• François Loiret

Le pouvoir d'abdiquer chez François d'Assise.



Dans les Admonitions, François d’Assise déclare qu’il revient à ceux qui sont en charge de gouverner dans l’ordre de servir le plus humblement :

« Que ceux qui sont établis pour gouverner les autres se glorifient de cette charge de supérieur tout autant que s’il leur incombait de laver les pieds de leur frères ; et autant sont-ils plus troublés de perdre cette charge que de perdre l’office de laver les pieds, autant remplissent-ils des cachettes au péril de leur âme ».

Dans sa brièveté, la quatrième admonition entrecroise non seulement la question du gouvernement et celle du service, mais tout aussi bien celle de la démission, comme si tout exercice du gouvernement était indissociable de la possibilité d’y renoncer. Le renoncement est toutefois déjà au cœur de l’exercice du gouvernement : gouverner, pour François, c’est déjà renoncer à la gloire. C’est pourquoi il n’y pas de différence entre gouverner et laver les pieds des frères. Mais ne renonce à la gloire véritablement que celui qui gouverne en se sachant prêt à renoncer au gouvernement, à s’en détacher. L’attachement au gouvernement n’est plus un véritable exercice de gouvernement, mais un exercice de domination. L’exercice du gouvernement suppose ainsi l’abandon volontaire de la volonté propre. Or dans cette compréhension de l’acte de gouverner comme acte impliquant sa propre démission, n’est-ce pas en fait la firmitas qui serait en jeu ? Il faut recourir au Testament de François pour y trouver une évocation explicite de la firmitas. Il y écrit :

« Et je veux fermement obéir au ministre général de cet ordre et au gardien qu’il lui aura plu de me donner. Et je veux être tellement esclave entre ses mains, que je ne puisse aller ou agir contre ses ordres parce qu’il est mon maître ».

Il n’est pas question ici de gouverner, mais d’obéir, dira-t-on. Avant d’éclaircir ce point, il convient d’examiner la mise en œuvre de la firmitas dans le Testament. Le « fermement obéir » s’annonce comme un esclavage volontaire. Curieuse liberté, pourrait-on penser, que celle qui se réalise comme esclavage. Et pourtant, il s’agit bien de liberté de la volonté. Dans sa liberté, la volonté doit aller jusqu’au point où elle « veut être tellement esclave », non point simplement esclave, mais bien « tellement » esclave. Ce « tellement » est la manifestation de la firmitas. Mais qu’est-ce que la firmitas ? Ernout et Meillet nous disent que firmitas signifie : fermeté, solidité, autorité et dérive de firmus, ferme, d’où solide, fort, durable. La liberté comme firmitas conjugue la dimension de la fermeté et de la durabilité : est ferme, une volonté solide, fidèle à elle-même, aussi firmitas est-il traduit aussi bien par « fermeté » que par « constance ». Mais cette fermeté, comme nous le verrons plus tard, ne s’exerce pas vis-à-vis des autres, ni même avant tout vis-à-vis des passions, elle est un exercice de la volonté sur la volonté dans lequel la volonté se restreint à elle-même. Cette autorestriction de la volonté n’est en rien assimilable à ce que François nomme « la volonté propre ». Ici donc, dans le Testament, la volonté se décide librement à ne pouvoir agir ou aller contre les ordres du ministre général, elle s’y décide fermement en ce qu’elle s’y tient dans la durée. Pouvoir aller ou agir contre les ordres du ministre, la volonté le peut, mais en cela, elle n’est pas une volonté ferme et constante, elle demeure une volonté qui ne s’est pas élevée au niveau de ce que la volonté en elle-même exige. L’ « esclavage » volontaire de la volonté n’est pas le renoncement à la liberté, mais une manifestation de la liberté : la volonté renonce librement à la nolition et se tient à la volition. Elle veut d’autant plus librement obéir qu’elle le veut fermement. L’obéissance n’est pas une soumission puisqu’elle s’énonce comme un je veux : « ego volo firmiter ». Si vouloir désobéir est sans aucun doute une manifestation de la liberté, si vouloir obéir en est une autre, vouloir obéir fermement en renonçant à la possibilité même de la désobéissance loin d’être l’autonégation de la liberté est son autoaffirmation la plus complète. Mais comment le contexte de l’obéissance peut-il recouper celui du gouvernement ? Si nous resituons le propos de François sur la firmitas, nous nous rendons compte qu’il s’agit de son Testament : la volonté d’obéir au ministre général de l’ordre prend place dans un texte dont François dit qu’il est « une admonition, une exhortation et un testament, que moi, petit frère François, je fais pour vous, mes frères bénis, pour que nous observions en meilleurs catholiques la Règle que nous avons promise au Seigneur ». Le Testament affirme l’obéissance de son auteur en requérant aussi celle de ceux auxquels il est adressé. Au « je veux obéir » va donc correspondre un « vous êtes tenus d’obéir ». La volonté ferme d’obéir au ministre et aux gardiens doit être celle de tout frère. Toutefois le ministre général est tenu d’obéir à celui qui dans son testament affirme lui obéir firmiter. L’exercice du gouvernement ne va donc pas sans une obéissance requise, obéissance à la règle certes et au Testament comme joint à la règle, obéissance qui elle aussi doit avoir le caractère de la firmitas. Vouloir gouverner, c’est vouloir obéir de sorte que celui qui gouverne ne gouverne qu’en renonçant paradoxalement au gouvernement. Il reste désormais à montrer comment la firmitas est au cœur de la compréhension de la liberté élaborée par le franciscain Duns Scot et comment le dévoilement de la libertas comme firmitas chez Duns Scot permet de saisir le renoncement qui est au cœur de l’exercice de la liberté.

François Loiret, Colmar, 2010, tous droits réservés.

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