• François Loiret

La révolution permanente de Marx.



Lorsqu’il n’était pas saisi par son pathos révolutionnaire[1], il arrivait à Marx d’être lucide sur ce qu’il nommait avec ses contemporains la « société bourgeoise ». Les Principes d’une Critique de l’économie politique (ouvrage plus connue sous le titre allemand Grundrisse) en témoignent. Mais avant d’en venir aux Grundrisse, un détour par la Critique du Programme du Parti Ouvrier allemand s’impose. Dans ce texte d’une irrésistible ironie où l’étatisme des communistes allemands est violemment rejeté, y compris leur proposition d’une « éducation populaire par l’Etat », Marx précise point par point en quoi les auteurs du programme ont profondément mécompris le Manifeste du Parti communiste (ils ne furent pas les seuls). Plus précisément, il examine l’idée défendue par le programme selon laquelle « la classe des travailleurs » serait la seule classe révolutionnaire et les autres « la masse des réactionnaires ». A cette occasion, il donne une leçon de lecture aux auteurs du programme et, après avoir cité le Manifeste, déclare que dans ce dernier ouvrage « la bourgeoise est conçue comme la classe révolutionnaire –comme le véhicule de la grande industrie- face aux féodaux et aux classes moyennes résolus à conserver toutes leurs positions sociales, qui résultaient de modes de production périmés »[2]. La bourgeoise est une classe révolutionnaire rappelle Marx et elle est même la seule qui ait véritablement sous les yeux. En quoi est-elle révolutionnaire ? En ce qu’elle est le « véhicule de la grande industrie », le véhicule d’un mode de production nouveau qui bouscule tous les modes de production antérieurs dont Marx dit durement qu’ils sont périmés. Après ce rappel, nous pouvons aborder les Grundrisse qui donnent une chair à cette conception de la bourgeoisie comme classe révolutionnaire. Le capital nous y apprend Marx « est en révolution permanente, il brise toutes les barrières qui entravent le développement des forces productives, l’élargissement des besoins, la diversification de la production et de l’exploitation, et le commerce entre les forces de la nature et de l’esprit »[3]. Tous les points évoqués ici par Marx mériteraient de longs développements. Toutefois nous sommes aujourd’hui dans une situation où ce qu’écrivait Marx dans les années 1870 saute aux yeux de tout le monde. Aux yeux de Marx, la société bourgeoise l’emporte sur toutes les sociétés existantes et sur toutes celles qui ont existé. Certes, il lui arrive de tomber parfois dans une forme de nostalgie de l’époque médiévale dans laquelle les artisans étaient des « artistes », mais cette nostalgie ne résiste pas au spectacle du capital en mouvement. Sans avoir les précautions de langage qui s’imposent aujourd’hui, Marx déclare ouvertement que la société bourgeoise (et non "capitaliste" car l'expression n'apparaît que bien plus tard) est supérieure à toutes les sociétés ayant existé que ce soient les sociétés primitives, asiatiques, antiques, médiévales et il n’hésite même pas à parler de la dimension civilisatrice du capital [4] :

« C’est ici la grande influence civilisatrice du capital : il hausse la société à un niveau en regard duquel tous les stades antérieurs font figure d’évolutions locales de l’humanité et d’idolâtrie de la nature. La nature devient enfin un pur objet pour l’homme, une simple affaire d’utilité ; elle n’est plus tenue pour une puissance en soi »[5].

Il s’agit d’un des rares textes dans lesquels Marx a saisi la nature des collectifs modernes modernes. Toutes les collectifs antérieurs à la société bourgeoise sont dominés par la nature et ont tendance à la diviniser ou du moins à en faire une puissance implacable. La société bourgeoise balaye complètement la soumission à la nature, avec elle, ce n’est plus la société et ses membres qui sont soumis à la nature, c’est la nature qui est soumise à la société et à ses membres. En n’envisageant la nature scientifiquement et économiquement que comme un objet à la disposition des hommes en société, que comme un champ d’exploitation universel, la société bourgeoise joue un rôle civilisateur et du même coup émancipateur. Cette dimension civilisatrice et émancipatrice de la société bourgeoise est indissociable du nouveau mode de production qu’elle a inventé, l’industrie, c’est-à-dire la production matérielle sur une base scientifique. Dans la société bourgeoise, les forces productives sont développées à un niveau jamais atteint. Le travail se diversifie et se complexifie, de nouvelles branches de production apparaissent. A ce développement quantitatif et qualitatif correspond une croissance sans précédent de la production et de la consommation matérielle, une extension sans précédent de la création de besoins, la production de besoins nouveaux. Tout cela est indissociable de l’exploration de la terre entière à la recherche de nouvelles matières premières. Une humanité nouvelle nait, dont les besoins ne sont plus limités, mais variés. La société bourgeoise avec sa production universelle et son marché universel détruit l’enfermement qui caractérise les autres sociétés. Elle brise les frontières, elle détruit les barrières qui s’opposent au développement de la production matérielle. Elle universalise les individus et les développe en élargissant et en diversifiant leurs besoins. Marx ne se pose donc pas du tout en défenseur d’une économie traditionnelle supposant des besoins et des forces productives bornées, une vie étriquée, un développement limité. Il n’est en rien un nostalgique de la production pré-industrielle ni un apôtre de la décroissance ou de la démondialisation. La création d’un marché mondial qui met en relation toutes les sociétés existantes et les bouscule est aux yeux de Marx à saluer. Pour lui, la société bourgeoise industrielle qu’il a sous les yeux en Grande-Bretagne, se distingue radicalement de toutes les autres sociétés par sa dimension révolutionnaire. La société bourgeoise est de façon permanente en révolution parce qu’elle est innovante comme ne l’a jamais été une autre société. Pour elle « toute limitation est un obstacle à surmonter ». Autrement dit, la société capitaliste correspond à ce que d’autres ont nommé la « mobilisation totale » mais sans la contrainte de l’Etat[6]. A la lecture d’un tel texte, et si l’on admet qu’il existe une « classe révolutionnaire », on peut concevoir que la seule « classe révolutionnaire » existante est et demeure la « classe bourgeoise ». Raymond Aron avait relevé la comparaison bancale que faisait Marx entre la bourgeoisie et le prolétariat. En effet, si la bourgeoisie a transformé technologiquement, économiquement et politiquement le monde, il n’en est rien pour le prolétariat. Il faut donc considérer qu’aujourd’hui encore la « révolution réelle », la « révolution permanente » n’est que le fait de la bourgeoisie, y compris de la bourgeoisie financière sans laquelle les innovations ne pourraient avoir lieu. C’est ce que montre durement la Chine actuelle et certainement pas le Vénézuela ou Cuba. En ce sens, les protestations prétendument « subversives » ou « révolutionnaires » contre les révolutions économiques et technologiques en cours n’émaneraient que d’esprits attardés ou, plus gravement, de philistins et de poseurs. La subversion, c’est le « capital » qui l’incarne, pas les émeutes.

Société supérieure à toute celles qui existent et ont existé, la société bourgeoise est pour Marx la clé de la compréhension de l’histoire de la société. S’inspirant d’Aristote et de Hegel, il écrit en effet dans les Principes d’une critique de l’économie politique :

« La société bourgeoise est l’organisation historique de la production la plus développée et la plus différenciée qui soit. Les catégories qui expriment ses conditions et la compréhension de sa structure permettent en même temps de comprendre la structure et les rapports de production de tous les types de société disparus […] L’anatomie de l’homme est une clé pour l’anatomie du singe »[7].

La dernière phrase est une paraphrase d’Aristote et de Hegel puisque ces deux philosophes soutenaient que pour comprendre l’animal, il faut partir de l’homme et non le contraire, pour comprendre le plus simple, il faut partir du plus complexe et non le contraire, car c’est dans le complexe que s’épanouit la nature de la chose étudiée. Toutefois, la comparaison que fait Marx entre la société bourgeoise et l’homme d’une part, les autres sociétés et le singe d’autre part est bancale et ne respecte pas du tout l’esprit de la philosophie d’Aristote et de Hegel. En effet, s’il est légitime de partir de l’homme pour comprendre l’animal chez Aristote et Hegel, c’est que l’homme est bien l’animal le plus élevé, l’animal dans lequel la nature de l’animal se déploie le plus parfaitement. La comparaison de Marx serait justifiée si la société bourgeoise apparaissait aux yeux de Marx comme la société dans laquelle la nature même de la société resplendit, dans laquelle toutes les potentialités de la société sont accomplies, or Marx ne soutient pas cela. Il serait d’ailleurs impossible de le soutenir dès que l’on aborde des réalités historiques. Le caractère tout à fait bancal de cette comparaison marxienne est cependant instructif. Que nous dit Marx en effet ? Il nous dit que pour comprendre la société, il faut partir du type de société connu le plus évolué et que les concepts qui caractérisent la compréhension de la société la plus évoluée ont du même coup une validité universelle. Puisque les concepts de travail général, de division du travail, de valeur d’échange caractérisent la compréhension de la société bourgeoise et sont même apparus historiquement avec cette société, ils sont pertinents selon Marx pour comprendre toute société. C’est donc à partir de la société capitaliste elle-même que Marx se propose de comprendre toute société. Ce qui ne va pas sans poser de nombreux problèmes...

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

[1] Lire Michel Henry sur les rêveries révolutionnaires de Marx et sur l’ineptie profonde de l’idée d’une paupérisation des « travailleurs ». Sur les révolutions prophétisées en son temps par Marx mais n’ayant jamais eu lieu, lire Maximilien Rubel. Chez les enragés, le substitut de la révolution est devenu l’émeute, pauvre version de la révolution.

[2] Critique du Programme du Parti Ouvrier allemand, Economie, TI, p.1422. Nous citons l’édition Rubel, plus fiable que celle des Editions sociales.

[3] Principes d’une Critique de l’Economie politique, T II, p.260.

[4] Ce qui suscite la « gêne » de Maximilien Rubel.

[5] Idem.

[6] Ernst Jünger, La mobilisation totale ; Peter Sloterdijk, La mobilisation infinie.

[7] TII, p.260.

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