• François Loiret

La banque et la charité rationnelle.



Parmi les philosophes modernes stricto sensu, Leibniz se démarque dans la mesure où pour lui la justice est indissociable de l’amour, de la caritas. Dans les Eléments du droit naturel (1671), il écrit :

« Puisque la justice exige qu’on recherche le bien d’autrui pour lui-même, et puisque rechercher pour lui-même le bien d’autrui c’est aimer les autres, il s’ensuit que l’amour appartient à la justice […] Donc, pour arriver enfin à quelque conclusion, la véritable et parfaite définition de la justice est l’habitude d’aimer les autres ou bien de tirer volupté de l’opinion du bien d’autrui, toutes les fois que l’occasion se présente ».

Contre Hobbes qui fait du droit positif le seul lieu incontestable de la justice, contre les jurisnaturalistes modernes comme Grotius qui séparent le droit naturel du droit divin, Leibniz soutient que la justice au sens du droit naturel n’est rien d’autre que la charité. En cela, il partage la position des théologiens luthériens de son temps qui refusent de séparer la justice et la charité, mais s’inscrit plus profondément dans le droit fil des théologiens catholiques du XIIIe pour lesquels certaines propositions du Décalogue étaient de droit naturel. Dans cette identification de la justice à la charité, Leibniz n’abandonne pas pour autant la justice distributive et la justice commutative héritées d’Aristote, celles-ci sont intégrées à un édifice dont le couronnement est la charité. Comprise comme charité la justice ne consiste pas à ne pas nuire à autrui comme l’affirme Grotius, car il ne s’agit là que d’une définition négative de la justice en son sens éthique. Elle ne consiste pas seulement à rendre à chacun son dû, elle consiste à aimer autrui et à vouloir son bien. Ainsi la justice ne va pas sans l’amour, de sorte qu’il n’y proprement de justice que là où il y amour. A partir de la compréhension fondamentale de la justice comme amour, Leibniz propose une double définition de la justice, une définition positive et une définition négative. Au sens positif, la justice est l’équité, mais une équité comprise désormais à partir de l’amour. Au sens négatif, la justice n’est rien d’autre que le licite, c’est-à-dire ce qui est permis moralement. Cette double définition de la justice permet une double définition du droit au sens moral. Au sens moral, avoir le droit et être dans son droit, c’est avoir le pouvoir de faire ce qui est équitable ou licite.

Pour justifier contre les jusnaturalistes de son époque, qui séparent la justice et l’amour, en quoi l’amour appartient par essence à la justice, Leibniz part d’une compréhension de la justice selon laquelle « elle exige qu’on recherche le bien d’autrui pour lui-même ». Il y a en effet deux manières de rechercher le bien d’autrui, soit il est recherché pour soi-même, soit il est recherché en lui-même. Leibniz donne comme exemple la différence entre l’amour du maître pour son serviteur et l’amour du père pour son enfant. Le premier est un amor utilis au sens médiéval, c’est-à-dire que le maître désire le bien de son serviteur car cela lui est profitable, le bien d’autrui est ici un moyen et son propre bien, la fin. On pourrait dire que l’employeur qui désire le bien de ses employés parce qu’il est préférable pour son entreprise que les employés y soient heureux manifeste ce type d’amour. Le second est un amor amicitiae puisque le père désire le bien de son enfant bien qu’il ne lui soit pas profitable. Ici le bien de l’enfant est la fin de l’amour et le père désire donc le bien de son enfant de manière désintéressée. « Rechercher le bien d’autrui pour lui-même », ce n’est ni vouloir qu’autrui ait son dû, ni vouloir satisfaire son propre intérêt par l’intermédiaire d’autrui, c’est bien plutôt dépasser son intérêt propre. Celui qui recherche ainsi le bien d’autrui veut en fait qu’autrui soit heureux et ce vouloir est un vouloir désintéressé, un vouloir qui a dépassé la sphère propre du moi et de ses inclinations. L’homme juste tel que l’entend Leibniz est en ce sens un homme désintéressé. Cela ne signifie pas du tout qu’il n’agit jamais en vue de son intérêt, cela signifie que lorsqu’il agit en vue du bien d’autrui, il place le bien d’autrui avant le sien, sans pour autant aller jusqu’à sacrifier son bien à autrui. Dans l’optique de Leibniz, la justice n’admet pas que l’on se porte tort à soi-même en vue d’autrui, que l’on se rende malheureux pour le bonheur d’autrui, que l’on s’inflige des souffrances pour le bien d’autrui. La justice exige seulement que toutes les fois que nous pouvons agir pour le bien d’autrui sans nous porter tort à nous-mêmes, nous avons à le faire. Or si l’homme juste est celui qui veut le bien d’autrui comme tel, il ne se distingue pas selon Leibniz de l’homme charitable et par conséquent l’amour appartient bien à la justice. Pourquoi ? Parce qu’en aimant le bien d’autrui, nous aimons autrui.. Compris comme charité, l’amour ne réside pas dans la simple affection, il réside dans l’action. Cet amour actif est un certain sens la charité évangélique, car la charité consiste avant tout dans l’amour du prochain. La charité, c’est d’aimer son prochain comme soi-même. Toutefois Leibniz redéfinit la charité évangélique puisqu’il ne l’entend pas comme amour du prochain, mais comme amour d’autrui. Autrui au sens strict n’est pas le prochain, c’est l’autre soi, qui en tant qu’autre n’est pas défini comme proche. Alors que la charité évangélique stricto sensu exige de l’homme juste qu’il considère les autres comme ses proches, il n’en va ainsi chez Leibniz et plus tard chez les modernes. L’amour de l’homme juste leibnizien s’adresse à autrui sans pour autant considérer autrui comme le proche, et même comme le plus proche. Leibniz ne se contente pas de soutenir contre Grotius et autres jusnaturalistes que la vertu de justice n’est pas séparable de la vertu de charité ou d’amour et que l’amour en ce sens appartient bien à la justice, il va même jusqu’à affirmer l’identité la plus totale de la justice et de l’amour, comme le montre l’explicitation de l’amour ou charité rationnelle. Il écrit en effet :

« Donc, pour arriver enfin à quelque conclusion, la véritable et parfaite définition de la justice est l’habitude d’aimer les autres ou bien de tirer volupté de l’opinion du bien d’autrui, toutes les fois que l’occasion se présente ».

La définition vraie de la justice, celle qui nous livre l’essence de la justice comme vertu, est celle qui dévoile que l’amour compris comme charité est cette essence de la justice. L’amour d’autrui et de son bien n’est donc pas ce qui accompagne la justice, mais ce en quoi elle réside dans son essence même. Est juste, celui qui aime autrui et qui l’aimant, aime le bien d’autrui, c’est-à-dire veut qu’il arrive du bien à autrui. Mais on ne peut dire juste celui qui exercerait cet amour à l’occasion. Reprenant un vocabulaire médiéval, Leibniz parle de l’habitude d’aimer les autres. L’habitus de justice, comme disaient les médiévaux, suppose l’exercice de la justice, il n’est pas inné, mais s’acquiert par cet exercice. On ne peut donc nommer juste qu’un homme qui possède l’habitus de justice, c’est-à-dire l’habitus de l’amour d’autrui et de son bien pour lui-même. L’homme juste n’est pas celui qui parfois agit en vue du bien d’autrui, mais celui qui agit toujours en vue du bien d’autrui chaque fois que l’occasion lui en est donnée. Mais la justice ne consiste pas seulement dans la possession de l’habitus de l’amour, elle consiste à « tirer volupté de l’opinion du bien d’autrui ». L’homme juste « tire volupté », c’est-à-dire éprouve de la jouissance à l’idée du bien d’autrui, à l’idée qu’autrui soit heureux ou qu’il lui arrive quelque chose qui contribue à son bonheur. Être juste ne consiste pas seulement à agir pour le bien d’autrui, mais aussi à éprouver du contentement du bien d’autrui. Cet amour exclut par définition aussi bien la jalousie que l’envie : l’homme juste n’est ni jaloux du bonheur d’autrui, car dans ce cas il n’éprouverait aucun plaisir du bonheur d’autrui, ni envieux, puisque l’envieux préfère savoir autrui malheureux qu’heureux. Là encore se vérifie l’identité de la justice et de l’amour, car se réjouir du bien d’autrui pour lui-même, ce n’est rien d’autre qu’aimer.

Il va de soi chez Leibniz que la justice au sens de l’amour du bien d’autrui est inséparable de justice comme amour de Dieu. Dans les Trois Principes (1678), Leibniz déclare :

« On ne peut connaître Dieu sans l’aimer au-delà de toutes choses, et on ne peut l’aimer ainsi sans vouloir ce qu’il veut » p.128.

Aimer Dieu, c’est vouloir ce qu’il veut et en voulant ce que Dieu veut, l’homme est juste. Dieu veut que nous aimions le bien d’autrui pour lui-même. La justice réside ainsi dans un vouloir conforme à la sagesse de Dieu et à sa volonté. Or la volonté de Dieu n’est pas arbitraire, mais sage, autrement dit rationnelle comme l’a montré Malebranche. Par conséquent la justice comme vertu éthique n’est rien d’autre que la charité rationnelle. Comment pourrait s’exercer cette charité rationnelle ? Leibniz le précise dans plusieurs textes, notamment dans Assurances (1697) et dans le Plan de la création d’une société des arts en Allemagne. Le bien de chacun n’est pas dissociable du bien des autres car chaque esprit est comme un miroir, or plus il y a de miroirs, plus la lumière se concentre et resplendit. Autrement dit, plus le bien est visible autour de nous, plus il resplendit et plus en même temps notre bien propre augmente. En ce sens, nous ne pouvons être pleinement heureux dans un Etat si dans cet Etat il existe de nombreux malheureux. S’inspirant de l’exemple des assurances maritimes que souscrivaient les marchands, Leibniz propose de les étendre aux cas suivants, la misère de ceux qui sont dans la pauvreté ou y tombent, les incendies et les inondations. Les Etats devraient établir des caisses d’assurance qui secourent ceux qui sont dans la misère, ceux qui sont victimes d’incendies et d’inondations non pas en prélevant une prime sur eux, mais sur tous :

« Pour rendre au malheureux son malheur insensible, il faut que ce soit toute la communauté qui prenne ce malheur sur elle et il faut donc que ce soit aussi bien l’homme heureux que le malheureux qui concourent à la caisse d’assurance » Assurances, p.175-176.

L’assurance qui exige de tous de participer au secours des indigents est une mise en œuvre de la justice au sens de l’amour du bien d’autrui pour lui-même. En même temps, Leibniz n’hésite pas à proposer une forme moderne et rationnelle de l’aumône qui réside non dans la simple assistance aux indigents, mais dans le développement maximal de la richesse de l’Etat. L’aumône la plus rationnelle réside dans le développement du commerce, de l’industrie et des banques comme il le dit clairement dans le Plan d’une Création d’une Société des Arts en Allemagne :

« Les développements des banques, du commerce et des manufactures sont les justes aumônes solides, avant tout continuelles et qui croissent sans fin, se multiplient par elles-mêmes et peuvent être utiles à des milliers d’hommes ».

Leibniz ne parle en rien ici de banques d’Etat, de commerce d’Etat et de manufactures d’Etat. Il dit seulement que les Etats doivent favoriser le développement de la richesse en mettant en œuvre des dispositions législative par exemple qui permettent le développement des banques, du commerce et des manufactures privées. Alors que l’aumône traditionnelle entretient la misère en entretenant la mendicité, l’aumône moderne et rationnelle doit pouvoir faire reculer la misère en soutenant l’activité et c’est là que les banques jouent leur rôle. L’argent perdu irrémédiablement dans l’aumône traditionnelle parce qu’il ne débouche sur aucune activité et aucune création de richesses ne l’est pas dans l’aumône rationnelle puisque les banques par la circulation de l’argent qu’elles permettent assurent le développement des investissements rationnels dans les manufactures, le commerce. Le recul de la mendicité est ainsi indissociable du déploiement de l’activité des banques. Là où la mendicité demeure, son compagnon n’est pas la banque mais l’usurier, on le voit en Inde encore aujourd’hui, là où la mendicité recule ou devient résiduelle, c’est à la fois grâce aux caisses d’assistance prévues par Leibniz et aussi grâce aux banques, deux formes de la charité rationnelle.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

#Leibniz

46 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now