• François Loiret

De la coexistence des hommes selon Cicéron.

Mis à jour : 6 juin 2019



Lorsqu’il parle de societas, Cicéron envisage plusieurs formes distinctes de coexistence entre les êtres humains, ce qui laisserait supposer que toute coexistence est bien une societas. La societas comporte plusieurs degrés qui vont des époux au genre humain, mais il faut comprendre ces degrés dans un sens extensif et non dans un sens intensif. En effet, si la societas se différencie selon son extension, elle se différencie aussi selon son degré d’élévation. Or la societas la plus étendue n’est pas pour autant la societas la plus élevée. La societas loin d’ailleurs de ne se dire que des hommes, se dit aussi de certains animaux et surtout se dit des relations des hommes et des dieux. Les hommes et les dieux forment aussi une societas.

Si l’on considère la societas selon son extension, on peut considérer que la plus petite societas est formé par les époux :

« La première alliance (societas) consiste dans l’union des époux (coniugium), la plus proche de celle-là comprend les enfants, avec une seule maison où tout est commun » Des devoirs I 54, p.514.

Societas a ici le sens d’alliance ou de compagnie. Premier n’est pas pris dans le sens historique, mais dans le sens d’élémentaire. L’alliance élémentaire est celle des époux. La seconde forme est la famille au sens restreint, à savoir l’alliance des parents et des enfants. La troisième forme est la maison. Avec la maison intervient une dimension majeure, celle de la communitas. Ce n’est ni le lien des époux, ni le lien des parents et des enfants qui constitue la communitas, mais la maison. Cicéron établit en effet une distinction entre societas et communitas, alliance et communauté. Parlant plus haut des vertus, il dit que la vertu la plus importante est « celle qui maintient la societas des hommes et ce qu’on peut appeler la communitas vitae » (Des Devoirs, I 19, p.501). La societas des hommes, c’est leur alliance, la communitas vitae, c’est avoir quelque chose en commun. La maison est le lieu de la communitas, c’est ce que les époux, les parents et les enfants ont en commun. C’est elle qui constitue, soutient Cicéron, le principium de la Res publica. Le commencement de la Res publica n’est pas le mariage, mais la maison.

A ces trois premières formes de la societas, s’ajoutent la societas des frères (4), la societas des cousins (5), la societas des mariages de parenté (6). Ici, l’alliance est entre parents. Nous avons donc des formes de societas qui reposent sur la filiation et la parenté. A partir d’elles se forme une autre societas que Cicéron nomme Res publica dans laquelle les hommes forment une communauté politique où ils ont le statut de citoyen. Si nous revenons sur ce trajet, nous voyons donc que la societas se dit soit de liens entre parents, soit de liens entre citoyens. Il n’est pas du tout question de liens entre individus. Mais la societas ne se limite pas aux relations familiales et aux relations politiques. En effet, Cicéron déclare :

« Il y a plusieurs degrés d’alliance (societas) entre les hommes : à partir de celle qui s’étend sans limites à tous les hommes, il y a une alliance qui nous touche de plus près, celle des hommes de même famille, de même nation, de même langue, et c’est ce qui rapproche les hommes ; plus intime encore est l’alliance des gens d’une même cité » I 51, p. 514.

Au-delà de la societas civilis, il y a la societas de ceux qui sont de même nation, c’est-à-dire tous ceux qui habitent un même lieu : par exemple tous les habitants de la Grèce quoiqu’ils appartiennent à des cités différentes forment une societas. Au-delà de cette societas, il y a celle de ceux qui parlent la même langue : par exemple les Grecs de Sicile, de Provence, de Crimée, d’Asie mineure, d’Egypte, de Géorgie et de Grèce forment la societas des Grecs. Enfin au-delà de toutes ces alliances, il y a l’alliance la plus étendue, l’alliance universelle des hommes, la societas genere humani. Cicéron nomme societas l’humanité dans la mesure où elle est comprise comme une union de tous les êtres humains. Qu’est-ce qui unit tous les êtres humains qu’ils soient libres ou esclaves, hommes ou femmes, citoyens ou étrangers ? C’est le ius gentium ou ius naturale : le droit naturel. A quoi correspond ce droit naturel ? Il ne correspond pas du tout à des droits individuels, il correspond à des obligations, à des devoirs que tous les hommes ont envers tous les hommes. Cela nous indique que la forme du lien qu’est la societas est une forme juridique. Le lien des hommes en societas est un lien juridique et ce lien juridique est indissociablement un lien éthique. Cela vaut aussi bien pour la societas du genre humain que pour la societas civilis. Le lien juridique et éthique entre tous les hommes est le ius naturale, le lien juridique et éthique entre les citoyens est le ius civile.

Il y a societas dès qu’il y a alliance c’est-à-dire compagnie. Un couple forme une societas, une famille forme une societas, des amis forment une societas, ceux qui voyagent sur un même navire forment une societas, de même les êtres d’un même lieu, d’un même pays, d’une même langue forment encore une societas. Enfin, la totalité de tous les êtres humains forme une societas. La societas s’accomplit en communitas vitae, en communauté de vie. Ainsi ceux qui sont d’une même maison, d’un même village, d’un même pays, d’une même langue ont quelque chose en commun, leur maison, leur village, leur pays, leur langue et en ce sens ils forment une communitas. Quant à tous les hommes, ils ont aussi quelque chose en commun, ils ont des biens en commun : l’eau, le feu, le conseil. Dès qu’il y a societas et communitas vitae, il y a aussi des obligations communes. Toutefois, parmi toutes les societates, il y en a une qui surpasse toutes les autres, et ce n’est ni la plus étendue, l’alliance de tous les hommes, ni la plus restreinte, l’alliance du couple. Il s’agit de la Res Publica, de la communauté politique :

« Nul lien ne nous est plus cher que celui que nous avons avec la République. Nous avons de l’affection pour nos parents, pour nos enfants, pour nos proches, pour nos familiers ; mais la patrie à elle seule comprend toutes ces affections » I 57, p.516.

Si la République est l’alliance et la communauté la plus haute, alors la plus haute de toutes les conditions est d’être citoyen, la plus haute de toutes les occupations est d’entrer dans la carrière publique, le plus fort de tous les liens est celui qui existe entre les citoyens. Le compagnon au sens le plus élevé est ainsi le concitoyen. Les citoyens forment une communauté de vie. Qu’est-ce qu’ils ont en commun ? Cicéron le dit de manière explicite :

« Les citoyens ont bien des choses en commun : forum, temples, portiques, rues, lois, tribunaux, droit de suffrage, coutumes aussi et liens d’amitié ainsi que de nombreuses relations d’affaires » I 53 p.514.

Plus loin, Cicéron précise :

« Il est important d’avoir en commun les monuments laissés par les ancêtres, les mêmes rites religieux, les mêmes tombeaux » I 56 p.515.

Ce qui est commun ne se réduit en rien aux lois, aux coutumes, aux rites religieux (la religio est affaire de rite exclusivement, elle n’est pas affaire de dogme) comme ont tendance à le croire nos sociologues. L’énumération que fait Cicéron est très complète, elle inclut des œuvres, des choses : le forum, les temples, les portiques, les monuments, les tombeaux. Tout cela est constitutif de la Res publica, de la chose publique. Ainsi, contrairement à nos habitudes de pensée, la societas civilis et communitas publicae ne se réduit pas à des relations humaines, en dehors de toute médiation par des choses ou par des œuvres. Le non humain au sens des choses ou des œuvres est constitutif de la communauté politique. Une communauté politique ne se résume pas à des institutions politiques, elle inclut nécessairement le forum, les temples, les monuments, les tombeaux. Elle implique que les citoyens se soucient de tout cela. La communauté politique n’inclut pas seulement les vivants, elle inclut aussi les morts, les ancêtres. Au sens romain, nous sommes liés à nos ancêtres et nous avons des devoirs envers eux. Eux aussi, même s’ils sont morts, sont membres de la communauté politique. Enfin, comme l’indiquent les mentions des temples et des rites religieux, une communauté politique inclut aussi les dieux. La religion romaine a une dimension de religion civile. Chaque réunion du sénat, chaque préparation au combat dans les guerres supposait pour les Romains l’accomplissement de rites comme aussi chaque décision politique. Dans leur vie politique les romains étaient constamment accompagnés des dieux. La societas qu’est la Res Publica inclut donc les ancêtres, les dieux, et elle ne forme une communauté véritable qu’en incluant des œuvres communes, des œuvres publiques. Elle a pour lieu véritable l’Urbs, la ville comprise comme entité politique. Détruire la ville, détruire les temples, les monuments, les rues, les tombeaux, c’est détruire la communauté politique. Dans la République, les citoyens n’ont donc pas seulement des relations à leurs concitoyens vivants, ils ont des relations aux ancêtres, aux dieux et aussi à des choses. Ils ont ainsi des devoirs envers leurs ancêtres, leurs dieux et leurs monuments. La communauté politique a une existence attestée dans ces œuvres que sont le forum, les temples, les monuments, les rues.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

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