• François Loiret

La société comme ordre spontané.

Mis à jour : 19 juin 2019



Lorsque Ferguson dit que la société est naturelle, il veut dire qu’elle n’est pas une organisation construite délibérément par les hommes, qu’elle ne relève pas d’un plan, mais qu’elle est un ordre spontané. La société assure la synthèse spontanée de ses éléments, les individus, elle ne repose ni sur un contrat volontaire, ni sur un calcul rationnel. L’idée de calcul rationnel développée depuis Machiavel, reprise par Hobbes, est articulée au concept d’intérêt. C’est pourquoi Ferguson critique ceux qui affirment que le lien des hommes en société est l’intérêt.

Le concept d’intérêt a d’abord été un concept de la pensée politique. Au XVIe et au XVIIe, il est d’abord question de l’intérêt du Prince. L’intérêt ici n’a aucune dimension négative. En effet la pensée politique du XVIe et du XVIIe oppose l’intérêt aux passions. Pour cette pensée, les passions sont destructrices et irrationnelles, elles conduisent au désordre dans le corps politique, qu’il s’agisse de l’orgueil, de la vanité, de l’avarice, du fanatisme, de l’amour et de la haine et même du courage. L’intérêt par contre est rationnel : agir suivant son intérêt ou suivant l’intérêt du corps politique, c’est se livrer à un calcul rationnel de ce qui est avantageux et désavantageux et non plus agir suivant des impulsions. Au XVIIe, le concept d’intérêt est également rattaché à l’individu notamment à partir de Hobbes. Pour Hobbes, agir par intérêt s’oppose à agir de façon passionnelle : lorsque les individus instituent un Etat, ils se livrent à calcul rationnel, agissent rationnellement en déterminant par le calcul ce qui est leur nuisible et ce qui leur est utile. Enfin, au XVIIIe, le philosophe français Helvétius va même jusqu’à faire reposer la morale sur l’intérêt : agir moralement, c’est agir par intérêt en distinguant ce qui est nuisible, utile et indifférent alors que celui qui agit passionnément, puisqu’il ne se livre pas à un calcul rationnel, agit par ignorance et se trompe. Si aujourd’hui le concept d’intérêt prend souvent une connotation négative, c’est en vertu d’un changement dans l’approche de ce concept dont la philosophie de Ferguson est un moment majeur.

Parce que le concept d’intérêt est lié dans son surgissement au concept de calcul et définit une conduite rationnelle tant en politique qu’en morale, Ferguson peut considérer que ceux qui affirment que l’intérêt est le seul mobile des actions des hommes en société et le seul lien qu’ils ont sont des raisonneurs, c’est-à-dire des penseurs abstraits. Pour eux, toute relation entre les hommes est calculée et la société elle-même dépend dans sa formation d’un calcul. C’est comme si des individus préalablement séparés avaient calculé qu’il est plus utile de vivre associés que de vivre dissociés, c’est comme si la société était le fruit d’un plan rationnel. Ce que va montrer Ferguson, c’est que l’intérêt n’est ni le seul mobile des actions des hommes, ni le lien fondamental entre les individus de sorte que d’une part la société ne repose en rien sur l’intérêt et que d’autre part, la société n’est en rien le résultat d’un calcul rationnel. Mais pour cela, Ferguson va produire une compréhension nouvelle de l’intérêt.

Qu’est-que l’intérêt ? L’intérêt a une dimension égoïste. Agir par intérêt, c’est agir de manière égoïste comme l’avait déjà dit Mandeville. Mais plus radicalement, agir par intérêt, c’est agir exclusivement suivant le principe de la conservation de soi. Du même coup, ce qui relève de l’intérêt, ce sont les besoins de l’homme qui se rattachent à ce qu’il y a de plus bas en lui, à sa nature animale. Mais agir par intérêt, c’est aussi par agir suivant un calcul dans lequel l’individu n’envisage que ce qui est avantageux à sa propre conservation, à la satisfaction de ses besoins. Du même coup, du point de vue de l’intérêt, les hommes sont distingués en utiles et nuisibles comme le sont les animaux et les plantes. Par exemple, on dit que les abeilles sont utiles et les cafard nuisibles, les moutons utiles et les loups nuisibles, le blé utile et les mauvaises herbes inutiles. Si les hommes agissaient suivant leurs intérêts, ils ne verraient donc dans les autres membres de la société que des êtres dont ils peuvent tirer un profit ou dont ils ne peuvent pas tirer un profit. Mais s’il en était ainsi, comment la société pourrait-elle tenir ? Comment les hommes pourraient-ils vraiment être liés puisque celui qui m’est utile aujourd’hui peut m’être inutile demain ? Tout aussi gravement, comment nos individus calculateurs pourraient-ils savoir quelles relations leur sont utiles à l’avenir ? Car ce qui regarde la conservation de soi ne concerne pas seulement le moment présent, mais bien toute la durée de la vie. Or qui prétendre savoir avec certitude qui lui sera utile ou nuisible dans le futur ?

Pour résumer, l’intérêt tel que le comprend Ferguson s’enracine dans les besoins de l’homme et les besoins de l’homme sont ce qu’il y a de plus bas en lui. Autrement dit, agir par intérêt, ce n’est pas agir comme homme, ce n’est pas agir suivant la nature humaine. Comme l’intérêt ne regarde que la conservation égoïste de l’individu, on voit en outre mal comment ils pourraient lier les hommes de façon durable dans la vie en société. Comme Hume et Smith, Ferguson s’oppose à l’idée que la vie sociale repose sur l’intérêt bien compris et que cet intérêt bien compris soit l’unique mobile de l’action des hommes. Il n’est pas du tout vrai que l’intérêt soit l’unique mobile de l’action des hommes comme nous le montre l’histoire des hommes en société. Dans l’Essai, il écrit :

« Les hommes sont si loin de ne tenir à la société que sur le fait de ses avantages extérieurs que c’est le plus communément là ou ceux-ci se font le moins sentir qu’ils lui sont le plus attachés et que leur dévouement est le plus ferme quand ils paient le tribut de leur allégeance par le sang » p. 123.

Ce que nous montre l’histoire de la société, c’est que les individus sont bien loin de placer l’intérêt au dessus de tout. Que ce soit chez les sauvages, chez les barbares et chez les civilisés, ils sacrifient très souvent leur intérêt à un motif plus puissant qui est de l’ordre des passions. Ainsi un père est attaché à ses enfants, un sauvage à sa tribu, et l’histoire de l’antiquité nous montre que les grecs avaient un amour exclusif pour leur cité, les Romains, un amour exclusif pour leur patrie. En d’autres termes, il y a des affections qui poussent les hommes à agir au-delà du principe de la conservation de soi, au-delà de la satisfaction de leurs besoins. Loin de n’agir que suivant leur intérêt, les individus agissent suivant de multiples motifs qui correspondent avant tout à des passions et des passions désintéressées : l’amour, la pitié, la générosité, l’orgueil, l’admiration, l’honneur, mais aussi la haine, le mépris. Très souvent, la haine, l’amour, l’honneur poussent les hommes à agir contre leur intérêt. Ce sont avant tout ces passions qui attachent les individus les uns aux autres et qui font que bien souvent ils négligent leur intérêt, c’est-à-dire qu’ils négligent ce qui relève de la conservation de soi et du besoin. Ce sont ces passions qui les portent à faire confiance aux autres, à agir avec courage, à être vertueux. Au sens de Ferguson, les passions ne sont pas étrangères aux vertus. Une passion comme l’affection pour les proches ou comme le sentiment de l’honneur pousse les hommes à des actes d’héroïsme ou à des actes de bienveillance que l’intérêt ne saurait expliquer. Toutes ces passions, aussi bien la haine que l’amour, sont des affections sociales, c’est-à-dire des affections qui lient les individus les uns aux autres et leur font préférer le bonheur du tout à la conservation de leur propre vie.

La vie sociale est tissée par des liens passionnels au sens large. Elle ne repose en rien sur les besoins et donc elle en repose en rien sur les intérêts. Or ces passions qui habitent les individus naissent elles-mêmes de la vie sociale. Les passions peuvent d’autant plus lier les individus qu’elles sont un don pour chacun de la relation aux autres, un don de la vie en groupe. Ce qui peut paraître le plus individuel en chacun, ses émotions, ses sentiments, toutes ses affections, est social. Il ne s’agit pas du tout pour Ferguson de nier la dimension individuelle des affections, il s’agit seulement de souligner que ces affections tout en étant individuelles sont en même temps des formations spontanées de la vie sociale. Les individus sont donc spontanément liés les uns aux autres par des affections qui surgissent spontanément de la vie en société. L’ordre de la vie en société, dans la mesure où il est tissé par les passions et non par l’intérêt, se présente donc bien comme un ordre spontané, c’est-à-dire un ordre dont les hommes ne sont pas les auteurs volontaires. Ainsi alors que les passions apparaissaient politiquement comme destructrices du corps politique pour la pensée du XVIIe, elles apparaissent comme constructrices de la vie sociale pour Ferguson comme pour Adam Smith. Du même coup, c’est l’intérêt qui risque d’apparaître comme destructeur de la vie sociale. Pour Ferguson comme pour Adam Smith, l’intérêt ne peut en rien être le fondement de la vie en société. Parlant du lien social fondamental, Ferguson écrit :

« L’affection et la rigueur de l’âme, qui sont le lien et la force des sociétés, sont des présents de Dieu ; ce sont des attributs originels de la nature humaine » Essai, p.305.

La vie sociale repose sur des attributs naturels de l’homme. Or « naturel » chez Ferguson comme chez Adam Smith signifie : ce qui nous est donné, ce que nous n’avons pas inventé. S’il y a un don, il y a un donateur. Le donateur, c’est Dieu. En effet, pour Ferguson comme pour Smith, nous sommes des créatures de Dieu et Dieu nous a créés pour la vie en société. Dieu n’a pas créé la société, mais il a créé les hommes de telle sorte qu’ils vivent en société. Il les a équipés de ce qui les constitue comme des êtres sociaux. Il y a à la fois transcendance et immanence : la société est bien un ordre immanent qui se développe de lui-même, spontanément, mais cet ordre immanent renvoie à un ordre transcendant puisque le développement naturel, c’est-à-dire spontané de la société suppose l’affection et la rigueur de l’âme qui sont des dons de Dieu, dons qui ne se déploient que dans la vie sociale. Or affection et rigueur de l’âme renvoient à la dimension fondamentalement éthique de la vie sociale.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

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