• François Loiret

La théologie transcendantale de Kant.

Mis à jour : 6 juin 2019



Il existe chez Kant une théologie transcendantale et la formation de cette théologie transcendantale est intimement liée à la question du monde au sens cosmologique. Du monde au sens cosmologique, c’est- à-dire du monde comme totalité de tous les phénomènes, le moi est sujet au sens de fondement comme l’indique la Critique de la Raison pure : « Je me représente comme sujet des pensées, ou encore comme fondement des pensées ». Or, dans la mesure où le monde est une totalité systématique et ainsi ordonnée de tous les phénomènes, le monde ne peut pas avoir le statut d’entité connaissable. Pourquoi ? Concevoir le monde, c’est concevoir tous les phénomènes comme liés et unifiés en un tout. La question que pose alors Kant est celle-ci : pouvons-nous avoir une perception réelle du tout ? La réponse est qu’il nous est tout à fait impossible d’avoir une perception réelle du tout car nous ne percevons réellement que des phénomènes particuliers. Il nous est impossible d’avoir la perception de la synthèse de tous les phénomènes et nous ne pouvons effectuer cette synthèse de tous les phénomènes sur la base ce qui se donne à notre perception. Il en résulte que nous ne pouvons avoir aucune connaissance du monde et qu’il n’y aucune cosmologie, qu’elle soit métaphysique ou physique, qui peut prétendre avoir le statut de science. Kant s’en explique en reprenant deux questions traitées avant lui dans la métaphysique et la physique moderne, d’une part celle de savoir si le monde a un commencement dans le temps et est limité dans l’espace (en d’autres termes la question de savoir si le monde est fini ou infini), d’autre part, celle de savoir si le monde implique en lui ou en dehors de lui un être nécessaire. Loin de prétendre apporter une nouvelle réponse à ces deux questions, Kant va les dissoudre. Ces deux questions n’ont pas à se poser car les poser, c’est confondre le monde connu avec un monde en soi dont on ne peut rien savoir. A la première de ces questions, Kant répond :

« Puisque le monde n’existe pas du tout en soi, il n’existe ni comme un tout infini en soi, ni comme un tout fini en soi » Critique de la Raison pure, p.380.

Le monde n’existe pas en soi parce qu’il demande à être compris comme la totalité de tous ce qui est connu et connaissable. Or ce qui est connu et connaissable n’est rien qui soit en soi puisque tout ce que nous connaissons n’est rien d’autre que représentation. Comme nous n’avons jamais accès à de l’en soi, nous ne pouvons statuer sur le monde en soi. Mais qu’en est-il du monde comme totalité du connu et du connaissable, c’est-à-dire non comme totalité des choses en soi, mais comme totalité des phénomènes ? Le monde comme totalité des phénomènes ne peut être dit fini ni infini. En effet, nous n’avons aucune intuition sensible du monde et de sa grandeur : jamais la totalité des phénomènes ne se présente à nous dans une expérience, ni la totalité de tous les phénomènes présents, ni la totalité de tous les phénomènes passés, présents et à venir de sorte que nous puissions faire la synthèse de tous les phénomènes et par cette synthèse connaître le monde comme totalité. Comme le monde ne se présente jamais dans l’expérience, ni le métaphysicien, ni le physicien ne peuvent prétendre se prononcer sur la grandeur du monde et s’ils prétendent le faire, ils raisonnent mal. La seule chose que nous puissions dire, c’est seulement que notre connaissance des phénomènes n’a aucune borne dans l’espace et dans le temps, mais cela ne nous autorise en rien à nous prononcer sur la finité ou l’indéfinité d’un prétendu monde en soi.

Le monde ne peut avoir que le statut d’une idée de la raison, c’est-à-dire le statut d’une représentation pure de la raison à laquelle aucune représentation sensible ne peut correspondre. Comme idée de la raison, il n’est que représentation de l’unité et de liaison de tous les phénomènes en un tout, autrement dit de l’unité et de la liaison de nos représentations sensibles. A cette idée de la raison ne correspond aucune connaissance. La cosmologie comme représentation idéelle du monde n’est donc pas une connaissance. Cette cosmologie philosophique exige une théologie philosophique qui n’est en rien une connaissance de Dieu ni de la relation des phénomènes à Dieu. Pourquoi la cosmologie transcendantale exige-t-elle une théologie transcendantale ?

Dieu est compris ici comme une idée de la raison. Il est l’idée d’une sagesse suprême qui a tout ordonné dans la nature suivant des fins. Ainsi Kant écrit-il :

« L’unité formelle suprême, qui repose exclusivement sur des concepts rationnels, est l’unité finale des choses, et l’intérêt spéculatif de la raison nous oblige à considérer tout arrangement dans le monde comme s’il résultait du dessein d’une raison suprême. Un tel principe ouvre, en effet, des vues entièrement nouvelles, qui nous font lier les choses du monde suivant des lois téléologiques et nous mènent par là à la plus grande unité systématique des choses » Critique de la Raison pure, p.476.

L’idée du monde au plus haut niveau est indissociable de l’idée de Dieu. Supposer par la raison que le monde résulte du dessein d’un être parfait, sage, omniscient et bon qui a tout arrangé suivant des lois téléologiques, ce n’est pas du tout expliquer les phénomènes par des interventions de Dieu, puisque Dieu n’est ici qu’une idée de la raison, mais c’est envisager le monde dans l’unité et l’ordre les plus hauts concevables. En effet, avec l’idée de Dieu, le monde est conçu par la raison comme un ordre intelligent et finalisé, et non comme le produit d’un hasard aveugle. Si on supposait que le monde est le produit d’un hasard aveugle, alors il n’y aurait aucune raison d’y chercher des causes finales des phénomènes et même de l’envisager comme ordonné alors que le supposer comme le résultat d’un dessein intelligent, ouvre la perspective de lier les phénomènes selon des lois de finalité, ce qui est inévitable dans de nombreux domaines, notamment dans celui de la science de la vie. Ainsi, Kant soutient-il que le monde n’est pas concevable sans Dieu. L’ancienne connexion établie par Aristote entre la cosmologie et la théologie est à nouveau affirmée, mais cette fois-çi dans le seul ordre de la représentation puisque le monde et Dieu sont désormais des représentations nécessaires de la raison.

Quel est l’enjeu de cette réaffirmation de Dieu ? Kant l’indique clairement : il s’agit de limiter les prétentions illégitimes de l’entendement dans les sciences et non celles de la raison dans la philosophie. Kant s’oppose ouvertement ici aux philosophes et aux hommes de science qui seraient prêts à accorder à la science le droit de statuer sur la possibilité des phénomènes. Contre eux, il avance que les sciences n’ont rien à dire sur la possibilité de phénomènes. Réduites à l’explication des phénomènes, les sciences ne peuvent légitimement se prononcer sur leur condition qui leur échappe toujours puisque ces conditions ne peuvent être des phénomènes. En d’autres termes, il réduit par avance au silence le scientisme qui dominera la seconde partie du XIXè siècle. Ainsi la physique ne peut ni se prononcer sur la grandeur du monde ni sur ce qui rend possible l’ordre du monde. Lorsqu’elle prétend expliquer par des phénomènes l’ordre des phénomènes, elle s’égare dans des spéculations vides et illusoires. Qu’elle se borne à sa tâche qui est d’expliquer les phénomènes et qu’elle ne se hasarde pas dans des questions métaphysiques qui ne peuvent que la dépasser.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

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