• François Loiret

Le primat de l'ego.

Mis à jour : 6 juin 2019



Selon une affirmation très répandue, la psychanalyse a renversé le primat métaphysique de l’ego si l’on en croit la fameuse affirmation de Freud, « le moi n’est pas maître dans sa propre maison ». Ne prête-t-on pas là au fondateur de la psychanalyse une intention qui lui est étrangère en accordant à ses recherches une dimension philosophique qu’elles n’avaient pas ? « Le moi » dont parle Freud est bien entendu un moi humain, psycho-biologique. En est-il de même de l’ego tel que l’a entendu la métaphysique moderne de Descartes à Husserl en passant par Kant ? En d’autres termes, l’ego est-il bien un homme ? L’entente de l’ego comme homme a été favorisé par la « destruction » heideggerienne de la métaphysique moderne. Dans L’époque des Conceptions du monde, Heidegger affirme : « Que le monde devienne image conçue ne fait qu’un avec l’événement qui fait de l’homme un subjectum au milieu de l’étant » (p.120-121). L’identification de l’ego à l’homme est poursuivie et accentuée dans la confrontation de Protagoras et de Descartes qui fait dire à Heidegger que « le subjectum, la certitude fondamentale, c’est la simultanéité à toute heure assurée dans la représentation, de l’homme représentant avec l’étant représenté, qu’il soit humain ou non humain, et cela veut dire : avec l’objectif » (p.141). On remarquera que Heidegger précise plus haut, néanmoins, que « jusqu’à Descartes et chez lui, sujet est la dénomination banale de tout étant comme tel » (p.138-139), on ne peut donc lui reprocher d’avoir ignoré que Descartes n’advoque jamais l’ego comme sujet. Mais ce qu’on peut reprocher à Heidegger et à tous ceux qui l’ont suivi, c’est d’avoir entretenu la confusion regrettable de l’ego et de l’homme. Soucieux de développer une anthropologie, Blumenberg a su apporter des clarifications décisives sur le statut de l’ego à partir d’une lecture conséquente de Husserl dans la Description de l’Homme. Pour le fondateur de la phénoménologie, l’anthropologie qu’il lisait avec effroi dans la phénoménologie de Heidegger était à la fois une chute et une menace rappelle Blumenberg. Elle était elle aussi un symptôme de la crise de l’esprit que déploiera la Krisis. Pour Husserl, le Dasein était un titre anthropologique, quoiqu’en dise Heidegger, tributaire d’une philosophie irrationaliste de la vie et qui renonçait à l’essentiel de l’attitude phénoménologique, le geste de l’époché. En fait, Heidegger rechutait dans le psychologisme, un psychologisme mâtiné d’historicisme. Avec justesse, Blumenberg montre que le sujet et l’intersubjectivité chez Husserl n’ont rien à avoir avec une anthropologie. En suspendant l’attitude naturelle, l’époché découvre le moi transcendantal comme moi charnel certes, mais pas comme homme, car la chair transcendantale n’est rien en soi d’humain. Dans sa volonté de suspendre tout psychologisme et tout anthropologie, le penseur responsable va même jusqu’à dénoncer le psychologisme dans lequel serait encore empêtré la philosophie transcendantale kantienne. Toutefois, la phénoménologie transcendantale demeure bien dans la lignée de la philosophie transcendantale qui, de son côté reste dans la lignée de l’invention cartésienne de l’ego. En effet, si l’ego transcendantal husserlien n’est pas un homme, il en va de même de l’ego transcendantal kantien et de l’ego cartésien. On n’a pas assez souligné cette affirmation de Descartes selon laquelle l’ego pur, l’ego cogito n’a pas de parents. En tant qu’homme, dit Descartes, j’ai bien des parents, mais en tant que moi méditant, je n’en ai pas : « Pour ce qui regarde mes parents, desquels il semble que je tire ma naissance, encore que tout ce que j’en ai jamais ou croire soit véritable, cela ne fait pas toutefois que ce soit eux qui me conservent ni qui m’aient fait et produit en tant que je suis une chose qui pense puisqu’ils ont seulement mis quelque disposition dans cette matière, en laquelle je juge que moi, c’est-à-dire mon esprit, lequel seul je prends maintenant pour moi-même, se trouve renfermé » (Méditations, troisième, je souligne) . Ici, la triangulation oedipienne échoue totalement et on voit donc mal comment une psychanalyse, pour laquelle il est d’une évidence irrécusable que l’ego ait un père et une mère, pourrait « renverser » le primat de l’ego. D’ailleurs, si l’ego avait des parents, comment pourrait-il être le fundamentum inconcussum dont parle Heidegger ? Si l’ego était un homme, comment pourrait-il être sujet, présence autofondatrice, chez Kant et Husserl ? Descartes, Kant, Husserl savaient que très bien les hommes naissent, meurent, changent, qu’ils ne présentent en rien et qu’ils ne peuvent en rien présenter les traits du fondement auto-fondateur. Dans l’appendice 16 de La Krisis, Husserl déclare très explicitement : « Si je réfléchis à moi en tant que je me représente le monde et que je « pose » comme étant ce monde que je me représente, c’est-à-dire en tant qu’ego qui accomplit sans cesse la validation du monde, et ce très concrètement, de la façon même dont je suis chaque fois dans le flux de la vie, l’ego qui accomplit la vie de la conscience du monde, alors le monde et l’ego en tant qu’homme réal dans le monde sont quelque chose de représenté, quelque chose qui vaut, mais la représentation du monde et le fait de tenir le monde en validité (dans le changement des modes de validation) ne le sont pas, cela appartient à l’ego de l’accomplissement ou, ce qui revient au même, ego, ce pur ego de l’accomplissement, n’est pas un homme » (p.506, je souligne). De façon tout aussi radicale, dans les Recherches phénoménologiques pour la constitution, Husserl, différenciant l’ego-homme de l’ego pur, soutient, en se réclamant de Descartes, qu’il est absolument impossible que l’ego puisse naître et périr : « A l’ego pur appartient donc, non pas le naître et le périr, mais la propriété éidétique d’entrer en scène et de se retirer, de commencer et de cesser de fonctionner de façon actuelle, de régner » (p.155). La confusion heideggerienne de l’ego et de l’homme ne pouvait donc s’autoriser ni de Descartes, ni de Kant, ni de Husserl. Tout au plus aurait-elle pû se réclamer de post-hégéliens comme Feuerbach ou Marx. Cette confusion favorise peut-être les stratégies interprétatives de Heidegger, mais elle favorise aussi nombre de méprises, en ne se tenant pas à la hauteur de ce qu’exige la fondation par l’ego. En ce sens, « l’anti-humanisme » naguère défendu en France repose sur une considérable méprise lorsque prétendant en finir avec la « métaphysique de la subjectivité », il se tourne contre l’homme. Issu d’une lecture française de Heidegger, favorisée par l’assimilation constante de l’ego à l’homme chez Heidegger, il croit pouvoir se tenir à la hauteur des grands philosophes de l’ego qu’il croit combattre alors que son adversaire réel réside dans l’anthropologisation de l’ego effectuée en France par Sartre et Merleau-Ponty. Supposant débattre avec Descartes, Kant et Husserl, « l’anti-humanisme » français n’était qu’une explication franco-française sans conséquences avec le Sartre de L’Existentialisme est un Humanisme. Elle était prisonnière de confusions conceptuelles redoutables qui mettaient sur le même plan des concepts aussi différents que l’ego, l’auteur et l’homme. En pensant en finir avec « l’auteur » on se donnait l’illusion de sortir de la « métaphysique de la subjectivité » comme si l’auteur était une figure de l’ego méditant ! Chez des disciples français malheureux de Heidegger, l’outrance de la lutte « anti-humaniste » fut de considérer que le national-socialisme était l’accomplissement de l’humanisme ! Dans ces débats locaux, mais que l’on croyait mondiaux, spécificité bien française, était oublié l’essentiel, que Husserl indiquait pourtant explicitement, à savoir que le problème de l’ego pur et celui de la ratio pura ne faisaient qu’un. Or cette ratio pura n’était pas tant la réception moderne du logos grec que du Noùs grec, c’est pourquoi elle devait présenter des caractères identiques à ceux du Noùs. Lorsque Heidegger opère un déplacement de l’ego vers la pensée, de la ratio pura vers la pensée qui vient et dont on annonce la venue, en quoi s’agit-il au fond d’une rupture si complète avec le Noùs ? Certes, Heidegger le rusé, comme disait Arendt, s’est préparé une reconstruction de toute l’histoire de la philosophie ad hoc si l’on peut dire dont d’autres moins rusés et tombés dans le piège ont hérité. Cette reconstruction lui permettait d’enfermer univoquement toute la philosophie antérieure dans un prétendu privilège de la présence constante. Dans La Vie de l’Esprit, Hannah Arendt se réfère à Duns Scot et cette référence prend tout son poids ici. En effet, « l’intellect, organe du savoir et de la connaissance, est encore de ce monde ; à en croire Duns Scot, il est soumis à l’empirisme de la nature, cadit sub natura et traîne derrière lui toutes les nécessités auxquelles est astreint l’être humain, avec ses organes sensoriels et son intelligence » (La Pensée, p.78). On sait que l’intellectus médiéval n’était pas tant la traduction du logos que du Noùs grec. Pour en finir, l’ego n’étant pas homme et du même coup n’étant en rien un être psycho-physique, il est impossible qu’une psychanalyse, qu’une sociologie (n’en déplaise à Norbert Elias), ou que toute autre science puisse mettre en péril le primat de l’ego.

François Loiret, Colmar, 2012, tous droits réservés.

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