• François Loiret

Noésis et phantasia chez Aristote.

Mis à jour : 6 juin 2019



L’étude de l’imagination dans le De Anima commence l’étude de la pensée proprement dite, du noétique. Elle intervient après l’étude de la sensation. C’est pourquoi différencier l’imagination de la sensation, c’est résolument placer l’imagination du côté de la pensée. Cela ne vaut pas seulement pour l’imagination discursive, mais aussi pour l’imagination sensible. Chez les bêtes, l’imagination sensible constitue le noétique proprement dit, chez les hommes, l’imagination sensible constitue le niveau premier de la pensée. Comme niveau premier de la pensée, elle se distingue alors de l’opinion et de la science. Le plus haut niveau de la pensée correspond à l’intellect dont la connaissance scientifique est l’œuvre. Si l’imagination est de la pensée, elle n’est donc pas toute la pensée. Si elle est une condition des formes supérieures de la pensée, elle n’en est pas la seule, car les formes supérieures de la pensée supposent toutes le logos, la possession du discours. Le premier trait de la pensée que l’imagination possède en commun avec toutes les formes de la pensée, c’est que l’imagination à la différence de la sensation dépend de nous. La perception des choses ne dépend pas de nous dans la mesure où les choses s’imposent à notre perception de par leur présence même. Or dans la vision imaginative cette présence des choses est neutralisée soit parce que les choses sont absentes, soit parce que nous les voyons en fonction de nos anticipations. Dire que la pensée dépend de nous ne signifie en rien que nous pensons arbitrairement, cela signifie seulement que nous accomplissons l’acte de pensée sans que les choses ne nous l’imposent. Toutefois l’imagination se différencie des autres formes de pensée. L’imagination se différencie de la science parce que la science est une connaissance démonstrative toujours vraie. Avoir la science de quelque chose, c’est en avoir un savoir théorique et démonstratif vrai. Un savoir qui ne serait pas vrai ne peut être une science. Or avoir l’imagination de quelque chose, ce n’est pas toujours en avoir une connaissance vraie puisque l’imagination peut être fausse, ce n’est jamais en avoir une connaissance théorique et démonstrative. L’imagination se différencie de l’opinion (doxa) avec laquelle Platon la confond parce que l’opinion même si elle peut être vraie ou fausse comme l’imagination, suppose toujours la conviction et le discours d’autant plus qu’il n’y a pas de conviction sans discours. Avoir l’opinion de quelque chose, c’est avoir un avis sur ce quelque chose, être convaincu que ce quelque chose est tel ou tel. Or l’imagination ne suppose pas en elle-même une telle conviction. C’est pourquoi Aristote écrit :

« Lorsque nous nous formons l’opinion qu’une chose est terrible ou effrayante, aussitôt nous éprouvons l’émotion correspondante – de même si la chose est rassurante ; au contraire, dans le jeu de l’imagination, notre comportement est le même que si nous contemplions en peinture des choses terribles et rassurantes » De Anima, III 3 427b p.75.

Dans l’opinion, nous nous formons un avis déterminé sur quelque chose qui nous apparaît, et en ce sens, l’opinion suppose l’imagination, mais nous pouvons avoir l’imagination de quelque chose sans pour autant nous former un avis. Quelqu’un peut avoir l’opinion qu’il y a des fantômes dans la maison et en éprouver de la peur car il est convaincu qu’il y en a. Quelqu’un peut imaginer qu’il y a des fantômes dans la maison par jeu, il n’en éprouvera aucune peur comme font les enfants dans leur jeu lorsqu’ils imaginent qu’il y a des sorcières, des vampires etc. La seule imagination en elle-même nous montre ici Aristote ne nous fait pas tomber dans l’irréalité. Pour tomber dans l’irréalité, c’est-à-dire envisager que des apparitions purement imaginaires soient des choses réelles, il faut être convaincus qu’il s’agit bien de choses réelles, il faut en être persuadés et cela suppose nécessairement le discours. En ce sens, jamais l’imagination lorsqu’elle suscite des apparitions imaginaires et parce qu’elle les suscite n’est en elle-même une puissance trompeuse. Toutefois, si l’imagination n’est ni l’opinion, ni la science, il ne peut y avoir d’opinion ni de science sans l’imagination. Même la pensée la plus haute, la pensée théorétique, suppose l’imagination. Dans le De Anima, Aristote affirme en effet :

« Lorsqu’on pense théoriquement, la pensée théorique s’accompagne nécessairement d’apparitions (phantasmata), car les apparitions sont en un sens des sensations, sauf qu’elles sont sans matière […] Mais alors en quoi les pensées premières (noémata) se distingueront-elles des apparitions ? Ne serait-ce pas plutôt qu’elles ne sont pas des apparitions, bien qu’elles ne soient jamais données sans apparitions ? » III 8 432a, p.87.

Ici intervient une distinction implicite entre les percepts (aisthemata), les apparitions (phantasmata) et les pensées (noémata). Le passage indique en quoi les pensées supposent les apparitions. Les apparitions semblent être à mi-chemin entre les percepts et les pensées, puisqu’elles sont en un sens de sensations et qu’elles ne le sont pas en un autre sens. Mais l’accent du texte porte plutôt sur l’immatérialité des apparitions. Ce qui range les apparitions du côté de la pensée, c’est leur immatérialité, elles partagent cette immatérialité avec les pensées théoriques. En ce sens les apparitions sont comme des sensations dématérialisées, des sensations dont ils ne resteraient que la forme (morphé). L’imagination ne nous plonge pas dans le sensible, elle nous arrache bien plutôt au sensible, elle désensibilise, c’est pourquoi la chose imaginée n’est pas la chose perçue. La chose imaginée n’est plus présente dans sa matérialité, mais dans sa formalité. Par cette désensibilisation des sensations, l’imagination conduit à la pensée théorique. Aristote ne soutient pas du tout ici que les pensées théoriques à chaque fois qu’elles se présentent à celui qui pense sont accompagnées d’apparitions, il soutient bien plutôt que c’est à partir des apparitions que se forment les pensées théoriques. Il s’agit encore ici d’une genèse, mais de la genèse de la pensée théorique. Pour comprendre cette genèse, il faut faire intervenir l’expérience. Contrairement à ce qu’établira la philosophie moderne, l’expérience n’est pas du tout réductible à la perception. La perception est limitée à l’ici et au maintenant, elle est toujours rencontre d’un quelque chose de singulier qui est présent là-devant. Dans l’expérience, il en va autrement, car l’expérience dépasse l’ici et le maintenant de la perception et elle la dépasse grâce à l’imagination. Dans les Seconds Analytiques, Aristote détermine l’expérience de la manière suivante :

« De la sensation vient ce que nous appelons le souvenir, et du souvenir plusieurs fois répété d’une même chose vient l’expérience, car une multiplicité numérique de souvenirs constitue une seule expérience. Et c’est de l’expérience à son tour (c’est-à-dire de l’universel en repos tout entier dans l’âme comme une unité en dehors de la multiplicité et qui réside une et identique dans tous les sujets particuliers) que vient le principe de la technique et de la science, de la technique en ce qui regarde le devenir, de la science en ce qui regarde l’être » II 19 100a, 3-10, p.244.

L’expérience suppose la présentification de quelque chose en son absence et comme il s’agit de quelque chose de déjà perçu, cette présentification se présente sous la forme du souvenir. Or le souvenir est de l’ordre de l’apparaître en absence et du même coup, il n’y a pas d’expérience sans apparitions, sans phantasmata. Seul un être doué d’imagination sensible peut avoir l’expérience de quoique ce soit. Avoir l’expérience, c’est nécessairement avoir beaucoup vu et garder présent ce qu’on a vu sous la forme d’apparitions (de phantasmes). Celui qui a beaucoup vu sait à quoi s’en tenir quand il se trouve confronté à quelque chose. L’expérience présente sur la perception la sûreté d’une orientation déterminée. Posséder l’expérience en effet, c’est pouvoir établir une connexion entre certains choses sous la forme du dès que…alors. Le médecin qui a l’expérience sait que dès que tel état maladif apparaît, alors tel remède doit être appliqué et il en va de même dans les autres domaines, y compris le domaine politique. Mais cela suppose la prise en vue d’un à chaque fois que : à chaque fois que tel état maladif est apparu, tel remède a été nécessaire. Ici la connexion entre l’état maladif et le remède n’est pas la connexion entre un état maladif singulier et une prescription singulière, mais entre ce type d’état maladif et ce type de remède. En d’autres termes, ce qui est pris en vue, c’est une multiplicité d’états et cette multiplicité est présentifiée par l’imagination. Mais cette multiplicité n’est pas prise en vue comme une pure diversité d’états, bien au contraire. La multiplicité est prise en vue de sorte que ce qui est visé en elle, c’est ce qui constitue son unité : tous les états maladifs présentifiés sont des états du type x. Dans l’expérience, sur la base de la présentification imaginative, l’unité d’une multiplicité est dégagée. Cette unité correspond à ce qui est commun à tous les éléments de cette multiplicité. C’est pourquoi Aristote caractérise cette unité comme universel. Il ne faut pas comprendre cet universel comme une pure construction de la pensée humaine : l’universel ne peut être dégagé à partir de la multiplicité des choses que parce qu’il est déjà présent dans les choses mêmes. Toute chose singulière est déjà en elle-même universelle, c’est-à-dire possède des déterminations universelles. Toutefois, ces déterminations universelles ne sont pas prises en vue par la perception, elles le sont par l’imagination. L’imagination dans la mesure où elle permet l’apparaître en l’absence est déjà une prise en vue de l’universel. Or, fondamentalement, l’universel en ce qui concerne quelque chose n’est rien d’autre que son eidos, son essence. Prendre en vue l’universel, c’est prendre en vue quelque chose dans son essence. L’imagination, à la différence de la perception, est déjà une saisie des essences. Aristote présente cette saisie comme un arrêt ou un repos. Pourquoi ? Parce que ce qui est ainsi saisi est le non changeant dans le changeant, l’identique dans la diversité, l’unité dans la multiplicité. La perception en tant que telle n’a affaire qu’à des états purement singuliers et changeants, l’expérience dégage des états singuliers et changeants qui persistent dans l’âme humaine sous la forme d’apparitions, de phantasmes, l’universel et non changeant qui n’est rien d’autre que l’essence. Avec l’imagination se forme dans l’âme humaine une apparition, un phantasme de l’universel, non plus une apparition seulement singulière, mais une apparition générique. Toutefois, l’imagination n’est pas encore la saisie de l’essence comme telle, car elle demeure toujours dans la dimension du singulier et du changeant. En effet, l’expérience est une connaissance qui a toujours affaire au singulier et au changeant, même si elle l’envisage dans ce qui en lui est universel et non changeant. La saisie propre de l’essence comme telle relève non de l’imagination, mais de l’intellect, de la pensée théorique et elle correspond à la science. La science, précise en effet Aristote, est la connaissance de ce qui est nécessaire et immuable : elle est la connaissance de ce qui est toujours, du non changeant comme tel. L’imagination n’est donc pas la puissance qui est directement à l’œuvre dans la connaissance théorique, dans la pure vision intellectuelle des essences, elle est la puissance qui ouvre à cette vision purement intellectuelle sans y accéder elle-même. Elle a donc un caractère subordonné par rapport à l’intellect. Nous comprenons maintenant d’une double façon pourquoi il ne peut pas y avoir de pensée sans imagination. Dans le domaine de la pratique, qui est celui de la contingence, il n’y a pas de pensée pratique sans imagination parce qu’il n’y a pas de pratique sans exemple et c’est l’imagination qui assure la présentation des exemples sur lesquels les hommes ont à se guider dans leur conduite éthique et politique. Dans le de domaine de la théorie, qui est celui de la nécessité, et non de la contingence, puisque ce qui est connu ici a le caractère du non changeant, du depuis toujours, il n’y a pas de pensée théorique sans imagination dans la mesure où il n’y pas de science sans une expérience préalable. Ici, l’imagination intervient dans la genèse de la pensée théorique, de la science, sans pour autant être constitutive de la science. Pourrait-on néanmoins envisager que l’imagination intervienne dans l’activité scientifique elle-même sans suffire à la constituer ? Dans De la Mémoire et de la Remémoration, Aristote écrit : « On a parlé antérieurement de l’imagination dans le Traité de l’âme, et on a dit qu’il n’est pas possible de penser sans apparitions (phantasma). Ce qui se passe dans la pensée est identique à ce qui se passe dans le tracé d’une figure. Alors en effet sans avoir nullement besoin de savoir que la grandeur du triangle est déterminée, nous le traçons cependant d’une grandeur déterminée. De même, celui qui le saisit par la pensée, même s’il ne pense pas à sa dimension, le place devant ses yeux avec une dimension, et il le pense abstraction faîte de la grandeur » 449b-450a, p.54. Aristote compare ce qui se passe dans la pensée mathématique à ce qui se passe dans le tracé d’une figure géométrique. Lorsque l’on trace un triangle pour en étudier les propriétés, on le trace d’une certaine grandeur, bien que cette grandeur soit en elle-même indifférente, puisque ce n’est pas sur elle que porte l’étude. De même, lorsque le géomètre, sans tracer un triangle, pense au triangle, le triangle lui apparaît avec une certaine grandeur, bien qu’il n’étudie pas cette grandeur en elle-même : il l’a sous les yeux de la pensée avec cette grandeur. Ce triangle qui apparaît a le statut d’apparition, de phantasme. La pensée mathématique qui est bien une pensée théorique opère avec des phantasmes, des apparitions dont on pourrait dire qu’elles présentent un aspect schématique. Il n’est pas question ici de souvenirs comme dans l’expérience pour la raison que la connaissance mathématique pour la raison que la pensée mathématique n’est en rien une connaissance des choses, mais une connaissance d’entités abstraites des choses elles-mêmes.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2010, tous droits réservés.

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