• François Loiret

L'être comme nomination apophantique de Dieu chez Thomas d'Aquin.



La clarification de l’être comme nomination pure et simple de Dieu manifeste la fidélité à Jean Damascène et c’est ici qu’intervient la seconde raison qui justifie la primauté du nom « Celui qui est », et donc la primauté de l’être, sur tout autre nom. Cette seconde raison est l’universalité du nom « Celui qui est ». A cette occasion, Thomas d’Aquin porte l’attention sur « l’océan de substance infini et sans limites » dont parle Damascène. Ce qu’il y lit, c’est l’affirmation de l’universalité du nom « Celui qui est ». Le nom « Celui qui est » est le plus universel des noms, son universalité étant fonction de son indétermination. Il est le plus universel parce que le plus indéterminé :

« Tout autre nom détermine en quelque manière la substance de la chose qu’il nomme, tandis que ce nom « Celui qui est » ne détermine aucun mode d’être ; il est sans détermination à l’égard de tous et c’est en cela qu’il nomme l’océan infini de substance » (Somme théologique I q.13, a.2, 250).

L’infinité ou l’illimitation, Thomas d’Aquin la comprend comme indétermination. La nomination pure et simple de Dieu est aussi la nomination la plus indéterminée, et elle l’est nécessairement non pas tant en raison de la transcendance divine qu’en raison de la pure position d’être de Dieu. Dieu comme être, est l’être pur et simple et dans cette pureté, il ne peut être nommé que par un nom indéterminé. Paradoxalement, l’acte pur parce qu’il est la plus haute détermination, ne peut être nommé de manière déterminée car toute détermination de Dieu en son existence et en son essence ne peut que retomber en deçà de Dieu lui-même en ne l’abordant que dans un discours formé à partir des créatures et convenant aux créatures. Or si le nom « Celui qui est » un nom indéterminé, si la nomination de Dieu dans l’horizon de l’être est une nomination indéterminée, alors elle est une nomination négative. Pour le dire brutalement, Thomas d’Aquin admet bien avec Jean Damascène que l’être est le nom le plus propre de Dieu, mais il admet aussi avec Damascène que l’être ne correspond pas à un dire cataphatique ou affirmatif, mais à un dire négatif. Si nous prenons cela au sérieux, cela implique que la caractérisation de Dieu comme acte pur n’est pas une caractérisation affirmative mais une caractérisation négative de Dieu. Envisager Dieu comme acte pur, c’est l’envisager de manière apophantique. L’acte pur demande donc à être compris avant tout comme négation de la composition d’acte et de puissance de même que l’existence pure demande avant tout à être comprise comme négation de la composition d’essence et d’existence. Chez Thomas d’Aquin, si Dieu n’est pas au-delà de l’être, à la différence de ce que soutient Damascène, tout en étant au-delà de l’étant, comme l’affirme Damascène, c’est parce que l’être est déjà lui-même un horizon apophantique. On peut comprendre alors pourquoi l’être ne peut être proprement le sujet de la métaphysique mais seulement celui de la théologie chez Thomas d’Aquin. La métaphysique a pour sujet l’étant a propos duquel elle peut tenir un discours affirmatif, mais elle n’a pas pour sujet Dieu à propos duquel on ne peut tenir qu’un discours négatif. C’est pourquoi la détermination de Dieu comme premier étant, qui a sa légitimité métaphysique, ne s’élève pas à Dieu lui-même comme être. Au sens de Thomas d’Aquin, la pensée de l’être ne peut qu’être qu’une pensée apophantique. Mais pourquoi ne peut-elle être qu’une pensée apophantique ? Là encore, Thomas manifeste d’une troisième manière sa fidélité à Damascène et il s’en explique dans la question 13 :

« Or notre esprit ne peut, en cette vie, connaître l’essence de Dieu telle qu’elle est en soi, et quelque détermination qu’il confère à ce qu’il conçoit de Dieu, il est en défaut par rapport à ce qu’est Dieu en lui-même. Aussi moins les noms sont déterminés, plus ils sont généraux et absolus, et plus proprement nous les disons de Dieu ».

Que l’essence de Dieu telle qu’elle est en soi, et non pas pour nous, nous soit en cette vie inconnaissable, c’est ce que soutenait ouvertement Jean de Damas, aussi tenait-il d’une part à ce que le nom « Celui qui est » soit borné à signifier : Dieu existe et qu’il soit d’autre part une nomination apophantique de Dieu. Thomas d’Aquin reconnaît avec Jean de Damas que l’essence de Dieu nous demeure inaccessible en cette vie, mais à la différence du Damascène, il soutient que le nom « Celui qui est » porte bien sur l’essence de Dieu, quoiqu’il ne porte sur elle que de manière négative. Plus précisément encore, dans la question 3, Thomas d’Aquin affirmait que l’esse Dei ne nous est pas plus connaissable que son essence :

« « être » se dit de deux façons : en un premier sens pour signifier l’acte d’être, en un autre sens pour marquer le lien d’une proposition. Si l’on entend l’être de la première façon, nous ne pouvons pas plus connaître l’être de Dieu que son essence ».

L’esse Dei a manifestement le sens de l’existence de Dieu qui est l’existence en soi comme l’essence de Dieu est l’essence en soi. Dieu en soi, dans son absoluité, nous demeure donc totalement inconnaissable en cette vie. Il y a donc bien une suffisance de l’être chez Thomas d’Aquin, mais il ne faut pas oublier que cette suffisance est négative. Il ne faut pas oublier non plus que l’être n’est pas le dernier mot sur Dieu. Le dernier mot sur Dieu est le Tétragramme.

François Loiret, Colmar-Köln, tous droits réservés.

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