• François Loiret

L'insuffisance du sujet.

Mis à jour : 6 juin 2019



Selon la traduction traditionnelle, le chapitre 3 du livre Z de la Métaphysique soulève la question de ce qui est proprement sujet. Tricot traduit par exemple :

« Dans l’opinion courante, c’est le sujet premier d’une chose qui constitue le plus véritablement sa substance. Or, ce sujet premier, en un sens on dit que c’est la matière, en un autre sens, que c’est la forme, et en un troisième sens que c’est le composé de la matière et de la forme » 1029a p.353.

Dans cette perspective, on admet qu’être substance, c’est être sujet et que le propos d’Aristote est de montrer en quoi l’eidos est plus sujet que la matière. Il saute aux yeux que si l’on traduit en effet ousia par substance, être une ousia ne peut être qu’être un sujet. Or si l’on considère d’une part la suite du chapitre 3 du livre Z, d’autre part le problème laissé en suspens dans la Physique, la question de savoir si l’eidos est plus sujet que la matière apparaît tout à fait non pertinente comme le soutient Boehm dans Le fondamental et l’essential. La question laissée en suspens dans la Physique est en effet celle de savoir si c’est le sujet ou l’eidos qui est vraiment ousia (essence). Or le chapitre 3 du livre Z répond explicitement à cette question. Aristote écrit en effet :

« Nous avons maintenant donné un exposé schématique de la nature de l’essence, en montrant qu’elle est ce qui n’est pas prédicat d’un sujet, mais que c’est d’elle au contraire que tout le reste est prédicat. Nous ne devons pas nous borner à la caractériser de cette façon, car ce n’est pas suffisant. Notre exposé lui-même est vague et la matière devient alors essence. Si elle n’est pas essence, en effet, on ne voit pas bien quelle autre chose le sera » 1029a p.353.

Aristote déclare ici que la détermination de l’essence comme sujet n’est pas suffisante. Elle ne l’est pas, en effet, car si elle était suffisante, alors la matière serait essence, et même plus, seule la matière serait essence. Si l’essence n’est rien d’autre que ce dont tout les reste est prédicat, l’essence est sujet, et si elle est sujet, seule la matière l’est, car l’eidos n’est pas sujet. En effet, l’eidos n’est pas et ne peut pas être ce « dont tout le reste est prédicat ». Au contraire, on peut bien dire de l’eidos lui-même qu’il est prédicat d’un sujet, la matière.

Au début du livre Z, Aristote commence par dire que l’essence se dit de multiples façons, et au moins de quatre façons :

« L’essence se prend sinon en un grand nombre d’acceptions, du moins en quatre principales : on pense d’ordinaire, en effet, que l’essence est soit l’être ce qu’il était, soit l’universel, soit le genre, soit, en quatrième lieu le sujet » 1028b p.352.

Ensuite Aristote précise qu’il faut commencer par examiner le sujet parce que c’est le sujet qui paraît être le plus essence. C’est là qu’intervient le passage qui constitue le litige et que Boehm traduit ainsi :

« C’est le sujet premier qui paraît être le plus essence. Or « telle » semble être nommée d’une certaine façon la matière, d’une autre la figure, d’une troisième ce qui consiste en ces deux-ci »

Le « telle » est traduit couramment par sujet premier, ce qui laisse entendre que la figure serait sujet premier, que l’unité de la figure et de la matière serait sujet premier comme l’est aussi la matière. Cela ne concorde ni avec la suite du livre Z ni avec la Physique dans laquelle seule la matière est abordée comme sujet. Cela ne concorde pas non plus avec le propos d’Aristote qui est d’examiner en quoi le sujet peut prétendre à être essence. En ce sens, si nous suivons Boehm, et il n’y a pas de raison de ne pas le suivre, Aristote ne dit pas que la matière, la figure et l’unité des deux semblent être sujet premier, il dit tout autre chose, à savoir que la matière, la figure et l’unité des deux semblent être essence. C’est pourquoi il peut poursuivre en affirmant que si l’essence est à comprendre comme sujet premier, alors seule la matière peut être essence, car c’est elle qui répond tout à fait à l’exigence d’un sujet.

Le sujet, rappelle Aristote, c’est à la fois ce dont tout le reste se dit et qui n’est dit de rien d’autre. Or qu’est-ce qui par excellence répond à cette double exigence ? La matière. Si l’on admet que l’essence est sujet, alors rien d’autre que la matière ne peut être essence, car seule la matière peut être proprement sujet au double sens indiqué. Si l’on détermine ce qui ne se dit pas d’un autre, il faut d’abord éliminer les attributs non quantitatifs, ce que la tradition nommera par la suite les qualités secondes, car elles se disent des corps, et sont donc prédicats et pas sujet. Ensuite, il faut éliminer les dimensions, largeur, longueur et profondeur, ce que la tradition nommera qualités premières, car elles aussi dont dites d’un sujet. A quoi nous conduit cette double élimination ? Pas même à des corps, mais à ce dont tout le reste se dit et qui n’est dit de rien d’autre, à savoir la matière :

« Mais si nous supprimons la longueur, la largeur, et la profondeur, nous voyons qu’il ne reste rien, sinon ce qui est déterminé par ces qualités : la matière apparaît donc nécessairement, à ce point de vue, comme la seule essence » 1029a p. 354.

Ce qui ne se dit de rien et dont tout le reste est dit, le sujet ultime ou premier, est nécessairement sans aucune détermination puisque toute détermination ne peut avoir que le statut de ce qui est dit de quelque chose, que le statut de prédicat. C’est pourquoi la matière comme sujet ultime est la pure indétermination. Comme elle est la pure indétermination, elle est rigoureusement inqualifiable, non manifeste, on ne peut même pas la qualifier comme un quoi ou comme un combien précise Aristote, puisqu’elle est antérieure à toute qualification. Dans son antériorité radicale, la matière comme sujet ultime précède même les catégories. Ainsi Aristote est-il amené à dire :

« Le sujet ultime n’est donc par soi, ni un être déterminé, ni d’une certaine quantité, ni d’aucune autre catégorie ; il ne consistera même pas dans la négation de ces catégories, car les négations, elles aussi, ne lui appartiendront que par accident » Z 1029a p.355

Si l’on suit les déterminations catégoriales et l’exigence de quelque chose qui constituerait le soutien de toute les catégories, alors il semblerait que seule la matière puisse répondre à cette exigence. Plus radicalement encore, dans la mesure où même l’essence se dit de la matière, la matière semblerait être essence en un sens infra-catégorial. Mais tout cela suppose que l’on ait préalablement admis que l’essence soit identifiable au sujet. L’identification de l’essence au sujet amène donc à la formation d’un sujet ultime qui ne peut être qu’une matière totalement indéterminée dont l’être ne peut pour cette raison être envisagé comme un quoi ou comme un combien. Cette matière totalement indéterminée, en deçà de toute détermination est absolument non manifeste. On ne peut même pas dire d’elle qu’elle est de l’airain, du bois ou du marbre. On peut même se poser la question de savoir si cette matière absolument inqualifiable et qui serait l’essence à titre de sujet premier est vraiment quelque chose d’étant. Aristote nous a donc conduit à envisager que si l’essence est sujet, alors seule la matière inqualifiable peut être essence. Or cette matière inqualifiable est à la fois absolument indéterminée et absolument illimitée, ce qui n’est jamais le cas de la matière comme constituant de l’étant engendré. On peut donc dire de ce sujet ultime qui serait essence qu’il n’est au fond rien d’étant. Le sujet ultime ne peut être ultime qu’à la condition de n’être rien. Si nous admettons donc qu’il y a un sujet ultime, en un sens, ce sujet ultime est néant.

S’il l’essence est sujet ultime, ce sujet ultime ne peut être que la matière première qui n’est en tant que telle matière d’aucun étant déterminé. Dans le livre Thêta, chapitre 7, Aristote le déclare très nettement :

« Et s’il y a quelque chose de premier qu’on ne puisse plus affirmer d’une autre chose comme étant de cela, cette chose sera la matière première » 1048a p.506.

Mais ici, pas plus que dans le Livre Z, Aristote n’affirme l’existence d’une telle matière première, qui possède d’ailleurs tous les attributs de la non-existence. Semblant avoir devancé des siècles de controverse, Aristote n’affirme pas qu’il y a une telle matière première comme sujet ultime. Bien plutôt, Aristote montre que si l’on subjectivise l’essence, alors on est conduit à poser qu’il y a une matière première dont la présence est en fait une non présence. Ceux qui posent qu’il y a un sujet ultime de tout ne peuvent éviter d’identifier ce sujet à la matière première, mais ils ne se rendent pas compte que cette matière première dont ils attendent qu’elle soutienne tout passage est au fond un néant d’être. Le fondamental pour parler comme Boehm n’est qu’à ne pas être.

Par contre lorsqu’on admet qu’il y a bien une telle matière première, comme les lecteurs du XIIIème siècle, on est conduit à de multiples apories. D’abord parce que tout effort pour qualifier la matière première doit s’effondre devant son indétermination et son illimitation absolues. Ensuite, parce que si la matière première est en quelque sorte, elle a dû être créée, mais comment penser la création d’un être qui ne serait que pure puissance ? Aussi n’est-il pas étonnant que des théologiens, comme par exemple Henri de Gand, soutiendront que la matière première puisqu’elle est le terme d’un acte créateur, doit nécessairement être en acte.

Dans le cheminement du livre Z, la matière première n’est pas posée par Aristote comme une exigence, mais comme une réponse aporétique en fait à la question de l’essence dès que le sujet est posé comme ce qui doit par excellence être essence. La suite du Livre Z tend au contraire à montrer que ce n’est pas le sujet, mais l’eidos qui est par excellence essence. Dans le chapitre 17, Aristote précise que s’enquérir de l’essence, c’est s’enquérir du pourquoi dans la mesure où l’essence est principe et cause. Il déclare alors que :

« Se demander le pourquoi, c’est toujours se demander pourquoi un attribut appartient à un sujet » Z 17, 1041a p.447.

La recherche du pourquoi concerne nécessairement un sujet dont l’essence est à penser comme l’attribut. Ce sujet, c’est la matière, précise aussitôt Aristote en prenant l’exemple de la maison. S’enquérir de l’essence de la maison, c’est demander pourquoi des briques sont-elles une maison ? De la même manière, s’enquérir de l’essence de l’homme, c’est demander pourquoi un certain type de corps vivant est un homme. La question de l’essence revient donc à se demander en ce qui concerne les étants engendrés : pourquoi telle matière est telle chose ? Il ne s’agit plus ici de la matière première, absolument illimitée et indéterminée, mais d’une matière déterminée constitutive d’un étant déterminé. A la question : pourquoi telle matière est-elle telle chose ? la réponse est l’eidos :

« Par conséquent, la recherche du pourquoi, c’est la recherche de la cause, et cette cause est l’eidos, en vertu de quoi la matière est une chose déterminée et c’est cela qui est l’essence » 1041b p.450.

Dans son illimitation et son indétermination absolues, la matière première ne peut en aucune manière permettre de saisir pourquoi un étant est cet étant déterminé, cet étant avec cette délimitation. La recherche du pourquoi doit aboutir à quelque chose de déterminé et de stable, et la matière première ne peut présenter ces caractères de détermination et de stabilité. Comme la recherche du pourquoi concerne en outre une matière déterminée, on voit mal comment la matière première pourrait satisfaire à cette recherche. Quant à se demander pourquoi ce ne serait pas la matière prochaine qui fournirait la réponse, c’est à la fois inutile et absurde. En effet, la matière prochaine est sujet : elle est ce sur quoi porte la question, et en ce sens ne peut en aucune manière être la réponse à la question.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2008, tous droits réservés.

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