• François Loiret

L'impossibilité de penser sans images.



Etant donné le rôle incontournable que joue l’imagination dans la connaissance intellectuelle humaine, Thomas d’Aquin est amené à soutenir que l’être humain ne peut penser sans images et il le peut d’autant moins qu’il est l’intellect d’un homme, c’est-à-dire d’un être qui est nécessairement corporel et dont toute la connaissance dépend de sa corporéité. Le corps n’est pas chez Thomas d’Aquin la prison de l’âme comme chez Platon, il est une dimension positive de la présence humaine d’autant plus que l’homme est appelé à la résurrection complète comme homme et donc comme âme unie à un corps. L’union de l’âme et du corps n’est pas la marque d’une déchéance, elle est un bénéfice naturel pour l’âme.

S’il est impossible à l’être humain de penser sans images, c’est parce qu’il est naturellement un être corporel et que le corps humain dans la vie terrestre est un corps passible, c’est-à-dire un corps qui est affecté par les choses qu’il perçoit. Dans la Somme théologique, II 73, p.335, Thomas d’Aquin affirme :

« Tant que l’âme est dans le corps, elle ne peut comprendre sans images ».

Cette affirmation implique que tout être intellectuel incorporel n’a pas d’imagination et comprend donc sans images. Il n’a pas d’imagination parce qu’il n’a pas de sensations, étant incorporel. Si l’âme humaine st douée d’imagination, elle le doit, comme certaines âmes animales, à son union à un corps. Seconde implication : lorsque l’âme sera séparée du corps, dans le temps qui précède la résurrection des corps, elle comprendra sans images. Mais lorsque l’âme sera de nouveau réunie au corps, lorsque aura lieu la résurrection des corps, l’image ne sera plus nécessaire, car le corps ressuscité n’est plus un corps passible, affecté par les choses, mais un corps glorieux, dépourvu des limites du corps ici-bas. Il n’y a donc image et imagination que lorsque l’âme intellectuelle est liée à un corps passible.

Ce qui montre en un premier temps que nous ne pouvons penser sans images, c’est que toute défaillance de l’imagination implique une défaillance de l’intellect. Alors qu’il n’y pas d’organe de l’intellection, il y a des organes des sens et un organe de l’imagination. L’organe de l’imagination est le cerveau. Toute atteinte de l’organe de l’imagination entraîne une défaillance de l’imagination qui empêche l’acte de l’intellect comme dans la folie. Le fou au sens de Thomas d’Aquin n’est pas un homme à l’imagination exacerbée, mais un homme dont le cerveau souffre d’une lésion organique qui entrave l’activité de l’imagination et du même coup l’acte de l’intellect. Penser avec des images a ici le sens de penser à partir des images. Mais si la pensée humaine ne peut s’exercer sans images, cela ne tient pas seulement aux deux formes du retour aux images que requiert la connaissance intellectuelle, cela tient aussi plus proprement à l’acte de compréhension lui-même. Dire que nous ne pouvons penser sans images, c’est dire aussi que nous avons besoin des images pour comprendre les concepts. La compréhension des concepts par l’être humain, qui n’est pas un pur être intellectuel, exige le recours aux exemples et les exemples sont des images. Dans la Somme théologique, I q.84 a.7, p.739, Thomas d’Aquin écrit :

« Chacun peut l’observer en soi-même, lorsqu’on cherche à connaître intellectuellement quelque chose, on se forme par manière d’exemples des images dans lesquelles on regarde, pour ainsi dire, ce qu’on désire connaître. Egalement, quand nous voulons faire comprendre une chose à quelqu’un, nous lui donnons des exemples dont il puisse se former des images pour comprendre ».

Ici, l’image n’est pas au point de départ de la connaissance intellectuelle, mais elle intervient à l’intérieur même du processus de la connaissance intellectuelle, soit qu’il s’agisse de produire du savoir, soit qu’il s’agisse d’acquérir un savoir déjà constitué. Cette nécessité de l’image pour comprendre tient à l’union intime de l’âme et du corps chez l’homme. Elle tient aussi aux limites propres de l’intellect humain, à sa nature finie. Si l’image n’est pas le concept, si l’imagination n’est pas l’intellect, la formation des concepts exige l’image, la compréhension des concepts exige le recours à l’imagination et enfin l’accomplissement de la connaissance intellectuelle comme connaissance de l’existant passe par l’image, car, comme nous l’avons vu, c’est dans les images que les hommes, ici-bas, connaissent les réalités existantes. Tant que l’homme mène son existence ici-bas, il ne peut penser sans images.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2010, tous droits réservés.

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© 2015 par François Loiret

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