• François Loiret

La justice comme charité selon Anselme de Canterbury.



Que la justice réside dans l’amour au sens de la charité, c’est ce que soutient Anselme de Canterbury. Or une volonté juste et par conséquent charitable est aussi une volonté libre, montre Anselme, on peut même dire que seule la volonté juste est vraiment libre, la volonté injuste étant esclave du péché. La justice qui est amour est aussi liberté accomplie. Anselme reste cependant fidèle à la déchirure augustinienne du vouloir, au conflit de la volonté avec elle-même de sorte que la différenciation de la volonté juste et de la volonté injuste recouvre celle du vouloir de justice et du vouloir du bénéfique qui s’affrontent dans la volonté.

Dès le De Veritate se trouve mise en place la compréhension de la justice à laquelle Anselme demeurera fidèle. Cette compréhension de la justice à la différence de celle de la plupart des maîtres du XIIIe ne consiste en rien en la reprise de motifs grecs ou romains, elle s’articule étroitement à une lecture de l’Ancien Testament et des Evangiles. Nous ne trouvons ici ni la reprise de la justice distributive d’Aristote, ni celle du « ne pas nuire à autrui » et de la bienveillance cicéronienne. Anselme commence par établir une équivalence stricte entre la justice et la vérité. Ce qui est vrai est juste puisque vérité et justice sont toutes deux rectitudes. En un sens ontologique, la justice se trouve en toute créature, y compris dans les créatures inanimées puisqu’une créature est juste en ce qu’elle suit sa nature. En ce sens, il est juste et droit, affirme Anselme, que le feu chauffe et soit chaud, que la pierre tombe. Toutefois, cette compréhension de la justice ne peut être étendue aux hommes. Ce qui fait qu’un homme est juste ne réside pas dans des actions conformes à sa nature d’homme. On ne dira pas qu’il est juste de manger et de boire, actions pourtant conformes à la nature de l’homme. La justice au sens véritable n’existe que là où il y a des actions méritoires et de la même manière l’injustice véritable n’existe que là où il y a des actions blâmables. Or louange et blâme supposent chez celui qui agit qu’il a la connaissance du juste et de l’injuste et cette connaissance n’existe que chez les créatures rationnelles, l’homme et l’ange. La justice n’existe donc que là où elle est voulue et elle ne peut être voulue que si elle est sue.

Si parmi les créatures, la justice ne peut exister que chez les créatures rationnelles, capables d’une connaissance du juste et de l’injuste, se pose alors la question de savoir où elle réside en l’homme ou en l’ange. Anselme commence par écarter deux réponses : la justice n’est ni dans la rectitude la science, ni dans la rectitude de l’action. En effet, une créature rationnelle peut avoir la science droite et cependant n’être pas juste. Une créature rationnelle peut agir droitement et cependant ne pas être juste. Dans le premier cas, celui qui sait qu’il est injuste de parjurer peut très bien parjurer. Dans le second cas, celui qui secourt un pauvre pour la gloire qu’il en tirera agit droitement mais injustement. Où résidera alors la justice ? Dans la rectitudo voluntatis, dans la droiture de la volonté intérieure, autrement dit dans la droiture du vouloir. Être juste, c’est donc vouloir droitement et vouloir droitement pour une volonté, c’est vouloir ce qu’elle doit. Toutefois, le quod debet ne suffit pas à caractériser suffisamment la volonté juste, il faut y ajouter le quia debet, autrement dit il faut considérer non seulement ce qu’elle veut mais aussi en vue de quoi elle le veut, non seulement le quid, mais aussi le cur. Aussi Anselme écrit-il :

« Deux choses sont nécessaires à la volonté pour avoir la justice : vouloir ce qu’elle doit, et pour cette raison qu’elle doit » De Veritate, p.167.

La différenciation du quid et du cur revient à différencier vouloir le bien pour lui-même et vouloir le bien pour autre chose que lui-même. L’exemple pris par Anselme l’illustre bien. Si je veux faire l’aumône (quid) et que je veuille la faire pour la gloire que j’en tirerai (cur), alors ma volonté n’est pas une volonté juste. Est juste la volonté qui fait l’aumône parce qu’il est droit de faire l’aumône et non parce qu’elle en attend une rétribution. C’est pourquoi Anselme déclare que la volonté juste est celle qui garde la droiture pour elle-même et non pour autre chose qu’elle-même :

« La justice est dans la droiture de la volonté gardée pour elle-même » De Veritate, p.167.

La droiture de la volonté n’est pas en elle-même justice, elle n’est justice que si elle est gardée. En effet, l’homme ou l’ange peut avoir la droiture de la volonté et ne pas la garder, il peut l’abandonner et c’est qu’il fait lorsqu’il pèche. Aussi Anselme précise-t-il que la justice est la droiture de la volonté qui est gardée, préservée pour elle-même, ce qui suppose la constance de la volonté, ce qui suppose que la volonté créée se maintienne dans la droiture. Or se maintenir dans la droiture, garder la droiture, n’est pas différent de la vouloir. Plus précisément, Anselme différencie la réception de la droiture, la possession de la droiture, la volition de la droiture et la garde de la droiture. La volonté qui a la droiture l’a reçue et elle ne la garde qu’aussi longtemps qu’elle la veut. Toutefois, réception, possession, volition et garde de la droiture si elles se différencient selon la nature puisqu’elles ne sont pas identiques, ne se différencient pas selon le temps. En effet, nous ne recevons la justice que dans la mesure où nous la voulons, nous ne la possédons que dans la mesure où nous la voulons, nous ne la gardons que dans la mesure où nous la voulons. Vouloir la droiture, c’est donc en même temps la recevoir, la posséder, la garder. En même temps, comme le précisera le De Concordia, nous le la voulons que dans la mesure où nous l’avons :

« Nul assurément ne veut la droiture s’il n’a la droiture et personne ne peut vouloir la droiture que par la droiture »p.235.

Nous ne voulons la droiture qu’en l’ayant et nous ne l’avons qu’en la voulant car c’est la même chose que de la vouloir et de l’avoir. Dès que la droiture n’est pas voulue, elle n’est ni reçue, ni possédée, ni gardée. C’est pourquoi la volonté injuste en ne voulant pas la droiture est en même temps abandonnée par elle.

C’est de façon très étroite que la compréhension du libre arbitre ou liberté de choix dans le De liberum Arbitrium s’articule au De Veritate. Contestant la compréhension augustinienne du libre arbitre, Anselme écrit en effet :

« Puisque toute liberté est pouvoir (potestas), cette liberté du choix est le pouvoir de garder la droiture de la volonté pour la droiture elle-même » p.219.

Le libre arbitre n’est pas la garde de la droiture elle-même, il est le pouvoir de la garder. Ce pouvoir de garder la droiture est à distinguer de la droiture elle-même. Pourquoi ? Parce que même si la droiture est abandonnée, le pouvoir de la garder ne l’est pas. En effet, l’abandon de la droiture relève d’un mésusage du libre arbitre. Pour le comprendre, il faut revenir sur la définition du libre arbitre. Le libre arbitre n’appartient qu’aux créatures rationnelles parce qu’il suppose la possession de la raison et de la volonté. Il n’y a de libre arbitre que là où il y a pouvoir de connaître la rectitudo, c’est la raison et pouvoir de la retenir, c’est la volonté. Sans connaissance de la rectitudo par la raison, il n’y aurait pas de rétention de la rectitudo par la volonté. Le pouvoir qu’est le libre arbitre est un pouvoir qui ne peut être contraint, soumis ou vaincu. Il s’agit là d’un pouvoir indépendant dans la mesure où en toute créature rationnelle, la volonté est indépendante. C’est pourquoi jamais la créature rationnelle ne veut malgré soi. Pour le faire comprendre, Anselme propose l’exemple suivant : supposons qu’un homme soit placé dans l’alternative de mentir ou d’être tué, dira-t-on pour autant que sa volonté est contrainte ? Non, parce que même si l’alternative lui est imposée, la décision qu’il prendra ne le sera pas. Il peut se décider à mentir pour ne pas être tué, comme il peut se décider à mourir pour ne pas mentir. S’il ment, il ne ment donc pas malgré soi, mais en le voulant. On rétorquera, comme le fait le disciple, qu’il existe des tentations si fortes que la volonté ne peut y résister. En d’autres termes, la volonté serait parfois impuissante lorsqu’une tentation trop violente s’empare de l’homme ou de l’ange. Cette idée d’une impuissance de la volonté est rejetée par Anselme d’une manière très adroite puisqu’il nous invite à différencier impuissance et manque d’effort :

« De même que la difficulté ne supprime absolument pas la liberté de la volonté, de même cette impuissance, que nous disons être dans la volonté pour la seule raison que celle-ci ne peut sans difficulté maintenir sa droiture, n’enlève pas à la volonté en question le pouvoir de persévérer dans sa droiture » p.231.

Il n’y a pas d’impuissance de la volonté face à la tentation, il y a plutôt un manque d’effort de la volonté face à la tentation. Si la volonté ne résiste pas à la tentation, ce n’est pas parce qu’elle est vaincue par la tentation, mais parce qu’elle recule devant la difficulté de résister à la tentation. La tentation, aussi violente soit-elle, est une épreuve de la volonté libre. Celle-ci conserve toujours le pouvoir d’y résister et si elle n’y résiste pas, ce n’est pas par impuissance, mais par faiblesse, ce qui n’est pas la même chose. Sa faiblesse est de refuser d’affronter la difficulté, or refuser d’affronter demeure un acte de la volonté libre. Du même coup, lorsque la volonté angélique ou humaine cède à la tentation, elle y cède librement. C’est donc librement qu’elle abandonne la droiture et elle l’abandonne en raison de la difficulté qu’il y a pour elle à la garder. L’injustice relève bien d’acte libre de la volonté. Toutefois si le péché est bien un acte libre, Anselme refuse de faire du libre arbitre un pouvoir de pécher. En lui-même, le libre arbitre n’est pas un pouvoir de pécher, mais un pouvoir de garder la droiture pour elle-même. Le libre arbitre ne peut être en lui-même un pouvoir de pécher parce chez Anselme le libre arbitre n’appartient pas seulement aux hommes et aux anges, mais aussi à Dieu, or il est absolument impossible que Dieu puisse pécher. Le pouvoir de pécher chez Anselme manifeste non une force mais une faiblesse de la volonté. En Dieu, nous avons la liberté au plus haut niveau, la liberté accomplie et cette liberté est celle d’une volonté qui est toujours droite, d’une volonté qui ne peut abandonner la droiture. A la question de savoir quelle est la volonté la plus libre, celle qui peut pécher ou celle qui ne peut pas pécher, Anselme répond :

« Il n’est rien de plus libre que la volonté droite : aucune force étrangère ne peut lui enlever sa droiture » p.237.

Libre au plus haut point n’est pas la volonté qui pèche, mais la volonté qui ne pèche pas ou qui résiste au péché. Libre au plus haut point est la volonté qui garde la droiture pour elle-même. La liberté n’est pas au plus haut niveau le pouvoir de dire non, mais le pouvoir de dire oui, mais elle n’est pas le pouvoir de dire oui au monde, elle est le pouvoir de dire oui à Dieu. La volonté libre par excellence est donc la volonté juste et cette volonté juste est celle qui veut ce qu’elle doit parce qu’elle le doit, celle qui veut ce que Dieu veut qu’elle veuille. La volonté qui pèche en abandonnant la droiture, perd aussi cette liberté. Elle devient une volonté esclave. En cessant d’être juste, la volonté cesse d’être libre, elle connaît désormais la servitude dont elle ne peut se tirer par elle-même. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle est sans aucune liberté. Elle est à la fois esclave et libre, esclave parce que soumise à la servitude du péché, libre parce que le péché n’a pas anéantie en elle le pouvoir du libre arbitre qu’elle ne tient pas d’elle-même puisqu’elle l’a reçue.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

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