• François Loiret

La structure dialogique de l'histoire selon Blumenberg.

Mis à jour : 6 juin 2019



Pour Hans Blumenberg, la pensée médiévale dans son entièreté est une réponse au défi qu’était la gnose, mais cette réponse, loin de pouvoir abandonner la gnose, la déplaçait. Le résultat ultime de ce déplacement ne serait rien d’autre que l’absolutisme théologique. Dans sa réponse à la gnose, la pensée médiévale dès Augustin aurait suivi le chemin de la non-affirmation de soi de l’homme au point de livrer ce dernier à l’arbitraire d’une puissance divine absolue insécurisante, détruisant toute certitude quant au monde, jetant la créature humaine dans une inquiétante situation d’étrangeté, «d’aliénation» dit Blumenberg, tant vis-à-vis d’elle-même que vis-à-vis du monde. A l’absolutisme théologique correspond la suprême aliénation de l’homme. Aussi n’est-il pas étonnant que l’affirmation de soi de l’homme soit la réponse moderne au défi que lui lance le Moyen Âge finissant.

Mais en quoi la pensée moderne serait-elle une réponse à un défi livré par la pensée médiévale et plus précisément par l’absolutisme théologique volontariste? La réponse à cette question se trouve dans la théorie de l’histoire et des changements historiques que Blumenberg développe dans la suite de son ouvrage. Violemment critique vis-à-vis de l’histoire de l’être heideggerienne, Blumenberg lui oppose la structure dialogique de la raison. Ce qu’il entend par «structure dialogique de la raison» sera explicité plus loin dans une incise qu’il convient de citer in extenso vu son importance: «L’élaboration historique des catégories ne prend pas toujours en compte le fait pourtant reconnu que, systématiquement tout comme historiquement, toute logique repose sur des structures de dialogue. Si la modernité telle qu’elle se voit elle-même n’était pas le monologue d’un sujet absolu parti de rien, mais l’ensemble des efforts pour répondre, dans un contexte nouveau, aux questions posées à l’homme du Moyen Âge, il en résulterait de nouvelles exigences dans l’interprétation de ce qui a certes la fonction d’une réponse, mais qui ne se présente pas en tant que telle, ou même se défend d’en être une. Tout événement, et ceci au sens le plus large, a un caractère de correspondance, va au devant d’une question, d’une exigence, d’un malaise, enjambe une inconsistance, résout une tension ou occupe une place vacante» (La Légitimité des Temps Modernes, p.216). Si la structure dialogique de la raison est constituante de l’histoire et, plus particulièrement, des changements d’époque, alors l’affirmation de soi de l’homme comme trait propre des Temps Modernes est la réponse qui s’ignore comme telle à une question léguée par le Moyen Âge. Le pathos du commencement qui caractérise les Temps Modernes voile sous la proclamation d’une rupture historique, encore trop souvent prise à la lettre, une continuité qui est d’abord celle d’un dialogue. Les exigences qui définissent le projet d’auto-affirmation ne sont pas issues du néant, elles sont transmises à la pensée moderne comme sa tâche par la pensée médiévale finissante. Nous ne pouvons donc comprendre l’exigence moderne d’une nouvelle définition de la scientificité sans la prise en compte de l’effondrement du cosmos antique et de la perte des certitudes téléologiques issues de l’absolutisme théologique.

L’absolutisme théologique, comme absolutisme volontariste, en désécurisant l’homme quant à sa place dans le cosmos et dans le plan divin, laisse la pensée face à des questions qui sont autant d’exigences à assumer et dont la réponse sera l’auto-affirmation de l’homme. La requête d’assurances qui caractérise les Temps Modernes serait donc la réponse à l’insécurité produite par la théologie de l’absolutisme divin qui, dans son exaltation de la toute puissance divine, conduit à l’effroi de l’homme et à l’exigence d’assumer cet effroi sans pouvoir compter désormais sur la Providence divine. Le défi lancé par la pensée moderne à la pensée médiévale se comprend alors comme un défi légué à la pensée moderne par la pensée médiévale. L’absolutisme théologique laisse des besoins, des attentes qu’il ne peut remplir. Ces besoins et attentes constituent le motif du nouveau. Le pathos du commencement et la célébration des ruptures oublient en ce sens que le nouveau, ce qui fait époque, n’est accessible à la connaissance historique et n’a de caractère historique que s’il est motivé. Un nouveau qui serait sans motivation ne pourrait prétendre au caractère de la nouveauté parce que «tout changement, toute transformation d’ancien en nouveau ne nous est accessible que parce qu’il peut être rapporté à un cade référentiel constant» (p.529). Le pathos de la nouveauté dissimule que la nouveauté ne peut apparaître comme telle sans une identité minimale. Cette identité n’est pas celle de la substance, affirme Hans Blumenberg en référence à la théorie du changement développée par Kant dans la Critique de la Raison Pure dans la mesure où l’historiquement permanent ne peut être abordé comme un substantiellement permanent. Or s’il n’y a pas de substance historique qui définit un pôle d’identité qui puisse permettre de déterminer un changement, de quelle permanence peut-il s’agir? Quelle est donc cette identité minimale sans laquelle le changement historique, comme changement d’époque, serait ontologiquement nul, surtout si l’on éprouve la plus grande réserve par rapport à une histoire scandée par le retrait et la dispensation de l’être? Nous retrouvons ici la structure dialogique. La nouveauté est motivée en ce qu’elle remplit les exigences à elle livrées. Ces exigences, ces attentes, ces besoins forment le constant non substantiel, le «cadre référentiel» à partir duquel la nouveauté du nouveau apparaît comme nouveauté historique. Les exigences auxquelles l’absolutisme théologique ne pouvait répondre et qu’il laisse sont le motif de l’affirmation de soi qui définit la pensée moderne et en ce sens elles constituent bien l’identité minimale sans laquelle on ne pourrait parler d’un changement d’époque. Or, de même que la pensée moderne serait la réponse à un défi légué par la pensée médiévale, la pensée médiévale serait elle aussi, nous l’avons vu, la réponse à un défi légué par la gnose.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2010, tous droits réservés.

#Blumenberg

56 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now