• François Loiret

Le recueil politique des volontés chez Hegel.

Mis à jour : 6 juin 2019



Le philosophe américain Thomas Paine (1737-1809) soutenait que les auteurs de philosophie politique avaient confondus la société et le gouvernement sans voir que tous les distinguait. Il opposait la société et le gouvernement en soutenant que la société est un bien et le gouvernement un mal nécessaire, la société répond à nos besoins et du même coup est le lieu de notre bonheur, le gouvernement répond à notre perversité. Il est la contrainte nécessaire qui s’impose aux membres de la société afin que la liberté et la sécurité des membres de la société soient assurées. Cette compréhension des rapports de la société et du gouvernement assignait comme seules fins légitimes au gouvernement la protection de la société et de ses membres, les individus. Elle faisait de la contrainte l’essence de l’Etat. Cette identification de l’Etat à un pouvoir de contrainte nécessaire en raison de la perversité des hommes se retrouve aussi chez Kant et Schopenhauer et même chez Marx. Elle suppose qu’en soi l’Etat va contre la liberté individuelle dans la mesure où il établit les limites sans lesquelles la coexistence des libertés individuelles dans la société ne serait pas possible. L’Etat ne serait donc qu’un pouvoir social, subordonné à la société, visant à assurer la paix à l’intérieur de la société, et il faudrait toujours s’en méfier et le mettre sous contrôle dans la mesure où il aurait tendance à étendre son pouvoir réglementaire aux dépens de la société et du même coup de ses membres, les individus. Une telle compréhension du rapport de l’Etat et de la société, montre Hegel, repose sur une méconnaissance de la rationalité de l’Etat. L’Etat en tant qu’il est le rationnel conscient de soi n’est en rien une institution qui a pour fin essentielle le bonheur des individus et pour rôle essentiel la contrainte s’exerçant sur les individus. Loin de limiter les libertés individuelles, l’Etat au contraire, est ce qui assure leur déploiement. L’Etat moderne ne va pas du tout contre les individus et la société en les limitant, il ne va pas contre les libertés individuelles, au contraire, il les augmente en détruisant les obstacles qui les freinent, il permet la diversité des libertés individuelles, y compris la liberté de pousser des clameurs de mécontentement contre l’Etat. Mais si l’Etat moderne, l’Etat libre, permet le déploiement des libertés individuelles dans la société, cela n’implique en aucune manière qu’il existe en vue des individus et de la société. L’Etat ne laisse pas les membres de la société à leur vie sociale, il les élève à l’universel véritable, à la vie politique comme citoyens. Dans les Leçons sur le Droit naturel et la Science de l’Etat, Hegel déclare :

« La position de l’Etat est la suivante : l’Etat a toujours en vue l’intérêt des individus, mais il cherche toujours, d’un autre côté, à ramener l’intérêt des individus dans l’universel » § 148, p.250.

L’Etat ne s’établit pas contre l’intérêt individuel, il ne se construit pas en oppressant l’individu. Son action concrète est la réconciliation de l’individuel et de l’universel que la société n’assure pas. Cette réconciliation se manifeste comme identité des obligations et des droits. En tant que membre de l’Etat, en tant que citoyen, chacun a des obligations envers l’Etat, mais ces obligations n’impliquent en rien que chacun ne vit que pour l’Etat. L’Etat n’est pas la Polis antique, soutient Hegel contre Platon et Rousseau, il n’exige pas de chacun qu’il ne vive que pour l’Etat, il reconnait et institutionnalise l’individu. L’identité des obligations et des droits signifie que chacun n’a des obligations envers l’Etat qu’il assume comme citoyen que dans la mesure où il a aussi des droits en tant qu’individus et il n’a des droits en tant qu’individus que dans la mesure où il a des obligations envers l’Etat :

« L’individu qui est sujet d’après ses obligations, trouve en les remplissant en tant que citoyen, la protection de sa personne et de sa propriété, la prise en considération de son bien-être particulier et la satisfaction de son essence substantielle, la conscience et l’amour propre qui conduit à être membre de ce tout ; et dans cet accomplissement des obligations en tant que prestations et besognes faîtes pour l’Etat, celui-ci possède sa préservation et sa substance » Principes de la Philosophie du Droit, 261, p.327.

L’Etat seul est le tout, la totalité vivante et différenciée. Il est le tout dans la mesure où il est la raison universelle réelle ce que n’est pas la société. La rationalité de l’Etat n’est pas celle du calcul, mais celle de l’esprit : l’Etat est la raison en acte en tant qu’il recueille, qu’il rassemble en lui la vie des hommes dans la multiplicité de ses manifestations et il la rassemble en réconciliant l’individuel et l’universel. Cette réconciliation de l’individuel et de l’universel ne peut avoir lieu dans la société. En effet, dans la société, les hommes ne sont qu’individus, qu’êtres séparés et opposés les uns aux autres. Dans la société, ils vivent bien dans l’universel, mais ils ne vivent pas pour l’universel, ils agissent bien dans l’universel, mais n’agissent pas pour l’universel. Vivre et agir pour l’universel, tout en trouvant sa satisfaction comme individu, c’est être citoyen. Comme citoyen, chacun s’élève au-dessus de son individualité, chacun sait et veut l’universel comme lui-même. Savoir et vouloir l’universel, c’est savoir et vouloir l’Etat comme sa propre substance, comme le lieu véritable de la liberté. L’Etat n’est en rien en son essence contrainte, il est en son essence l’existence objective de la liberté, le lieu de la liberté comme liberté universelle. Cette existence objective de la liberté est la constitution. La constitution est l’existence objective de la volonté universelle. Vouloir l’Etat, c’est vouloir la constitution et s’y reconnaître, c’est l’envisager comme le produit de son activité et par là même élever sa volonté au plan de l’universel. A la constitution doit correspondre une disposition d’esprit commune qui fait que chacun veut l’Etat comme sa chose propre et en même temps comme la chose publique. Dans les Leçons sur le Droit naturel et la Science de l’Etat, Hegel écrit à propos de l’Angleterre :

« Les Anglais ont un esprit commun parce qu’ils savent que chaque individu reçoit son bon droit, et que l’Etat comme volonté universelle est à eux, est la volonté propre du peuple » § 129, p.209.

Lorsqu’il parle de la volonté propre du peuple, Hegel la différencie de la volonté de la masse. Le peuple au sens politique n’est pas la masse. La masse est la foule informe dont la volonté est arbitraire. Le peuple est un tout qui a une forme et la forme vraie du peuple, c’est la constitution, ce sont les institutions politiques. Opposer le peuple à l’Etat, c’est en fait confondre le peuple comme totalité formée et la masse informe, c’est ne pas voir que le peuple et l’Etat sont indissociables, qu’il n’y a de peuple véritable que lorsque ce peuple se veut comme Etat. Nous comprenons désormais pourquoi le citoyen, à la différence de l’individu, est conscient de l’universel, sait et veut l’universel. Dans la société, l’homme du besoin est plongé dans l’universel dans son activité et dans la satisfaction de ses besoins qu’il le veuille ou non, cet universel des besoins, il ne le veut pas, et d’ailleurs, dans la mesure où vouloir l’universel, c’est aussi s’exposer pour lui, le membre de la société ne combat pas pour la société, pour le système économique. Dans l’Etat, le citoyen sait et veut l’universel en sachant et en voulant l’Etat, en reconnaissant dans l’Etat le lieu de son soi. Cela se manifeste dans la disposition d’esprit du citoyen qu’est le patriotisme, qu’il ne faut en rien confondre avec le nationalisme, d’autant plus que l’Etat au sens de Hegel ne repose en rien sur une souche ethnique. Pour un peuple, vouloir l’existence effective de la liberté universelle, c’est vouloir l’Etat, c’est vouloir son Etat, c’est se vouloir comme membre d’un Etat. L’homme peut comme individu avoir une satisfaction individuelle, mais il n’a une satisfaction universelle que comme membre d’un Etat dont il reconnaît la volonté comme la sienne et qu’il est alors prêt à exposer sa vie pour lui. Les Américains sont devenus libres lorsqu’ils se sont séparés du Royaume-Uni et qu’ils ont établi leur propre Etat. Ils ont voulu une existence politique, ils ne se sont pas contentés d’une existence sociale sous la domination britannique. Pour cela, ils se sont arrachés à leur existence sociale tranquille, ils ont combattu en commun et ont su reconnaître dans leur Etat, dans leurs institutions politiques, leur œuvre commune. Se reconnaître dans son Etat et avoir confiance dans ses institutions, c’est cela ce que Hegel nomme le patriotisme qui ne va pas sans la liberté politique. Cette liberté politique, les membres de l’Etat l’exercent en participant à la vie de l’Etat et cette participation correspond au pouvoir législatif. La participation directe ou indirecte au pouvoir législatif élève chacun au niveau de l’existence politique :

« Au sein du pouvoir législatif, l’état privé parvient à une signification et à une efficience politique » Principes de la Philosophie du Droit, § 303, p.382.

Comme membre direct du pouvoir législatif, le député et le sénateur ne sont pas là comme individus privés défendant des positions privées, mais comme citoyens actifs ayant en vue l’universel. En effet, dès qu’une question est débattue dans les assemblées, elle devient par là-même une question universelle sur laquelle les membres des assemblées ont à se prononcer. Or, ce qui est requis pour la culture politique des autres citoyens, c’est que les débats soient publics et que le public puisse ainsi en prendre connaissance. La publicité des débats est le moyen d’éduquer le peuple à l’universel, à la prise en vue de l’intérêt universel et d’arracher ainsi chacun à sa sphère individuelle. C’est dans le souci des questions politiques comme questions universelles que chacun saisit aussi l’Etat comme sa chose.

Ceux qui opposent la société à l’Etat comme Paine et Marx, ceux qui ne voient dans l’Etat qu’un pouvoir social parmi d’autres, comme une partie des sociologues, manquent l’essentiel. Chacun ne jouit des libertés individuelles que comme membres de l’Etat de sorte qu’ontologiquement, c’est bien l’Etat qui est premier. C’est parce que comme citoyen chacun est membre de l’Etat que comme individu, chacun jouit des droits et des libertés de l’individu. Or être membre de l’Etat, ce n’est pas seulement se savoir comme ayant une existence et une liberté particulière distincte d’autres existences et libertés particulières, c’est sa savoir comme ayant une existence et une existence commune concrétisée dans des institutions politiques. Ainsi, alors que la société est le manque total de l’existence commune et de l’esprit commun, alors que la famille est une existence commune et un esprit commun particulier, l’Etat est l’existence et l’esprit commun universel et conscient de soi. C’est pourquoi la plus haute destination des hommes n’est pas d’être membre d’une société, mais d’être membre d’un Etat. L’Etat, non la société, est la communauté universelle réelle comme communauté politique, mais il s’agit d’une communauté politique qui, à la différence de la Polis antique reconnaît ses droits à l’individu et à ses intérêts.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2012, tous droits réservés.

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