• François Loiret

L'affirmation de la positivité de l'infini chez Henri de Gand.



Dans la pensée du XIIIème siècle, la détermination négative de l’infini n’est plus assumée par Henri de Gand lorsqu’il déclare :

« La raison d’infinité est l’ultime raison déterminée et positive que toute chose peut avoir réellement [ in re ]. Elle exprime souverainement la raison de la dignité divine »( Summa II a.44 q.2 fol XVI h).

Avec l’infini en acte, il en va d’une signification positive, et même d’une signification éminemment positive. L’établissement de cette positivité trouve sa condition dans le dépassement de l’alternative traditionnelle d’un infini par privation et d’un infini par négation. Alors que Thomas d’Aquin, par exemple, se cantonnait dans cette alternative et se voyait contraint d’identifier l’infini en acte à l’infini par négation, Henri de Gand différencie trois formes de l’infini, l’infini privatif, l’infini négatif et l’infini positif. En raison de cette nouvelle différenciation, l’infini en acte n’est plus identifié à l’infini négatif, mais à l’infini positif. Tant que nous en restons à une compréhension négative ou privative de l’infini nous ne pouvons atteindre qu’un infini en puissance. En s’appuyant sur le livre III de la Physique, Henri de Gand distingue en effet trois manières d’entendre le nom infini. Le nom infini peut signifier ce qui n’est pas fini par nature, ce dont le développement est sans fin, ou encore ce dont le développement s’étend toujours. Au premier sens, est infini ce qui en soi n’a pas de fin. C’est de cette manière qu’on a entendu l’infinité de Dieu, remarque Henri de Gand, mais cette compréhension de l’infinité divine n’est pas légitime : Dieu ne peut être infini au sens où il serait en soi dépourvu de fin. Dans cette absence de fin rien n’est signifié qui soit positif. Il s’agit seulement et exclusivement d’une négation par laquelle rien de positif n’est attribué à la chose. C’est pourquoi cet infini est l’infini négatif. On peut admettre que le point est infini négativement mais on ne peut l’admettre de Dieu. Cet infini négatif ne correspond ni à l’infini en acte, ni à l’infini en puissance, il est attribué comme le montre l’exemple du point, à ce que Aristote considérait comme échappant à la différenciation de l’infini et du fini. L’infini négatif n’est donc ni proprement fini, ni proprement infini. Toute caractérisation de l’infini en acte en terme d’infini négatif méconnaît alors dangereusement que l’infini en Dieu dit quelque chose de positif puisqu’il dit une perfection et une dignité. Assimiler l’infinité en acte à une infinité négative, comme le fait Thomas d’Aquin, ce serait nier de Dieu toute dignité et toute perfection. S’il n’est pas infini négativement, Dieu ne l’est pas non plus privativement. L’infini privatif n’est rien d’autre que l’infini en puissance. En ce second sens, l’infini est attribué à quelque chose qui est par nature fini, mais qu’on peut imaginer infini par division ou par augmentation. Lisant Aristote, Henri de Gand y voit que toute ligne, tout volume, tout corps sont finis en tant que tels, mais peuvent être infinis en puissance par division. Or la division à l’infini, le développement de la division, n’atteindra jamais, à chaque moment de l’opération de division, que du fini. Elle atteindra donc indéfiniment du fini. Par la division à l’infini, le divisé est privé de la fin qu’il possède par nature. L’infinité en puissance est propre à la quantité dimensionnelle et n’est rien d’autre que la soustraction de la finité qu’elle possède par nature. De la quantité dimensionnelle, Henri de Gand distingue la quantité spirituelle en Dieu qui, elle, n’est pas finie par nature et ne peut donc être infinie en puissance. Son infinité n’est pas soustraction de la finité qu’elle possède par nature, mais soustraction de la finité qu’elle n’a pas par nature. Elle ne peut alors se confondre avec une privation. Dieu est infini autrement que par négation ou par privation de la fin. Il est infini au sens de ce dont le développement s’étend toujours, constamment. Cette infinité demande à être entendue comme protensio. Si l’infinité ne se réduit pas à l’alternative de la négation et de la privation, il n’en reste pas moins que le nom d’infini est imposé à Dieu de manière négative. Lorsque nous attribuons ce nom à Dieu, souligne Henri de Gand, nous le faisons par mode de négation et non par mode de privation, car le mode privatif ne concerne que la quantité. Comment peut-il alors signifier positivement la chose à laquelle il est attribué ? Henri de Gand l’explique lorsqu’il déclare que si la finité est affirmative, elle ne l’est cependant pas absolument car « cette affirmation de la fin que dit le fini dans la créature est par défaut de la position ou de la protension la plus parfaite dans l’infini » (Summa fol XV f). Le fini correspond bien alors à une position mais cette position se caractérise par la privation de perfection. Henri de Gand renverse la compréhension aristotélicienne du fini et de l’infini et en même temps la déplace. Dire que le monde est fini, ce n’est pas dire qu’il possède ces limites qui définissent toute présence, c’est dire qu’il est privé d’une perfection plus haute. Le fini ne se présente pas tant comme ce qui possède une fin que comme ce qui est privé de l’infinité, c’est-à-dire de la perfection et de la position par excellence. C’est pourquoi la négation qui caractérise l’attribution du nom d’infini à Dieu est une négation de privation. Or la négation d’une privation réelle, argumente Henri de Gand, doit être entendue comme une affirmation réelle. Il en résulte que « en ce où l’on voit que l’infini signifie une négation ou une privation, il signifie réellement une affirmation » (Summa fol XV c). A une négation nominale peut correspondre une affirmation réelle, de même qu’à une affirmation nominale peut correspondre une négation ou une privation réelle. La nomination négative de Dieu comme infini est une affirmation. Le caractère nominalement négatif du nom d’infini ne tient pas tant à la chose elle-même qu’à l’insuffisance de la raison naturelle qui n’arrive pas à saisir la positivité du véritable infini. A une objection qui soutient que le nom d’infini ne peut signifier quelque chose de positif, car il ne peut signifier les raisons de tout et de parfait, Henri de Gand répond que nous ne pouvons concevoir le tout et le parfait en Dieu d’une manière souveraine et absolue que s’ils incluent l’infinité. La disjonction du tout et du parfait d’une part, de l’infini d’autre part, ne saurait valoir que pour une position qui appréhende l’infinité en acte dans les termes de l’infinité en puissance. Lorsqu’ Aristote caractérise l’infini par l’inachèvement, remarque Henri de Gand, il ne parle que de l’infinité en puissance. Mais il en va autrement pour l’infinité en acte qui est attribuée à Dieu car la dispositio infinitatis en Dieu est contraire à celle qu’il y a dans les créatures. Si, selon les propres termes d’Aristote, l’infinité dans les créatures est telle qu’à une quantité donnée, il y a toujours une quantité ultérieure, l’infinité divine est telle qu’à une quantité donnée, aucune quantité ultérieure ne peut suivre. Maintenant la caractérisation aristotélicienne de l’infinité en puissance, Henri de Gand transfère à l’infini en acte ce par quoi Aristote déterminait le fini. Ce déplacement ne peut cependant obéir au même motif. Chez Aristote, c’est le motif de la compréhension de l’être comme limite qui commande la caractérisation du fini comme ce en dehors de quoi il n'y a rien. Ce motif ne fait pas directement intervenir la quantité car la quantité n’est pas ousia. Chez Henri de Gand, c’est le motif de la transcendance divine qui commande la détermination de l’infini en acte comme ce au-delà de quoi il n’y a rien. Si la quantité intervient, ce ne peut être au sens de la catégorie aristotélicienne de quantité, mais au sens de la quantité spirituelle. En raison de ce déplacement, Henri de Gand peut alors soutenir que « l’infini en Dieu a la raison de tout et de parfait ; l’infini dans les créatures a la raison d’imparfait et de partie » (Summa). Avec Henri de Gand, la positivité appartient à l’infini et le fini apparaît essentiellement négatif. Ce n’est plus l’infini, mais le fini qui dit une négation réelle dans la mesure où le fini est une limitation de la bonté et de la perfection. L’infini n’est pas une négation du fini, mais le fini, une négation de l’infini en tant que limitation-privation de l’être compris en termes de bonté et de perfection. Il s’agit là d’une rupture décisive avec la compréhension négative de l’infini.

François Loiret, Colmar, 2003, tous droits réservés.

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