• François Loiret

La volonté et la volition chez Duns Scot I.

Mis à jour : 6 juin 2019



On a souvent affirmé que Duns Scot avait soutenu que la volonté était cause totale de la volition. Il n’en est rien. Le plus souvent les commentateurs se sont appuyés sur une seule référence, la distinction Il du livre II de l’Opus Oxoniense publié au XVIIe siècle par le scotiste irlandais Wadding. Or ce texte n’est pas de Duns Scot, il est une compilation de Lectura II d.25 et de Reportata II d.25. Il n’existe pas en effet de texte d’Ordinatio II d.25. Lorsque Camille Bérubé écrit : « Une des positions les plus familières aux scotistes, c’est la doctrine de la volonté comme cause totale de la volition », il se réfère implicitement à Opus oxoniense II d.25. C’est en effet sur la base de ce texte qui n’est pas de Duns Scot que les scotistes et les commentateurs de Duns Scot, y compris les non scotistes, ont compris pour une large part la construction scotienne de la volonté. L’affirmation d’un volontarisme scotien qu’il soit loué ou honni, qu’il soit présenté ou non comme la source de la pensée moderne tient beaucoup à ce texte. Il suffit de consulter des ouvrages encore pas si anciens, comme ceux de Hoerres, de de Muralt, pour voir la place insigne qu’y joue ce texte. Lorsque de nombreux commentateurs déclarent que chez Duns Scot la volonté est cause totale de la volition, qu’elle produit la volition sans aucun concours de l’objet voulu ni de l’intellect, de telle sorte que la volition ne soit que l’effet de la volonté, c’est toujours à Opus Oxoniense II d.25 qu’ils se réfèrent. Nous y lisons en effet : « Rien d’autre que la volonté n’est la cause totale de la volition dans la volonté » (n.22). Or lorsque les commentateurs se réfèrent à Opus Oxoniense II d.25, il faut comprendre par là qu’ils ne se réfèrent qu’à ce seul texte, il est bien rare en effet qu’ils en convoquent d’autres. Lorsqu’il aborde la question de la causation de la volition dans son ouvrage, Die menschlische Willensfreiheit im Lehrsystem des Thomas von Aquin und Johannes Duns Scotus, Auer, plus soucieux, produit cinq références dont deux seulement semblent indiquer que la volonté est cause totale de la volition, et dont quatre se trouvent dans l’Opus oxoniense. Ces trois références sont : Collatio III, Opus oxoniense II d.25 q.unica n.22, II d.26 q.unica n5, et II d.37 q.2 n.4. Or la Collatio III ne dit pas que la volonté est cause totale de la volition, elle s’en tient seulement à l’affirmation que le jugement de l’intellect ne peut être la cause totale de la volition. De son côté, la distinction 37 du livre II s’en tient à l’idée que si quelque chose peut être cause totale de la volition, ce ne peut être que la volonté : il s’agit d’une supposition, non d’une affirmation. La même distinction produit d’ailleurs l’affirmation suivante : « l’intellect et la volonté concourent au vouloir, selon la troisième opinion, distinction 25 de ce livre » (n.14). De fait, ce passage se réfère à Lectura II d.25 puisqu’Ordinatio II d.25 n’existe pas. Il ne reste donc que les distinctions 25 et 26 de l’Opus oxoniense qui peuvent être alléguées en faveur de l’idée que la volonté est cause totale de la volition, au sens où elle exclurait totalement dans la production de la volition le concours actif de l’intellect et de l’objet. Or d’autres passages de l’Opus oxoniense, outre II d.37 q.2 n.14, vont à l’encontre de l’affirmation selon laquelle la volonté serait cause totale de la volition. Dans la distinction 31 du livre III, Duns Scot écrit en effet : « l’acte d’aimer Dieu dépend comme d’une cause partielle, non seulement de la volonté et de la charité, mais aussi de l’objet présent par une intellection actuelle, comme on l’a dit dans la distinction 25 du second livre » (n.9). La distinction 33 du livre III dit dans le même sens : « Comment une cause seconde, qui agit naturellement, concourt avec une cause première, qui agit librement, et comment on dit l’effet libre en raison de la liberté de la cause principale, tout cela est clair d’après ce qu’on a dit dans la distinction 17 du premier livre et dans la distinction 25 du second » (n.8). La distinction 33 présente la volonté et l’objet comme des causes qui concourent à la production de la volition, en ce sens, elle ne soutient pas l’idée que la volonté serait la seule cause de la volition. Mais le texte le plus détaillé à cet égard dans l’Opus oxoniense est celui de la distinction 49 du livre IV. Deux passages sont ici déterminants. Dans le premier, Duns Scot conteste avant tout que l’intellection soit cause totale de la volition, et il avance qu’il n’en est que la cause partielle comme la volonté est cause partielle de l’intellection : « Je réponds que l’acte de l’intellect n’est pas cause totale de l’acte de vouloir, mais qu’il en est la cause partielle, s’il en est une, et qu’inversement, la volonté n’est pas la cause totale de l’intellection » (n.16). Le second passage apporte la réponse définitive de Duns Scot : « On pourrait dire de la même manière que l’intellect dépend de la volition comme cause partielle supérieure, et inversement que la volonté dépend de l’intellection comme cause partielle subordonnée » (n.18). En somme, quatre passages de l’Opus oxoniense vont à l’encontre de l’idée que la volonté serait cause totale de la volition. Il est donc abusif de soutenir que Duns Scot a défendu l’idée que la volonté serait cause totale de la volition si l’on s’appuie sur l’ensemble de l’Opus oxoniense. Cela signifie-t-il que le texte de Duns Scot comporte une contradiction ? Rien n’est moins sûr. Il ne faut pas oublier en effet que Opus oxoniense II d.25 n’est pas un texte de Duns Scot au sens strict. Les seuls textes qu’il est vraiment possible d’attribuer à Duns Scot dans l’Opus oxoniense ne permettent en rien d’affirmer que pour Duns Scot, la volonté est la cause totale de la volition. En d’autres termes, il n’est pas possible de s’appuyer sur Opus oxoniense II d.25, comme on l’a souvent fait, pour présenter une compréhension de la théorie scotienne de la volonté, et ce au détriment des autres passages de l’œuvre qui ne vont en rien dans le sens allégué par les commentateurs.

François Loiret, Colmar, 2009, tous droits réservés.

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