• François Loiret

L'esprit comme seul substrat selon Berkeley.

Mis à jour : 7 juin 2019



La question de l’existence de la matière est avant tout la question de l’existence d’une substance matérielle comprise comme substrat. Berkeley ne rejette pas le concept de substance en tant que tel, il l’admet Dans le Cahier de notes, il s’en explique en rejetant l’accusation selon laquelle il aurait supprimé les substances :

« Je ne supprime pas les substances. On ne doit pas m’accuser de rejeter la substance du monde raisonnable. Je rejette uniquement le sens philosophique (en réalité, c’est un non sens) du mot substance. Demandez à un homme qui n’a jamais été infecté de leur jargon le sens de substance corporelle, de substance des corps. Il répondra : masse, solidité et autres sensibles analogues. Celles-ci je les conserve. Mais le je ne sais quoi philosophique, le je ne sais combien, le je ne sais quel, dont je n’ai aucune idée, je l’écarte ; si l’on peut dire qu’on écarte ce qui n’a jamais existé » § 529

Si on entend par substance corporelle – et selon Berkeley, c’est la seule entente sensée – rien d’autre qu’un corps comme combinaison de qualités senties, alors il y a bien des substances corporelles, autrement dit des corps dont le mode d’existence est d’être perçu, et du même coup d’être objet (« La maison elle-même, l’église elle-même, c’est une idée, c’est-à-dire un objet – un objet immédiat- de la pensée » Cahier de notes § 434). Mais si on entend par substance corporelle un substrat de ces déterminations senties, alors cette substance ou ce substrat n’a aucune existence. Berkeley semble presque reprendre le texte d’Aristote sur le sujet ultime pour parler de ce substrat : un non quoi, un non combien. Ce substrat complètement indéterminé, ce n’est rien d’autre que la matière des Modernes.

La matière comprise comme substrat n’a aucun des caractères qui en feraient une détermination des choses sensibles. Les déterminations des choses sensibles, nous les saisissons par les sens et elles correspondent à des sensations. Or de l’aveu même des Modernes, la matière n’est pas sentie, soit parce qu’elle ne se livre pas aux sens, soit parce qu’elle ne se livre qu’à l’entendement. Elle ne peut se livrer aux sens parce qu’elle constitue le soutien, le support ou le substrat du changeant qui se livre aux sens. Mais si la matière n’est pas sentie, si elle n’est pas perçue par les sens, comment pourrait-elle exister ? Admettons que la matière soit perçue intellectuellement, du même coup elle constitue une entité intelligible et comment une entité intelligible pourrait-elle être la substance des choses sensibles ? Plus gravement encore, dans la mesure où la matière n’est pas sentie, elle est quelque chose d’intelligible qu’on découvre par le raisonnement, mais alors comment ce quelque chose d’intelligible pourrait-il être hors de l’intelligence et supporter les qualités sensibles des choses ? La compréhension moderne de la matière comme substrat des déterminations corporelles est en fait contradictoire. Elle est contradictoire parce que l’on prétend faire d’une réalité intangible la preuve de l’existence de réalités tangibles. Elle est aussi contradictoire parce que l’on prétend faire d’une réalité passive la cause de nos idées comme chez Locke. En effet, si la matière est en elle-même intangible et passive, comme le soutiennent les Modernes, comment peut-elle être la cause des idées ? Berkeley développe ici contre les Modernes un argument décisif : si l’on admet que des choses extérieures nous affectent, comme ils le prétendent, comment peuvent-elles nous affecter si dans leur substance même elles sont totalement passives ? On aurait ainsi la curieuse situation d’une réalité imperceptible et purement inactive qui dans son inactivité même serait la cause de nos sensations et partant des nos idées. Tous les caractères que les Modernes attribuent à la matière lui interdisent de jouer le rôle qu’ils lui font jouer. Inactive, elle ne peut rien causer, intangible, elle ne peut être perçue. Elle ne possède donc aucun des deux caractères qui permettent à quelque chose d’exister, à savoir soit d’être activité, soit d’être perçu. Aussi Berkeley peut-il écrire dans les Principes de la connaissance humaine :

« Etudions un peu la définition qu’on nous donne ici de la matière. Elle n’agit pas, ne perçoit pas, n’est pas perçue , car c’est tout cela qu’on veut dire quand on affirme que c’est une substance inerte, privée de sens et inconnue ; c’est une définition faite uniquement de négations, à part la seule notion de relative de soutien de soutien et de support. Or, on doit noter qu’elle ne supporte rien du tout, et je désire qu’on examine combien cette description revient à celle d’un néant » p.271.

En parlant de la substance ou substrat comme d’une entité relative, Berkeley retrouve la relativité de la matière d’Aristote. La substance est en soi une entité relative puisque selon sa définition traditionnelle, elle est le support ou le soutien de quelque chose d’autre, à savoir les accidents ou les qualités. Elle est donc exigée comme support de ces accidents ou qualités de sorte qu’une substance sans accidents ou sans qualités ne serait rien. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Thomas d’Aquin refuse de considérer que Dieu soit une substance. A partir de là deux voies s’ouvrent. Soit il y a un substrat des choses sensibles qui est hors de nous, mais comme il ne nous apparaît pas, nous ne pouvons rien en dire. Soit, il n’y a pas de substrat des choses sensibles qui soit autre que les intelligences. Et c’est là la rigoureuse et conséquente position de Berkeley. Il y a bien un substrat des apparences, quelque chose qui soutient les apparences, mais ce quelque chose n’est rien d’autre que l’intelligence. Les intelligences sont donc les seules et uniques substances admissibles, c’est-à-dire le seul et unique substrat des choses sensibles. Mais les intelligences sont substrat des choses sensibles à titre d’esprit agissant, à titre de volonté puisque le percevoir a une dimension active. En ce sens, elles sont sujet au sens moderne, c’est-à-dire substrat agissant des choses sensibles. L’esprit par son activité pose les objets et le monde comme universum des objets. Lui seul peut prétendre au titre de substrat des choses sensibles, qui ne sont qu’objets. Il est la réalité agissante qui est au fond de toute réalité. C’est cela qui constitue en fait ce que l’on a coutume de nommer l’immatérialisme de Berkeley. On sait quelle fortune aura chez Kant et Fichte la conception du sujet comme réalité agissante, comme volonté.

Si l’on prétend qu’avec sa négation de la matière comme substrat Berkeley a nié la réalité des choses sensibles, on fait un contre sens grave sur toute son entreprise. La réalité des choses sensibles n’est pas niée, ce qui est nié, c’est l’affirmation de leur existence comme absolue, indépendante de toute perception. En termes husserliens, ce que Berkeley nie c’est l’objectivisme. Berkeley peut même tout à fait admettre la matière à condition qu’on n’entende pas par là un substrat des choses sensibles. A la fin des Trois dialogues entre Hylas et Philonous, il s’écrie :

« Dire – il n’y a pas de matière, si par ce terme on entend une substance non pensante qui existe hors de l’intelligence : mais si par matière, on entend une chose sensible dont l’existence consiste à être perçue, alors il y a une matière » p.213.

Si nous substituons la fabrication à la perception, nous obtenons en fait la position de Bachelard. Bachelard nie l’existence d’une matière substantielle, c’est-à-dire en fait qu’il nie l’existence absolue de la matière. Si par matière, on entend quelque chose que nous fabriquons ou plus exactement que l’humanité scientifique comme prototype de l’humanité fabrique, alors il y a bien de la matière. Si on veut conserver le vieux mot de matière, mais il serait préférable de ne pas le conserver en raison des difficultés métaphysiques qu’il implique prévient Berkeley, la matière ne serait rien d’autre que le résultat d’actes de perception. Chez Bachelard, elle n’est rien d’autre que le résultat d’actes d’écritures et de manipulation : on ne manipule pas la matière, elle est le résultat de la manipulation.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2008, tous droits réservés.

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