• François Loiret

L'impossibilité que la matière soit substance.

Mis à jour : 7 juin 2019



Se référant principalement à Locke, et secondairement à Descartes, Berkeley souligne que ces derniers ont entendu par matière une substance étendue, solide et passive. La matière est bien passive puisqu’elle doit son mouvement originaire à un autre qu’elle-même, à savoir Dieu. C’est la position que soutiennent Descartes, Gassendi et Locke. Cette passivité de la substance matérielle admise par les Modernes joue un rôle de premier plan dans l’argumentation de Berkeley. Berkeley ne se pose pas comme un philosophe anti-moderne, bien au contraire, mais il prétend dissiper toutes les confusions dans lesquelles se sont empêtrés les Modernes, confusions, dit-il, qui doivent avant tout leur source aux mots. Loin de s’opposer à toutes les thèses des Modernes, il en poursuit certaines jusqu’à leurs conséquences radicales en soulignant que nul n’a avant lui clarifié le problème de l’existence. Dans le Cahier de notes, il soutient que l’existence se dit de deux façons :

« Il y a deux sortes de choses – actives et inactives. L’existence des choses actives, c’est d’agir ; des inactives, c’est d’être perçues » § 691

Exister, c’est soit agir, soit être perçu. Les choses agissantes, Berkeley les nomme esprit (mind), intelligence ou moi. Pour Berkeley, il n’y a pas en soi de différence réelle des facultés de l’esprit. Entendement et volonté ne sont pas deux facultés différentes de l’esprit, car l’esprit est en son essence volonté et la volonté n’est pas distincte des volitions, n’est pas quelque chose derrière les volitions. Dire que l’esprit agit, pour Berkeley, revient au même que dire que l’esprit perçoit, tout percevoir étant un agir, tout percevoir relevant en fait de la volonté et étant en ce sens un vouloir. Les esprits sont donc des réalités actives dont l’existence n’est rien d’autre que vouloir. Penser et connaître chez Berkeley, c’est vouloir. Dans le Cahier de notes, il déclare donc :

« Tant que j’existe ou que j’ai une idée, sans cesse, sans arrêt, je suis en train de vouloir » § 809

et :

« La volonté est acte pur, ou plutôt esprit pur, ni imaginable, ni sensible, ni intelligible, en aucune manière objet d’entendement, ni en aucune manière perceptible » § 846

Des esprits sont à distinguer les choses passives que Berkeley nomme aussi idées, choses dont l’existence est d’être perçues. L’existence des choses passives est en ce sens une existence relative : elles existent seulement dans la mesure où elles sont perçues ou perceptibles par un esprit. Leur existence est donc entièrement relative aux esprits et en ce sens, elles n’ont aucune existence absolue. Berkeley souligne que cette affirmation de l’existence relative des choses passives n’est en rien une négation de leur réalité et n’est en rien assimilable à un doute portant sur leur réalité. Dans les Trois dialogues entre Hylas et Philonous, il explicite sa position par rapport à ceux qu’il nomme les matérialistes :

« La question qui nous sépare les matérialistes et moi n’est pas de savoir si les choses ont une existence réelle hors de l’intelligence de telle ou telle personne, mais si elles ont une existence absolue, distincte de leur perception par Dieu et extérieure à toutes les intelligences » p.153.

Ce que les matérialistes soutiennent donc, c’est que les choses ont une existence extérieure à toutes les intelligences, à tous les esprits, une existence indépendante en soi de toute perception. C’est en ce sens qu’ils admettent qu’il y a des substances matérielles, c’est-à-dire des substrats matériels. Ici, il ne faut pas oublier que le mot substratum est une des traductions de l’hypokeimenon ou de l’hypokeisthai d’Aristote. En soutenant contre tous les philosophes qui admettent l’existence d’une matière substantielle, substrat de toutes les choses sensibles, que l’existence des choses sensibles est seulement d’être perçue et ne peut en rien être une existence absolue, Berkeley radicalise la position des Modernes sur la perception, montrant par là que seule cette radicalisation est conséquente. Les Modernes affirment que toutes les qualités secondes des choses sensibles ne sont en rien dans les choses elles-mêmes, mais seulement dans l’esprit qui les perçoit. C’est la position de Locke, c’est aussi celle de Descartes ou de Gassendi. Les qualités secondes ne sont pas des qualités réelles, des qualités qui appartiennent aux choses elles-mêmes, elles ont pour seule base nos sensations et n’existent de ce fait qu’en nous à titre de sensations. La couleur se résorbe entièrement dans la sensation de la couleur et il en va de même de la saveur et de l’odeur. Les qualités visuelles, tactiles, gustatives, auditives et olfactives des choses sensibles ne sont pas des propriétés des choses sensibles, mais ne sont dans leur être même que sensations. Berkeley l’admet totalement. Dans les Trois Dialogues entre Hylas et Philonous, il commence en effet par montrer que la chaleur, la tiédeur et le froid n’existent pas hors des esprits dans les choses. Dire que la chaleur est dans le feu, c’est faire une redoutable confusion. La chaleur est sentie et elle est en nous. La simple expérience des mains plongées dans l’eau le montre, car si une main chaude et une main froide sont plongées dans la même eau, la même eau paraîtra à la fois froide et chaude. Par la suite, Berkeley opère la même réduction concernant les saveurs, les odeurs, les sonorités. Supposer que les sons existent hors des intelligences sans les sonorités, comme l’avance Hylas, ce serait admettre de manière absurde que les sons existent sans être jamais entendus et qu’ils ne seraient en soi ni doux, ni graves, ni aigus. Enfin, Berkeley opère la réduction des couleurs aux sensations. Il va même jusqu’à envisager, sans le soutien des sciences, que toutes les qualités dites secondes ne sont pas les mêmes pour nous et pour les animaux. La couleur, la saveur et l’odeur des choses sont en droit variable selon qu’on est un homme ou une vache ou une mouche. L’inconséquence des Modernes n’est pas de soutenir que les qualités secondes des choses sensibles sont seulement dans les intelligences et n’existent donc pas hors des intelligences, elle est de soutenir que ce que l’on nommait les qualités premières des choses sensibles, à savoir l’étendue, la solidité, le mouvement et la forme qualifient bien les choses sensibles elles-mêmes.

Cet argument de Berkeley sera repris tel quel par Kant dans les Prolégomènes à toute métaphysique future. Ici, c’est désormais Descartes et les cartésiens qui sont visés. De même qu’il y a une variabilité des prétendus qualités secondes selon la perception, il y aussi une variabilité des prétendus qualités premières. Les cartésiens soutiennent que la résistance est bien une détermination des substances matérielles. Or la résistance est tout à fait réductible à la sensation et à ce titre est aussi variable que les couleurs ou les odeurs. Ils admettent, rappelle Berkeley, que la grandeur et la petitesse, la lenteur et la rapidité n’ont aucune existence hors des intelligences. Or en soutenant cela, ils ne voient pas qu’ils ruinent leur affirmation d’une étendue et d’une mobilité extérieure à l’intelligence. En effet, ils nous demandent d’admettre l’existence d’une étendue qui ne serait ni grande ni petite et d’un mouvement qui ne serait ni lent ni rapide. Que reste-t-il de l’étendue si on lui enlève la petitesse ou la grandeur ? Que reste-t-il du mouvement, c’est-à-dire ici du déplacement local, si on lui enlève la rapidité ou la lenteur ? Il ne reste rien. On pourrait alors objecter à Berkeley qu’il manque de discernement et qu’il ne sait pas distinguer le particulier et le général, car l’étendue en général n’est ni grande ni petite pas plus que le mouvement en général n’est lent ou rapide. C’est d’ailleurs l’objection que fait Hylas à Philonous : il y a une étendue absolue et un mouvement absolu qui ne se découvrent qu’à l’entendement, autrement dit il y a une étendue et un mouvement intelligible dont nous entretiennent les mathématiques elles-mêmes. Dans ce cas, répond Berkeley, étendue et mouvement ne sont pas des déterminations des choses sensibles, mais de pures idées abstraites qui ne renvoient comme telles à rien d’existant, car ce qui existe et qui est perçu, ce n’est pas l’étendue en général et le mouvement en général, mais telle chose qui a telle extension et tel mouvement. Il n’y a d’existant au sens d’être perçu que du particulier, aussi est-il absurde de prétendre qu’il puisse exister une substance matérielle dont les déterminations seraient abstraites. Autrement dit les soi-disant déterminations premières des choses sensibles ne sont en fait que des abstractions. Partant de Locke, Berkeley soutient que la connaissance des choses sensibles a son point de départ dans nos sensations, de sorte que le mouvement et l’étendue sont autant sentis que la couleur, la saveur et l’odeur. Il révoque la distinction entre qualités premières et qualités secondes à laquelle Locke demeurait fidèle. Mais il n’en reste pas là. Les choses sensibles que nous connaissons, nous les déterminons aussi par les nombres et par les classes : nous disons qu’une chose sensible est telle ou telle, maison ou arbre. Or les nombres comme les classes sont comme les sensations dans l’intelligence. Il en résulte donc que les choses sensibles sont bien dans les intelligences qui les perçoivent. Que sont-elles en effet ? Elles sont, déclare Berkeley après Locke, des collections de sensations que nous déterminons selon des classes. Leur unité n’est pas une unité substantielle qu’elles possèderaient par elles-mêmes, elle est le résultat d’un acte de l’intelligence percevante. En d’autres termes, les choses sensibles ne sont pas des substances au sens où l’entendent les Modernes. Elles sont en fait des apparences, des phénomènes, et il n’y a rien à supposer en deçà de ces apparences. Certes, Berkeley n’est pas le premier à soutenir que les choses sensibles ne sont au fond que des apparences, des phénomènes. Descartes, Leibniz, Gassendi, par exemple le soutenaient déjà. Or soutenir que nous ne connaissons que des apparences et admettre que ces apparences possèdent un substrat matériel, c’est une contradiction.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2008, tous droits réservés.

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