or un tel consensus n’existe pas, et l’invention kantienne du sujet n’est pas compréhensible sans la rigoureuse désubstantialisation de la matière qu’opère Berkeley. La question que pose Berkeley est bien en effet celle-ci : à quoi revient véritablement le titre de substance dans la mesure où toute substance est sujet ? La réponse, c’est que seul l’esprit à titre de réalité agissante peut être substance. Kant le fera sienne à sa façon en soutenant que seul l’esprit est sujet. La négation de la matière par Berkeley est d’abord la négation de l’être-en acte de la matière, et par conséquent de son existence. Dans Siris, Berkeley en appelle aux Anciens contre les Modernes, et notamment à Aristote :

« Ni Platon, ni Aristote n’entendaient par matière, hylé, une substance corporelle, quoique puissent entendre les Modernes par ce mot. Celui-ci ne désignait pas pour eux un être positif en acte. Aristote la définit comme faite de négations, ni quantité, ni qualité, ni essence. Ce ne sont pas seulement les Platoniciens et les Pythagoriciens, mais encore les Péripatéticiens eux-mêmes qui déclarent que la matière n’est connue ni par les sens, ni par un raisonnement direct et bien fondé ; elle l’est seulement par un procédé illégitime et bâtard » p.216, § 317.

Dans ce passage Berkeley présente le lieu du litige. Ce qui n’est pas acceptable, c’est d’envisager que la matière soit un « être positif en acte », et qu’elle le soit à titre de substance. Admettre qu’il y ait une substance matérielle qui en tant que telle existe constitue le préjugé le plus funeste des Modernes. Pour autant, Berkeley ne prétend pas retrouver la matière en puissance des médiévaux et d’Aristote. L’appel à Aristote n’est là que pour montrer la singularité et la non évidence de la position des modernes. Les Anciens étaient plus avisés que les Modernes lorsqu’ils n’admettaient qu’une matière en puissance, connaissable seulement de manière indirecte, et non de manière prétendument directe comme l’affirment les modernes. Dans les Principes de la connaissance humaine, Berkeley se joue des Modernes qui affirment avoir repoussé le vieux concept inintelligible à leurs yeux de matière première en leur opposant que leur compréhension de la matière est tout aussi indéterminée que celle qu’ils repoussent :

« Ici je ne peux que remarquer combien la description vague et indéterminée de la matière, ou substance corporelle, à laquelle les philosophes modernes ont été entraînés par leurs propres principes, ressemble à cette ancienne notion, tant raillée, de matière première qu’on trouve chez Aristote et ses disciples » p.217.

Qu’est-ce qu’entendent les Modernes par matière ? Se référant principalement à Locke, Berkeley précise que par matière, les Modernes entendent une substance étendue, solide, figurée et mobile. En quoi cette conception de la matière est-elle si proche de la matière première envisagée par Aristote ? Nous avons vu que la matière première hypothétique qu’envisage Aristote comme sujet ultime est en fait un reste : ce qui reste lorsqu’on a ôté tout un ensemble de qualités, aussi bien les qualités premières que les qualités secondes et ce reste est un quasi rien. Or le concept moderne de matière suppose lui aussi une opération d’élimination, comme dans le morceau de cire de Descartes ou dans celui de Locke. Ce qui est ôté, ce sont les qualités secondes. Le résidu est censée constituer la matière, mais non pas la matière de tel corps déterminé et singulier, bien plutôt la matière de tout corps, matière qui en elle-même, comme la matière première envisagée par Aristote, n’est ni cire, ni marbre, ni bois. Il s’agit donc de la matière pure, de la matière purifiée de tous les prédicats qui correspondent aux qualités secondes. Or cette matière purifiée n’a rien à envier à la matière première d’Aristote. Certes, à la différence de la matière première, elle conserve les qualités premières, l’étendue en longueur, largeur et profondeur, la solidité, mais il s’agit là de caractères au fond indéterminé. Du morceau de cire comme ce morceau de cire, il ne reste en fait rien. C’est pourquoi Berkeley peut affirmer que la matière comme substance des Modernes, que la matière en acte des Modernes, est aussi indéterminée que la matière première d’Aristote. Et si elle l’est autant, il n’y a pas plus de raison d’admettre sa présence que d’admettre celle de la matière première d’Aristote. Il y a même de très fortes raisons qui poussent plutôt à refuser sa présence. Dans les Principes de la connaissance humaine, l’évêque Berkeley présente ces raisons :

« La doctrine de la matière ou substance corporelle n’a pas été seulement, comme nous l’avons vu, le principal pilier et soutien du scepticisme, c’est sur cette même base que ce sont élevés tous les systèmes impies d’athéisme et d’irréligion » p.293

Berkeley ne prétend pas du tout ici que tous ceux qui ont admis la présence d’une substance matérielle ont versé dans le scepticisme, dans l’athéisme et dans l’irréligion. Il déclare que l’admission de la présence de la substance matérielle ouvre la voie au scepticisme, à l’athéisme et à l’irréligion. S’il nomme ensemble scepticisme, athéisme et irréligion, c’est qu’il connaît bien ses adversaires. Comme le montre Tullio Gregory dans la Genèse de la raison classique de Charron à Descartes, le scepticisme du XVIIème siècle, dont l’une des principales figures fut Gassendi, était indissociable d’un refus des religions historiques et lorsqu’il ne versait pas dans l’athéisme, versait tout au plus dans le déisme. Or ce scepticisme était en même temps un matérialisme. Berkeley s’oppose fermement au scepticisme et son attitude n’est pas une suspension de jugement concernant l’existence de la substance matérielle, mais clairement une négation totale de la substance matérielle au sens où l’entendent les Modernes. Il ne faudrait pas en tirer la conclusion hâtive que la négation de la substance matérielle par Berkeley obéit avant tout à des motifs religieux. Elle a aussi et surtout des motifs ontologiques de premier plan. En effet, admettre qu’il y a une substance matérielle, c’est admettre qu’il y a quelque chose qui se tient de soi-même en dehors de l’esprit ou de l’intelligence (mind), en dehors du moi comme moi pensant. Si l’esprit admet cela, il est d’avance confronté au scepticisme, ne serait-ce que sous la forme d’un doute portant sur la réalités des choses extérieures, car s’il y a bien une substance matérielle qui constitue les choses extérieures, comment cette substance est-elle connaissable ? S’il y a bien des choses extérieures, comment la connaissance peut-elle y parvenir ? N’est-elle pas condamnée à admettre, comme le faisaient d’ailleurs Hobbes et Gassendi, que les choses extérieures en elles-mêmes nous demeurent inconnaissables ? Mais bien plus gravement encore, si l’esprit admet qu’il existe une substance matérielle, à quel titre peut-il prétendre être lui-même substance ? Berkeley affronte la difficulté que ces prédécesseurs n’ont pas affronté, mais que Locke a envisagé : s’il y a bien une substance matérielle, comment lui refuser la pensée ? Dans l’Essai philosophique concernant l’entendement humain, Locke montrait qu’en raison des limites propres à l’entendement humain, il nous était difficile de concevoir que la matière puisse penser. Sans soutenir qu’il existe une matière pensante, il faisait appel au vieil argument scotiste de la potentia absoluta Dei pour en conclure qu’il n’est pas impossible à Dieu de joindre la pensée à la matière. Ce serait donc limiter la toute puissance divine que d’affirmer que Dieu ne puisse pas joindre la pensée à la matière, d’autant plus qu’il a bien joint le sentir et les sentiments de douleur et de plaisir à la matière en créant les animaux. Berkeley raille Locke et radicalisant l’hypothèse lockienne va jusqu’à dire :

« Si l’on admet l’existence de la matière, du poil de barbe coupé et des rognures d’ongle peuvent penser, quoiqu’en puisse dire Locke » Cahiers de notes, § 720

Par cet exemple intentionnellement outré, Berkeley veut dire qu’il n’y a pas de raison suffisante pour refuser la pensée à la matière dès lors que l’on admet qu’il y a bien une substance matérielle. Autrement dit, et c’est cela qu’il vise, dans ce cas, une substance pensante est totalement inutile puisque la pensée et la connaissance pourraient bien être les effets de certaines substances matérielles. Si l’on admet, comme Locke l’admet lui-même, qu’il y a des substances corporelles qui sentent et qui ressentent de la douleur et du plaisir, on voit mal pourquoi on ne devrait pas admettre qu’il y a des substances corporelles qui pensent, qui veulent et qui connaissent. Et c’était d’ailleurs la position de Hobbes. L’appel à la substance matérielle rend en fait totalement superflu l’exigence d’une substance spirituelle. C’est pourquoi la plupart des modernes sont inconséquents, puisqu’ils soutiennent à la fois l’existence d’une substance spirituelle et d’une substance matérielle, n’osant assumer les implications ontologiques de leur affirmation d’une substance matérielle.

Pour bien saisir le sens de la négation par Berkeley de l’existence de la matière, il faut bien voir que le problème posé est et demeure le problème ontologique du substrat ou du sujet, mais sous un autre angle que chez Aristote. La question que pose Berkeley est celle de ce qui peut prétendre au titre de substrat ou de substance ou encore de sujet. La matière peut elle prétendre au titre de substrat ? Si elle ne peut prétendre à ce titre, pourquoi en admettre l’existence ?

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2008, tous droits réservés.

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