• François Loiret

L'origine de la politique selon Arendt.



Avec Platon, la politique advient comme science. Elle est la science du gouvernement des hommes. Toutefois, ce que Platon entend dans Le Politique par « gouvernement des hommes » demande à être compris comme la direction de la production des hommes. La politique est la science de la production de la Polis, production qui se présente comme mélange sous la forme de l’entrelacement des caractères. Comme le souligne à juste titre Peter Sloterdijk, cette production politique des hommes n’est pas particulière à certains types de régime, par exemple les régimes dits totalitaires, elle caractérise au contraire tous les régimes politiques connus depuis le début du XIXème siècle. Le lycée classique, avance ainsi Sloterdijk relève lui aussi de la production du bon mélange et de l’apprivoisement des hommes. On pourrait même dire que les régimes totalitaires sont loin d’être les meilleurs exemples de la politique platonicienne envisagée dans La Politique puisqu’ils n’assurent pas l’inhibition apprivoisante, mais reposent plutôt sur la désinhibition. Ils ont certes revendiqué de produire « l’homme nouveau » ou le « surhomme », mais dans tous les cas, ils ont plutôt produit des machines humaines à tuer, des « buveurs de sang » comme le dit Joseph Conrad, qu’elles soient dites « de gauche » ou « de droite », si cette distinction a ici une pertinence quelconque. N’oublions pas qu’en 1933, des millions d’homme avaient déjà exterminé en Ukraine, au Kazakhstan, etc. Toujours est-il que le legs platonicien est bien celui d’une compréhension de la politique en termes de commandement et de direction. C’est ce legs platonicien que Hannah Arendt interroge dans toute son œuvre.

Dans un geste philosophique qui n’est pas sans rappeler celui de Husserl dans L’Origine de la Géométrie et celui de Heidegger dès L’Interprétation phénoménologique d’Aristote, Hannah Arendt envisage la tradition de la philosophie politique en termes de recouvrement. La tradition philosophique qui s’est constituée et sédimentée depuis Platon n’a pas dévoilé la politique, elle l’a recouverte. Ce recouvrement philosophique de la politique a pour conséquence que nous croyons encore parler de politique en en parlant suivant la tradition philosophique, même lorsque nous nous rebellons contre elle, comme Marx, alors que ce dont nous parlons n’a en vérité rien à voir avec la politique dans son essence. L’essence de la politique nous demeure celée. Nous ne pensons pas encore politiquement, nous n’agissons pas encore politiquement, tant que nous nous en remettons à la grande tradition de la philosophie politique. Dans son Journal, Hannah Arendt n’hésite pas à dire que c’est cette grande tradition de la philosophie politique qui a conduit au totalitarisme et elle écrit même : « Il y avait quelque chose de fondamentalement faux dans toute la philosophie politique de l’Occident » (p.278). Il ne s’agit certes pas comme Popper de différencier une politique ouverte d’une politique fermée, il s’agit encore moins, comme d’autres de confondre la pensée avec des procédures de dénonciation et de s’imaginer naïvement que dès Platon la pensée politique était totalitaire : Hannah Arendt ne verse pas dans la stigmatisation des prétendus « maîtres penseurs ». Ce que ne voit pas Popper et ce que voient encore moins les demi-habiles, maîtres en dénonciation, c’est que toute la tradition de la philosophie politique sans exception, aussi bien Locke que Rousseau, a conduit au totalitarisme, par la façon même dont elle a compris la politique à partir du recouvrement platonicien. Dans cette généalogie du totalitarisme, Arendt n’oppose pas comme Raymond Aron, totalitarisme et démocratie, puisque la démocratie dont parle Aron ne peut pas revendiquer d’être la manifestation de la politique. La différence entre démocratie et totalitarisme, c’est que le totalitarisme est la négation accomplie de la politique. Toutefois, la négation de la politique parcourt sous d’autres formes toute la tradition. En concevant le totalitarisme comme une forme de régime politique, Raymond Aron demeurait aveugle à l’essence de la politique, et il le demeurait d’autant plus qu’il voyait à l’instar de la tradition, l’essence de la politique dans la relation des gouvernants et des gouvernés. En supposant contre Hannah Arendt qu’il existe une politique totalitaire qui se distingue d’une politique démocratique, Aron ne voit pas que le concept même de « politique totalitaire » est la négation même du concept de politique.

A la différence de Raymond Aron, la question du totalitarisme pose pour Hannah Arendt la question du sens de la politique aujourd’hui. Dans Qu’est-ce que la politique ?, elle demande ouvertement : la politique a-t-elle encore un sens aujourd’hui ? Poser cette question, c’est opérer un acte de pensée en retour qui prend en charge la grande tradition de la philosophie politique dans la mesure même où la perte du sens de la politique est indissociable du recouvrement philosophique de l’essence de la politique. C’est pourquoi Hannah Arendt ne peut se contenter de proposer une nouvelle philosophie politique. Suivant en cela Heidegger plus que Husserl, elle ne propose pas une réactivation du sens philosophique de la politique, elle voit plutôt dans le sens philosophique de la politique le commencement de la perte du sens de la politique. Dès que la philosophie s’est emparée de la politique chez les Grecs, elle a commencé de perdre son sens. Ainsi la grande tradition de la philosophie politique est-elle celle de l’errance du sens de la politique, comme la grande tradition métaphysique est celle de l’errance du sens de l’être chez Heidegger.

Il s’agit donc pour Hannah Arendt de dévoiler l’essence de la politique. En raison du recouvrement par la tradition de cette essence, ce qui s’impose c’est une désédimentation de la tradition qui libère la politique de son ancrage philosophique. La désédimentation de la politique est aussi une libération de la politique vis-à-vis de la philosophie. La politique n’a pas son lieu dans la philosophie. Les concepts politiques traditionnels qu’ils soient ou non des théologèmes sécularisés exigent alors d’être abandonnés. En un raccourci saisissant, Hannah Arendt écrit dans son Journal : « La politique est affaire d’experts et peut se passer du citoyen. Toute la tradition de la pensée politique découle de là, Marx compris » (Fragment 19, p.134). Marx compris, non parce qu’il supposait que les experts doivent avoir le commandement, mais parce que son dépassement de la politique se tenait justement de l’idée que la politique était une affaire d’experts. Que la politique soit une affaire d’experts, c’est justement ce qui se décide dès Platon et se poursuit dans la tradition de multiples manières. C’est encore ce que croyaient les démophiles français de la IIIème République et ce que croient nos démophiles actuels, même lorsqu’ils se réclament de la « démocratie participative ». Ils aiment le peuple, mais surtout lorsqu’ils sont son porte-parole, car, c’est bien connu, le peuple ne sait pas parler et il lui faut donc la médiation des intellectuels organiques.

Il n’en reste pas moins que la désédimentation de la politique par Arendt obéit plus souvent à un geste heideggerien qu’à un geste husserlien. En cela, Arendt subit la ruse du renard Heidegger dont elle parle dans son journal. Elle aussi a visité le piège dans lequel Heidegger s’était piégé lui-même et s’y est piégé. Attribuer au totalitarisme une généalogie philosophique comme elle le fait, c’est lui conférer une dimension métaphysique qu’il n’a pas. C’est de cette manière que Heidegger avait cru régler ses comptes avec le national-socialisme. La généalogie de la politique par Arendt demeure contrainte par ses enquêtes sur le totalitarisme comme si le totalitarisme avait pu dévoiler l’essence de la politique en étant la négation de la politique. Mais le totalitarisme n’a rien dévoilé du tout et son lieu inaugural n’est certainement pas la grande politique de Platon - car Platon quoiqu’en dise Arendt, demeure un penseur politique de fond, il suffit de lire Les Lois et les Lettres - il est plutôt la minable escroquerie moralisante de 1793. Hannah Arendt n’a pas suffisamment médité le commandement. Elle qui fut une lectrice d’Augustin devait pourtant savoir que commander n’a lieu que là où il y a de la volonté, c’est pourquoi il ne peut être question de commandement, et que ce que la volonté commande, c’est elle-même. Le commandement n’a rien de politique, certes, parce qu’il laisse la politique derrière soi.

François Loiret, tous droits réservés.

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