• François Loiret

La théologie naturelle d'Adam Smith.



Lorsqu’il était professeur de Philosophie morale à l’université d’Edimbourg, de 1752 à 1764, Adam Smith professait un cours de philosophie morale en cinq parties. La Théorie des Sentiments moraux est tirée de la seconde partie, Les Recherches sur la Nature et les causes de la richesse des Nations sont tirées de la quatrième partie, les Leçons sur la jurisprudence correspondent à la troisième partie. La première partie était un cours de théologie naturelle dont il ne reste que quelques fragments. La philosophie morale embrassait ce que nous nommerions aujourd’hui la théologie, la morale, le droit et l’économie et trouvait son commencement dans la théologie. Or la question théologique n’est pas une question parmi d’autres chez Adam Smith puisqu’elle est au fond la question de l’économie du monde dont l’économie humaine n’est qu’une petite partie. L’économie humaine, c’est-à-dire l’arrangement des causes qui président à la richesse des Nations, n’est pas compréhensible sans la prise en compte de l’économie du monde et du même coup de la Providence divine. La Providence divine est comprise par Adam Smith comme une Providence légale de la même manière que chez Malebranche. De Dieu dépendent non seulement les lois de la nature, les lois de la morale, mais aussi les lois de l’économie humaine. Aussi ces trois types de lois sont-elles nommées par Adam Smith des lois naturelles : il s’agit des lois par lesquelles l’Auteur de la nature, c’est-à-dire du monde, a tout disposé en ce monde. Le projet d’Adam Smith est d’établir que le meilleur guide de l’action humaine est la conformité au dessein de la Providence divine. L’accomplissement de ce projet suppose de reconstituer le cours naturel de l’économie tel que Dieu l’a établi : il s’agit de montrer comment l’économie se développe naturellement pour le plus grand bonheur des hommes si les hommes n’en perturbent pas le cours par des interventions arbitraires. Il s’agit ici du bonheur des hommes sur la terre et c’est ce bonheur terrestre que Dieu a en vue lorsqu’il établit les lois naturelles de l’économie. Or Adam Smith se trouve confronté à une difficulté semblable à celle que rencontrait Malebranche : comment expliquer qu’une bonne partie des hommes soit dans le malheur, souffre de la pauvreté et de l’injustice alors que Dieu veut que tous les hommes soient heureux sur la terre ? Adam Smith trouve la solution à cette difficulté dans la Main invisible dont les occurrences chez Smith n’ont rien à voir à proprement parler avec le marché. Rien ne permet de comprendre la Main invisible comme une forme d’auto-régulation du marché puisqu’elle ne concerne pas d’emblée le marché mais l’économie des affaires humaines dans leur ensemble.

Dieu veut que tous les hommes soient heureux sur la terre, or il ne semble pas que tous les hommes soient heureux sur la terre du fait notamment des inégalités économiques. Adam Smith résout ce problème en montrant que les inégalités économiques relèvent d’une économie plus universelle que l’économie humaine au sens strict, l’économie mondiale de la Providence divine. Dieu qui est sage et bienveillant est le seul qui connaisse l’intérêt universel du genre humain. Il a arrangé l’économie du monde de sorte qu’en poursuivant leur seul intérêt puisqu’ils ne peuvent avoir connaissance de l’intérêt général, les hommes contribuent sans le vouloir à la fin universelle qui est le bonheur du genre humain. Les hommes croient agir de leur propre chef, mais comme toutes les créatures, ils sont conduits par la main invisible de Dieu, ils sont conduits par la Providence divine à remplir une fin qui n’était pas dans leur intention. La main invisible de Dieu n’intervient pas, elle se contente de conduire selon les lois générales établies par Dieu. Il faut comprendre par là qu’en agissant suivant leur propre intérêt les hommes ne font qu’exécuter les lois générales de Dieu. La main invisible ne correspond donc pas du tout à une intervention extraordinaire de Dieu, elle signifie au contraire le cours naturel de l’économie du monde tel que Dieu l’a réglé. La première grande mention de la Main invisible se trouve dans la Théorie des Sentiments moraux, p.257 :

«Ils sont conduits par une main invisible à accomplir presque la même distribution des nécessités de la vie que celle qui aurait eu lieu si la terre avait été divisée en portions égales entre tous ses habitants ; et ainsi, sans le vouloir, sans le savoir, ils servent les intérêts de la société et donnent des moyens à la multiplication de l’espèce ».

Pour comprendre ce recours à la main invisible, il faut savoir que Dieu a voulu la multiplication des hommes sur la terre et il a voulu ce qui va avec, à savoir la multiplication des biens pouvant les satisfaire. Dieu aurait pu assurer le bonheur aux hommes en distribuant équitablement les terres entre eux, mais de cette manière, il n’aurait pas mieux atteint cette fin qu’est le bonheur d’un nombre croissant d’êtres humains. Adam Smith va montrer ici que l’inégalité des possessions entre dans le plan de la Providence divine et qu’à ce titre elle est tout à fait rationnelle et justifiée. L’inégalité des possessions semble opposé au bonheur du genre humain puisque certains vivent dans l’opulence et d’autres dans la pauvreté. Or ici il faut distinguer le bonheur réel et le bonheur imaginaire. Le bonheur réel n’a rien à voir avec la richesse, le pouvoir et les honneurs. Il consiste dans « le bien-être du corps et de l’esprit » (p.258), qui comme tel est indépendant de la richesse. On peut donc tout à fait être pauvre et réellement heureux et être riche et pas réellement heureux. C’est pourquoi un mendiant peut être aussi heureux qu’un roi. Le bonheur imaginaire est lui associé à la richesse. Les hommes s’imaginent bien souvent qu’il faut être riche pour être heureux, c’est-à-dire qu’il faut disposer d’un ensemble de babioles pour connaître le bonheur. Souvent, une fois enrichis, ils se rendent compte que ce bonheur né de la richesse n’est qu’un bonheur imaginaire. Cette illusion de l’imagination n’est cependant pas sans effets réels. En effet, montre Adam Smith, c’est cette poursuite d’un bonheur illusoire qui remplit les fins de la Providence divine, car en s’activant pour accéder à ce bonheur imaginaire, les hommes développent la richesse mondiale et la richesse de leur société, cela sans le vouloir. Or cette fin est tout à fait remplie par l’inégalité des fortunes. Ceux qui ont le plus sont souvent rapaces : non content d’avoir ce qu’ils ont, ils désirent en avoir plus et donner le moins. Ceux qui attendent des riches qu’ils distribuent par humanité ou par bienveillance ce qu’ils ont en surplus se trompent. Toutefois, les riches, malgré leur rapacité et à cause même de cette rapacité, distribuent involontairement leur surplus. Ils le distribuent en procurant des emplois à ceux qui les servent, ils le distribuent en consommant des produits de luxe pour la production desquels des artisans sont nécessaires. En d’autres termes, la concentration foncière augmente la productivité de la terre ce qui permet de nourrir plus d’hommes, elle stimule le développement puisque les capitaux accumulés par les riches vont favoriser l’industrie du luxe, créer des emplois et du même coup bénéficier indirectement aux pauvres. Même si les pauvres ne vivent pas dans le luxe, ils reçoivent indirectement leur part par les salaires et la consommation des riches. Ainsi l’inégale répartition des propriétés, la concentration de la richesse en quelques mains est néanmoins profitable à tous. Quant à ceux qui sont laissé de côté, ceux qui sont réduits à la mendicité, la Providence divine ne les a pas oubliés puisque s’ils ne peuvent connaître le bonheur factice du riche, du moins peuvent-ils connaître le bonheur réel. Dieu n’a oublié personne. Les riches ont ce qu’ils désirent, richesse, luxe et pouvoir, les pauvres ont des salaires et des emplois, les mendiants peuvent avoir le bonheur réel. La terre est mise en valeur, les mers deviennent des lieux de communication, les hommes se multiplient et ce qui les nourrit avec. Par le seul jeu de l’ordre immanent de l’économie humaine, sans nulle intervention perturbatrice des gouvernements humains, les fins de Dieu sont remplies.

La seconde mention de la main invisible se trouve dans le chapitre II du Livre IV des Recherches sur la Nature et les Causes de la Richesse des Nations. Il ne s’agit pas non plus ici du marché, mais des investissements. Adam Smith parle ici d’un investisseur qui investit son capital dans l’industrie nationale. Cet investisseur cherche la meilleure utilisation de son capital, c’est-à-dire celle qui lui permet d’obtenir la plus forte rentabilité pour le risque le plus faible. Il investit son capital le secteur de l’industrie nationale qui lui est le plus profitable sans se soucier de l’intérêt national en tant que tel. Adam Smith précise d’ailleurs qu’on ne peut guère attendre des investisseurs qu’ils travaillent pour le bien public, car la passion du bien public leur est le plus souvent étrangère. Quant aux rares qui ont eu avant tout le souci du bien public, il faut remarquer que leurs investissements n’ont pas été très efficaces. En somme, l’investisseur ne correspond en rien à l’homme vertueux et sage dont parle la Théorie des Sentiments moraux puisque cet homme vertueux et sage met l’intérêt de sa nation au dessus de son propre intérêt. Or bien que les investisseurs n’ont aucun souci de l’intérêt national, leurs investissements profitent à la nation toute entière. Sans aucun altruisme et sans aucune intention morale, l’investisseur qui ne voit que son propre profit, développe l’industrie nationale, crée des emplois, répond aux besoins des consommateurs. Il maximise la richesse de la nation quoique cela ne soit pas du tout son but. Comment cela fait-il ? La réponse réside dans la Providence divine, autrement dit dans la Main invisible. C’est Dieu qui conduit chaque investisseur à réaliser aussi bien son propre intérêt que l’intérêt de la nation. Cela ne signifie pas du tout que Dieu intervienne directement dans les investissements, cela n’implique pas du tout que Dieu conduise directement chacun dans ses investissements. Dieu conduit les investisseurs en ce que chacun d’eux agit sans le savoir selon les lois naturelles de l’économie humaine établie par Dieu. En d’autres termes, chaque investisseur suit le cours naturel de l’économie réglé par les lois divines. C’est pourquoi la fin assignée par Dieu à l’économie humaine, à savoir le bonheur de tous et la multiplication des hommes est assurée par les détenteurs de capitaux sans intention. Si l’on regarde de plus près le contexte du recours à la Main invisible, on s’aperçoit aisément qu’il s’agit bien pour Adam Smith de montrer en quoi l’ordre immanent de l’économie humaine établi par Dieu remplit au mieux les fins qui lui sont assignées. En effet, dans le paragraphe suit Adam Smith se livre à une violente critique des gouvernements humains interventionnistes. Il ne revient pas aux gouvernements humains de diriger les capitaux dans tel ou tel secteur par des mesures adéquates comme le monopole ou le protectionnisme. D’abord parce que conférer aux gouvernements humains une telle responsabilité, c’est leur accorder une compétence qu’ils n’ont pas. Celui qui sait mieux qu’aucun autre quel est l’investissement qui est le plus profitable, c’est le détenteur de capitaux, non l’homme d’Etat ou le fonctionnaire. Ensuite, lorsque les gouvernements humains prennent des mesures protectionnistes ou érigent des monopoles, ils vont contre le cours naturel de l’économie, contre les lois naturelles de l’économie humaine. Le rôle qui revient aux gouvernements humains en tant que pouvoir exécutif de la volonté divine est donc seulement d’exécuter les lois naturelles de l’économie établies par Dieu et donc de se refuser d’intervenir pour diriger les capitaux dans telle ou telle branche. Ils se doivent de favoriser la concurrence et d’ouvrir les marchés afin que le libre-échange règne. Puisque Dieu a voulu le bonheur de tous les hommes, il a voulu aussi que le commerce devienne le mode de relations des peuples sur la terre et qu’il se substitue à la guerre.

L’exécution des lois divines n’implique pas qu’il n’y ait pas d’infortunes. Ces infortunes au sens d’Adam Smith ne sont pas en contradiction avec la bienveillance générale de Dieu. Les infortunés, précise-t-il p.327, s’ils sont sages et vertueux, ce qui n’est pas le meilleur moyen pour s’enrichir, doivent considérer que leur infortune est nécessaire à l’ordre du monde et ils doivent aller jusqu’au point de la vouloir. En d’autres termes, si la pauvreté est le lot de nombreux hommes, cette pauvreté est dans l’ordre des choses et vouloir y remédier par des mesures gouvernementales serait aller contre le cours naturel des choses. De même que des soldats peuvent être amenés à occuper des positions désespérées pour sauver leur pays, les infortunés doivent comprendre qu’ils occupent eux aussi une position désespérée pour le bien du monde dans sa totalité : leur sacrifice involontaire est nécessaire. Dieu veut donc le bonheur de tous les hommes sur la terre, mais tous les hommes ne connaissent pas le bonheur sur la terre, même si, par le développement naturel de l’économie, le nombre des fortunés ne pourra que croître. Toutefois, Dieu a prévu une consolation pour les hommes infortunés et vertueux comme il a prévu une sanction pour les hommes fortunés et immoraux indique Adam Smith, p.237. Si les hommes vertueux ne connaissent pas le bonheur en ce monde, du moins pourront-ils le connaître dans un autre monde que Dieu leur a préparé.

Ce que l’on nomme couramment la théorie économique d’Adam Smith mais que lui considérait comme une partie de sa philosophie morale peut correspondre à un accomplissement de l’économie du monde élaborée par les théologiens médiévaux. L’économie au sens contemporain est seulement une restriction de l’économie théologique médiévale. Elle est l’arrangement ou la disposition des choses humaines selon des lois. La tâche des gouvernements n’est pas d’organiser cette économie, mais de la gérer. Ce que nous nommons politique aujourd’hui est bien plus proche de ce que les théologiens nommaient gouvernement du monde que de ce que les grecs nommaient politique. Au fond, la politique pour nous n’est rien d’autre que la gestion de l’économie humaine et gérer l’économie humaine n’est pas du tout l’organiser, mais en exécuter les lois immanentes. Nous appelons politique ce que les théologiens, plus experts que nous en la matière, nommaient gouvernement, entendant par là de manière très précise la gestion de l’économie du monde et non la libre assemblée des hommes débattant des affaires publiques. L’arrière-plan de l’économie humaine et du gouvernement humain comme gestion n’est rien d’autre que la théologie. La croyance répandue chez les économistes en un ordre immanent de l’économie humaine réglé par des lois économiques est au fond une croyance qui a sa source dans la théologie : sans le savoir, dans bien de ses concepts fondamentaux, la science économique est une forme de théologie sécularisée. Chez Adam Smith, plus au fait que nous de l’origine des concepts, le savoir économique était ouvertement fondé sur une théologie.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

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