• François Loiret

L'absence de l'être en arabe.



L’historiographie contemporaine, suivant en cela l’air du temps, se propose de « réhabiliter » un héritage philosophique arabe qui aurait été « oublié ». C’est par exemple le propos d’Alain de Libéra qui n’échappe pas à certaines outrances. Il eût été préférable à ces historiographes de lire l’admirable livre de Moncef Chelli, La Parole arabe, paru en 1980 aux éditions Sindbad et notamment le chapitre 3 et le chapitre 6. Dans ce dernier chapitre, Moncef Chelli écrit, sans du tout céder à la provocation : « Allâh ne peut être pensé ou même adoré dans un système culturel basé sur une langue qui comporte le verbe être. De même que certaines propositions fondamentales de la culture occidentale ne peuvent être traduites en arabe et qu’on ne peut y dire : « Je pense donc je suis » ou bien « To be or not to be », de même il est impossible de traduire la formule « Lâ ilâha illâ Allah » dans une langue comportant le verbe être » (p.271). Bien sûr, Moncef Chelli ne prétend pas du tout nier l’existence d’Allâh, il veut simplement nous montrer qu’à l’intérieur de la langue arabe, pour ceux qui pensent en cette langue, Allâh ne peut advoqué comme Être. Moncef Chelli souligne que le verbe Kana présenté souvent comme l’équivalent du verbe être ne peut pas exister comme copule. Le Commentaire moyen sur le De interpretatione d’Averroès le confirme. Averroès y écrit en effet à propos de la proposition (SCP) : « Il n’existe pas, dans la langue arabe, de mot qui désigne ce genre de liaison, alors qu’il existe dans les autres langues ; le mot qui y ressemble en arabe est ce que désignent les mots huwa – par exemple, lorsque nous disons Zaydun huwa hayawân – ou bien mawjud – par exemple, lorsque nous disons Zaydun mawjudun hayawanam » (p.94). Mais huwa ne signifie pas du tout « est » et mawjud non plus. Un autre bon connaisseur de la langue arabe, le philosophe français Jean Lévêque arrive à des conclusions proches de celle de Moncef Chelli dans Du verbe inconnu au sujet introuvable. Loin de minimiser un héritage arabe que d’ailleurs l’historiographie n’a pas ignoré, et cela depuis longtemps, nous nous contenterons d’une remarque sans nous engager dans des conflits idéologiques étrangers à la science et à la philosophie et dommageables pour elles deux. Voici cette remarque : les médiévaux ont lu Avicenne, par exemple, en latin, pas en arabe, or qu’est-ce que serait lire Avicenne en arabe sans l’arrière-plan du grec et aussi du latin ? Les traductions des textes métaphysiques arabes disponibles en langues modernes supposent la médiation de la traduction latine, mais cette médiation restitue-t-elle le texte arabe lu en arabe ? Il faudrait sérieusement prendre en considération ce que l’on a nommé avec raison l’absence du verbe être dans la langue arabe. Nous nous contentons ici de renvoyer au bel article de Jean Lévêque, Du verbe inconnu au sujet introuvable, publié comme annexe à son ouvrage : Une Reddition en Algérie, Paris, 2009. Là où nos traducteurs lisent l’étant et l’être que pouvaient bien lire des lecteurs arabes du Moyen-Âge ? L’Avicenne que les médiévaux ont lu et que nous lisons n’est-il pas d’une certaine manière une invention médiévale occidentale ? Dans Une Reddition en Algérie, 134, Jean Lévêque remarque : « La question « qu’est-ce que », en grec, « ti esti », est traduite en arabe par « matlab ma ». Le verbe être, une fois de plus, n’intervient pas. Si, en effet, nous essayons de décomposer le premier terme, « matlab », nous constatons qu’il s’agit du participe passé du verbe « tabala », demander ; quant au second terme, « ma », il signifie : ce que. Ainsi, il ne s’agit point au sens littéral de nous orienter vers la recherche de ce qui « est », mais bien, d’une toute autre façon, de répondre à une demande qui ne peut que rester d’ailleurs énigmatique lorsqu’on la sépare de tout ce qu’un ordre linguistique présuppose en arabe. Certes, il est toujours possible d’entendre par « matlab ma », le « ti esti » grec, mais c’est alors parce que l’on suppose connu le type même d’interrogation grecque et que l’on opère, comme précédemment, un véritable changement de lieu ». Tant que nous continuerons d’entendre l’être et l’étant dans les textes arabes, nous ne ferons qu’entendre la traduction latine. Lorsqu’on prétend être généreux avec une culture, il est préférable de l’être jusqu’au bout et d’en finir avec les habitudes de traduction et de compréhension paresseuses : une traduction et une lecture d’Ibn Sinna qui affronterait ce que dit le texte arabe sans se contenter des équivalents lexicaux établis par les latins est encore à attendre… Nous n’avons peut-être pas encore commencé à lire les penseurs de langue arabe. Toutefois, pour lire nos médiévaux latins, nous avons seulement besoin des textes dit « arabes » qu’eux lisaient en latin. Il est ainsi évident pour Duns Scot qu’Avicenne a bien parlé de l’essentia ut essentia, mais dans la traduction latine ! Par contre, il n’est en rien évident qu’Avicenne ait pensé en arabe l’essence, l’étant et l’être. Le plus difficile nous attend encore : qu’a bien pu penser le lecteur arabe d’Avicenne dans ce que nous traduisons hâtivement par « être » (« Anniyya »), étant (« Huwwaya ») ? Qu’a bien pu penser le lecteur arabe d’Averroès dans « Mawjud » et dans « Jawhar » ? Car il faut bien tenir compte du fait que les lecteurs arabes, à la différence des syriaques, ne connaissaient pas le grec et n’avaient donc pas sous les yeux le texte grec d’Aristote. Il faut bien voir que si en français « être », « étant » sont bien dérivés du verbe être, comme en grec, latin, allemand, anglais etc. il n’en va jamais comme cela ni en arabe, ni en hébreu puisqu’à proprement parler ce que nous nommons le verbe être n’y existe pas. Quand on voit que nous ne parvenons qu’à grand peine à penser l’ousia d’Aristote qu’il serait préférable d’éviter de traduire par « substance », et que Jean Lévêque propose de traduire par « étance », on s’aperçoit du chemin qu’il nous reste à faire. Objecter que dans la langue arabe, on a traduit « étant » par « Huwwaya » ou par Mawjud » a la même valeur que de dire que dans la langue latine, on a traduit « ousia » par «essentia » et « substantia ». Qui peut prétendre aujourd’hui qu’Aristote ait jamais pensé la « substantia » des Romains ?

François Loiret, Colmar, 2010, tous droits réservés.

#être

114 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now