• François Loiret

Le mal dans l'économie du monde.



L’affirmation d’un gouvernement divin du monde rencontrait traditionnellement les objections suivantes : si Dieu gouverne le monde comment se fait-il qu’il existe des calamités dans le monde, comment se fait-il que les créatures soient exposées à la corruption, comment se fait-il plus encore qu’il y ait du mal dans le monde ? Ces objections supposaient qu’un monde gouverné par Dieu excluait toute calamité, toute corruption, tout mal et même tout hasard et toute fortune. Or avec la différenciation de la Providence et du gouvernement au sens strict articulée à celle de l’ordre transcendant et de l’ordre immanent, Thomas d’Aquin peut se permettre de rejeter ces objections. C’est ici que se manifeste l’importance de la distinction entre la cause première ordonnatrice et des causes secondes exécutrices. Le gouvernement divin du monde, explique Thomas d’Aquin n’exclue pas qu’il y ait dans le monde des déficiences, de la corruption et du mal. Plus encore, cette présence de déficiences, de corruption et du mal loin de montrer l’imperfection de l’œuvre divine, en montre plutôt la perfection parce que le monde sans déficience, sans corruption et sans mal serait plus imparfait qu’il ne l’est.

A un premier niveau, on ne peut imputer à Dieu les déficiences du monde, en raison de la différence entre la cause première et les causes secondes, c’est-à-dire de l’ordre transcendant et de l’ordre immanent. S’il y a des déficiences dans le monde, c’est en raison de la déficience des causes secondes et non en raison de la cause première qui, comme nous l’avons vu, ne gouverne pas immédiatement le monde et laisse chaque créature agir selon sa nature. Ainsi Thomas d’Aquin peut-il écrire :

« Chez les êtres mus et gouvernés par Dieu, on rencontre des défauts et du mal en raison de la défection des causes secondes, bien qu’en Dieu, il n’y ait aucune faiblesse » Somme contre les Gentils III 71, p.550.

Les défauts du monde tiennent donc à l’imperfection des causes secondes qui sont des créatures qui, comme telles, ne peuvent avoir la perfection du Créateur. Plus précisément les défauts du monde ne relèvent pas de la relation transcendante du monde à Dieu, de l’ordre transcendant, mais des relations immanentes des créatures entre elles, de l’ordre immanent. S’il se produit dans le monde des calamités naturelles, des incendies, des sécheresses, inondations qui entraînent des famines etc. cela tient aux relations qui existent entre les créatures et à leur action naturelle. Ainsi les incendies naissent de l’action naturelle du feu qui s’étend aussi loin qu’il y a du combustible et qui corrompt ainsi tout ce qu’il rencontre. Vouloir un monde dans lequel il n’y aurait pas d’incendies, souligne Thomas d’Aquin, ce serait vouloir un monde dans lequel il n’y ait pas de feu, car il appartient naturellement au feu de produire des incendies. Si on objecte que Dieu aurait pu disposer les choses de sorte que le feu ne produise pas d’incendies et l’eau d’inondations, on désire en fait l’impossible car il est naturel au feu de produire des incendies comme il est naturel à l’eau de produire des inondations sinon ils ne seraient ni feu, ni eau. Les calamités naturelles en tant que telles naissent du jeu des causes secondes, non de la cause première, puisque comme nous l’avons vu, Dieu laisse aux créatures le pouvoir d’agir. Mais la réponse de Thomas d’Aquin ne s’arrête pas là.

Thomas d’Aquin va montrer que ce qui est à un niveau particulier une imperfection ou un défaut est une perfection ou une qualité au niveau général de l’économie du monde. Qu’est-ce qui serait le plus préjudiciable aux créatures et en particulier aux hommes, un monde sans incendies car sans feu, ou un monde où il y a du feu et où il peut y avoir des incendies ? La réponse s’impose : un monde où il y a du feu et des incendies est plus parfait qu’un monde où il n’y a pas de feu et pas d’incendies de même qu’un monde où il y a de la pluie et des inondations est plus parfait qu’un monde sans pluie et sans inondations. Ce qui semble être une imperfection en soi du monde se présente en fait comme une perfection. Les incendies, les inondations, les éruptions volcaniques peuvent être des calamités pour ceux qui les subissent, mais dans l’économie générale du monde, l’action du feu, de l’eau et des volcans est loin d’être si nuisible, plus encore son caractère utile l’emporte largement sur son caractère nuisible. Demander un monde sans calamités serait donc demander un monde moins parfait qu’il ne l’est. L’objecteur peut alors affirmer que les maladies qui touchent les hommes, les animaux et les plantes sont des calamités dont on voit mal ce qu’elles peuvent apporter d’utile. Or Thomas d’Aquin va montrer que l’existence des maladies qui relèvent des causes secondes, et non de la cause première, loin d’être un défaut radical de l’ordre immanent du monde, participe de cet ordre. Pourquoi ? D’abord parce que l’existence des maladies fait mieux apprécier la santé, ensuite l’existence des maladies pousse les hommes à développer leurs connaissances pour les combattre, enfin l’existence des maladies a une portée sur la conduite des hommes : la peur de la maladie les pousse à éviter certains comportements grossiers ou nuisibles moralement. De ce mal qu’est la maladie peut donc toujours sortir un bien. Les défauts du monde ne sont donc pas seulement des défauts, ils participent eux-aussi à la perfection du monde. Ils n’apparaissent comme des défauts que si on néglige le tout au profit de la partie, mais du point de vue du tout, de l’économie générale du monde, leur présence n’est pas à regretter.

Si on considère l’ordre immanent de l’univers, il est tout à fait dans l’ordre qu’il y ait des calamités naturelles, des maladies, tout cela est inévitable dans la mesure où cela relève du jeu de causes secondes purement naturelles et inintelligentes. Mais ces calamités, ces maladies, loin de nuire à l’ordre du monde, loin de l’amoindrir, le rendent encore plus beau et plus parfait qu’un monde où ni les calamités, ni les maladies n’existeraient car un tel monde serait privé d’un plus grand nombre de biens que de maux. Cette argumentation de Thomas d’Aquin est aisément transposable dans l’économie politique contemporaine. Il y a des idéologues qui critiquent l’économie capitaliste de marché parce qu’elle est caractérisée par des crises économiques. Du point de vue développé par Thomas d’Aquin, on pourrait dire que les crises appartiennent naturellement à l’ordre économique, elles ne sont pas plus des désordres dans cet ordre que ne le sont les incendies dans l’ordre de la nature. Les crises sont inévitables comme le sont les incendies et les maladies. Or de même que les hommes peuvent développer leurs connaissances pour lutter contre les calamités naturelles et les maladies ou en atténuer les effets, ils peuvent développer leurs connaissances pour atténuer l’effet des crises, sachant qu’ils ne peuvent les faire disparaître. De ce mal que sont les crises peut même sortir un bien : une connaissance plus approfondie de l’ordre économique, une réorganisation des entreprises, un assainissement du marché. Vouloir supprimer les crises économiques serait aussi absurde que vouloir supprimer les incendies et apporterait plus de maux que de biens pourraient nous dire les économistes libéraux en tenant un langage qui, sans qu’ils le sachent, remonte à la théologie.

On pourrait admettre, comme l’affirme Thomas d’Aquin, que les calamités naturelles et les maladies relèvent entièrement du jeu des causes secondes et de ce fait participent bien de l’ordre immanent du monde, mais pourrait-on l’admettre du mal proprement dit, c’est-à-dire de l’effet des mauvaises actions des agents intelligents et volontaires que sont les hommes et les anges ? En quoi les actions mauvaises des hommes pourraient-elles participer de l’économie du monde et de son ordre immanent ? Si on prend l’exemple des guerres, des assassinats, des vols, de la délinquance, ne devrait-on pas dire qu’un monde où tout cela existe est moins parfait qu’un monde où cela existe ? Or, paradoxalement, à première vue, Thomas d’Aquin nous montre le contraire. Il répond en deux points. D’abord, vouloir un monde dans lequel le mal causé par les hommes n’existerait pas, ce serait vouloir un monde gouverné de manière despotique et donc Dieu serait un despote. En effet, le mal relève de la volonté humaine. Dieu a créé l’homme à son image en le dotant de la volonté et de son libre usage. Lorsque l’homme agit bien ou mal, c’est toujours un effet de son libre arbitre. Dieu en lui-même n’est pas la cause du mal causé par les hommes, car s’il leur a donné le libre arbitre, il leur en a laissé le libre usage, autrement il ne les en aurait pas doté. C’est donc en usant mal de leur libre arbitre que les hommes causent du mal aux hommes dans le monde comme c’est en usant bien de leur libre arbitre qu’ils causent du bien aux hommes. En tant que créatures libres, les hommes sont donc les auteurs du bien et du mal qu’ils se font et du même coup, ils en sont responsables : ils n’ont pas à incriminer Dieu sur ce point. Vouloir faire disparaître le mal du monde, ce serait vouloir faire disparaître la liberté humaine de ce monde. Le mal causé par les hommes appartient donc lui aussi à l’ordre immanent du monde. Ainsi, un monde sans guerre aucune ne serait pas un monde parfait parce que les guerres sont des actes libres des hommes et un monde sans guerre serait un monde sans liberté. Cela n’exclut pas du tout que les hommes, parce qu’ils sont des êtres libres, entreprennent des actions pour limiter et empêcher les guerres, mais ces actions ne trouvent justement leur justification que dans l’existence réelle ou possible de guerres. Dieu n’appelle pas les hommes à la guerre, il les appelle à la paix, mais parce qu’il les a créé libres, c’est-à-eux d’assumer librement cet appel. Or non seulement le mal causé par les hommes appartient à l’ordre immanent du monde, mais son existence participe aussi de la perfection du monde. Ainsi Thomas d’Aquin écrit-il :

« Beaucoup de bien seraient absents de la Création sans la présence de certains maux : par exemple sans la malice de leurs persécuteurs, il n’y aurait pas la patience des justes ; et il n’y aurait pas de justes punitions s’il ne se commettait pas de délits. Par conséquent dans l’hypothèse d’une intervention providentielle pour supprimer totalement le mal de l’univers, l’ensemble des biens serait diminué » Somme contre les Gentils, p.551.

Si l’on voulait un monde sans mal, on ne voudrait pas un monde plus parfait, mais un monde moins parfait. Non seulement, ce serait un monde sans liberté, mais ce serait aussi un monde sans moralité. Si les hommes sont libres de commettre le mal, ils sont aussi libres d’y résister comme ils sont libres de le châtier. S’il y a des justes dans le monde, c’est aussi parce qu’il y a des mauvais, l’un ne va pas sans l’autre. Résister au mal est une plus grande perfection que de ne pas avoir à y résister, se repentir de ses actes mauvais est une plus grande perfection que d’être incapable de repentir. En ce sens l’existence du mal causé par les hommes n’est pas un argument contre l’économie du monde. Le mal appartient à l’économie du monde comme y appartient aussi le châtiment des actes mauvais et la louange des actes bons. Mais si le mal appartient à l’économie du monde, il n’est pas pour autant justifié, il revient en effet à l’homme de faire tout son possible pour lutter contre les actes mauvais et y résister. Si les calamités et le mal relèvent bien de l’ordre immanent du monde, il en va de même ce qui se produit par hasard et par fortune. En effet, hasard et fortune relèvent uniquement des causes secondes et du même coup de l’ordre immanent du monde. Que certains événements se produisent par hasard, que l’homme puisse être parfois le jouet de la fortune ne signifie pas que le monde ne soit ordonné. Si par exemple en creusant un trou pour faire un puits quelqu’un découvre un trésor, cette découverte relève bien du hasard : l’homme n’a pas creusé un trou pour y trouver un trésor, Dieu n’a pas non plus voulu qu’il découvre un trésor. Il n’y a ici aucune nécessité ni aucune intention humaine ou divine : quelque chose s’est produit qui n’était ni nécessaire ni prémédité et qui relève du jeu complexe des cause secondes dans le monde sans que cela nuise à l’ordre du monde. Dans l’ordre immanent du monde, tout ne se produit pas par hasard et par fortune, sinon il n’y aurait pas d’ordre du tout, mais il existe toutefois des évènements qui se produisent par hasard et par fortune en raison des rapports des causes secondes.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2010, tous droits réservés.

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