• François Loiret

La fable du monde.



Connaître les principes des choses matérielles est une chose, expliquer les phénomènes du monde en est une autre, déclare Descartes. Par « phénomène » Descartes n’entend pas les choses telles qu’elles sont en elles-mêmes, leur nature, il entend seulement les effets qui sont dans la nature et que nous percevons par nos sens. Le monde comme monde des phénomènes est le monde visible, le monde tel qu’il s’offre à notre vue, plus généralement à notre perception. Il s’agit donc d’aboutir à une explication de ce que nous percevons à partir des principes a priori que l’esprit découvre en lui-même. Descartes précise aussitôt que cette explication ne vise pas du tout à dévoiler la nature des choses du monde car la visée de la connaissance du monde n’est pas théorétique, mais pratique au sens moderne. Ainsi dans la Dioptrique, Descartes explique que le but de son propos n’est pas du tout de connaître la nature de la lumière, mais d’arriver à une explication des phénomènes optiques qui puisse servir à fabrique des instruments optiques fiables qui augmentent la puissance de notre vue. La science de la nature n’a pas pour fin la connaissance de l’essence des choses naturelles en particulier, elle a pour fin l’usage que nous pourrions faire de la nature. En ce sens, la science est dans sa fin technologique. Expliquer les phénomènes n’est pas connaître la nature des choses. Les explications scientifiques n’ont pas le même statut que les certitudes a priori de l’entendement pur. Elles ne sont pas en elles-mêmes des certitudes, elles sont des hypothèses ou suppositions que l’esprit imagine. A partir des idées et principes a priori connus par l’entendement pur, l’esprit recoure à l’imagination pour poser des hypothèses concernant la façon dont se produisent les phénomènes. Il ne s’agit pas par exemple d’affirmer ce que sont les mouvements célestes réels, il s’agit de formuler des suppositions qui permettent de rendre compte des observations. Dans les Principes de la Philosophie, Descartes écrit ainsi :

« Je désire que ce que j’écrirai soit seulement pris pour une hypothèse laquelle peut être fort éloignée de la vérité ; mais encore que cela fût, je croirai avoir beaucoup fait si toutes les choses qui en seront déduites sont entièrement conforme aux expériences ; car si cela se trouve, elle ne sera pas moins utile à la vie que si elle était vraie, parce qu’on pourra s’en servir en même façon pour disposer les causes naturelles à produire les effets que l’on voudra » III 44 p.196.

La science doit être utile à la vie, elle doit permettre de s’assurer de la nature afin que nous lui fassions produire ce que nous voulons qu’elle produise. La science n’a ici aucune visée ontologique, elle ne se présente en rien comme une connaissance de l’être des choses. C’est pourquoi la science peut se satisfaire de suppositions à partir desquelles l’esprit explique la production des phénomènes naturels. Ces suppositions relèvent de l’imagination réglée par l’entendement. Il ne s’agit donc pas de découvrir les causes réelles des phénomènes, et de toute façon il nous est impossible de nous en assurer, il s’agit de supposer des causes imaginaires pourvu que les effets, les phénomènes, soient expliqués d’une manière simple, économique, efficace. Ainsi Descartes présente la rotation de la terre sur elle-même et la rotation du ciel autour du soleil non comme une description de ce qui a lieu réellement, mais comme les hypothèses les plus simples pour expliquer les phénomènes célestes. De même, il ne prétend pas que notre corps et celui des animaux sont des machines, il suppose qu’ils le sont par l’imagination pour aboutir à une explication des phénomènes corporels dont la visée est notamment la médecine. La science du monde au sens cartésien n’a donc pas du tout de visée ontologique, mais une visée que l’on pourrait nommer technologique. Elle peut et doit recourir à l’imagination d’une part parce qu’elle est tournée vers les corps, d’autre part parce qu’elle ne peut se contenter que de suppositions quant aux phénomènes. L’imagination compose les idées a priori et les principes a priori que l’entendement pur a pensé et par cette composition, elle invente littéralement une figure du monde, elle construit ou reconstruit le monde et les phénomènes naturels. Cette reconstruction des phénomènes naturels par l’imagination est ce que Descartes nomme « fable ». Ainsi écrit-il à Mersenne, à propos de son Traité du Monde :

« La fable de mon monde me plaît trop pour manquer à la parachever ». 25/11/1630, AT I 179.

En qualifiant la physique de fable, Descartes ne veut pas dire qu’elle est une construction purement fantastique, mais que puisque rien ne peut nous assurer de la réalité des causes des phénomènes, nous ne pouvons que faire des suppositions, c’est-à-dire faire comme si les causes avancées expliquaient les phénomènes, l’essentiel étant que les suppositions soient cohérentes, simples et qu’elles permettent d’expliquer les phénomènes afin que nous puissions agir sur eux. L’assurance de la science de la nature n’est pas dans l’explication elle-même, mais en ce qu’elle permet de s’en rendre maître. Ces suppositions par leur simplicité écartent d’emblée toute curiosité et toute admiration. Le monde est posé a priori comme banal et non comme merveilleux. Il n’y a rien à admirer dans la nature, soutient Descartes, en ce sens que même les phénomènes les plus surprenants doivent pouvoir s’expliquer suivant les lois simples que l’esprit découvre en lui-même. La curiosité et l’admiration relèvent d’une attitude non scientifique, c’est-à-dire d’un esprit guidé par l’imagination et non par l’entendement.

A une imagination déréglée qui s’émerveille devant ce qu’elle croit être les mystères de la nature, Descartes oppose une imagination réglée par un entendement pur pour lequel il n’y a pas de mystères dans la nature puisque tout peut y être expliqué à partir de suppositions simples suivant les principes et les idées a priori.

L’imagination trouve dans la science de la nature une place inévitable qu’elle ne pouvait avoir dans la science métaphysique. Elle n’est donc pas une faculté de connaissance a priori qui est seulement l’entendement pur et elle est dépendante de l’entendement pur dans la formulation de ses hypothèses ou suppositions.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

#Descartes

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