• François Loiret

L'impossible et le monde, tu dois changer ta vie.

Mis à jour : 6 juin 2019



Tu dois changer ta vie de Peter Sloterdijk.

Dans le quasi-désert philosophique français, il est salutaire de trouver des traductions d’outre-Rhin. Le dernier ouvrage de Peter Sloterdijk Tu dois changer ta Vie répare, si l’on peut dire, la faiblesse du précédent, La folie de Dieu. Certaines déclarations provocatrices un peu faciles sur ce que sera le XXIe auraient pu être évitées. Affirmer en effet que notre siècle sera ou devra être celui des acrobates ou des funambules repose au fond sur une compréhension du funambulisme insuffisamment poussée. La première remarque qui s’impose, c’est que la vue d’un funambule n’entretient pas seulement chez les spectateurs l’admiration d’une performance mais aussi le soupçon qu’après tout, il pourrait toujours s’écraser. Le funambule est exposé à la chute sur le sol du « camp de base » pour reprendre une expression de Sloterdijk. La seconde remarque nous est fournie par la lecture de l’admirable première page de Médiocrité et Folie de Hans Magnus Enzensberger, auteur pratiqué avec délectation par Sloterdijk. Cette première page nous apprend combien la marche humaine est hautement improbable du point de vue physique au point que marcher est déjà en soi du funambulisme comme le laisse entendre Enzensberger. Aussi, n’avons-nous pas à devenir des funambules, marcheurs nous le sommes déjà. Le motif nietzschéen du funambulisme et de l’acrobatie tient peut-être à une fidélité bien allemande de Sloterdijk au kunstlich. Il n’est pas si facile que cela de s’extraire de l’idée du pays des Dichter und Denker (l’on sait que tout Künstler est un Dichter). Ce motif, considéré au regard de la verticalité envisagée par l’auteur laisse à désirer. Le funambule de Nietzsche est le succédané de la hauteur dans un monde sans haut ni bas. Si la verticalité exige une ascension, le funambule n’est pas celui qui monte, mais celui qui se déplace un peu plus haut, mais toujours à l’horizontale. Il a seulement surélevé son « camp de base ». Dans cet ouvrage, dont les moments forts sont constitués par une relecture ascétique de Wittgenstein et une réappropriation de la verticalité, on appréciera la visite des mauvaises habitudes et des mauvais exercices dont l’école et l’art contemporain sont les symptômes les plus affolants. A ce titre, Sloterdijk invite à une réappréciation de l’héritage de Duchamp qui serait sans aucun doute salutaire à une époque qui prie « Saint Duchamp » ou même « Saint Warhol » pour couvrir l’inanité de ses mauvais exercices : « Le thème « Duchamp et ses conséquences » occupera encore longtemps la future critique d’art, et il n’est pas avéré que la réputation du père de l’Eglise de l’art après l’art ressorte sans dommage de l’examen probatoire » (p.520). C’est avec justesse que l’auteur souligne la dimension paranoïde des études de Michel Foucault sur le pouvoir et ses « réflexes obsessionnellement antiautoritaires » (p.222) qui ont encore cours chez des auteurs français intellectuellement plastifiés vivant dans le « conformisme critique ». Sans aucune complaisance, Peter Sloterdik nous offre une présentation de la scène intellectuelle contemporaine où règne encore le « kitsch anarcho-critique – pour dire la vérité : la paresse qui aimerait croire qu’elle est une force subversive » (p.226). On n’oubliera pas non plus le passage savoureux sur l’homo bourdivinus comme forme du « dernier homme » et habitant ultime du camp de base dont la passion pour la « théorie critique » n’est rien d’autre qu’un « marxisme abandonné par la foi en la possibilité de la révolution » (p.260). Sloterdijk relève à juste titre que Bourdieu a réussi à aplatir le concept médiéval d’habitus en ignorant délibérément que ce dernier concept « exprime la manière dont il est possible que ce qui réussit déjà fort bien sente l’aspiration du meilleur » (p.269). Il faut bien avouer que Bourdieu et ses sectateurs étaient ou sont des techniciens de l’aplatissement, conçu à tort comme menée « subversive ». Il est d’ailleurs étrange que cette technique de l’aplatissement se retrouve chez certains nietzschéens français, mais la cohérence de la pensée n’a jamais été leur fort (ils devraient relire les pages de Nietzsche sur le socialisme). La pensée de l’exercice à laquelle nous invite Sloterdijk n’est en rien comparable à ces éloges de l’horizontalité qui ont la naïveté de croire qu’en multipliant les horizontalités, on apportera du nouveau, alors qu’on ne fait que s’immerger encore plus dans le monde. C’est avec raison que le philosophe nous rappelle que les maîtres de la tradition étaient des maîtres de la sécession avec le monde. Un exercice ne peut être qu’aspiration par la verticalité et il ne l’est que s’il est époché du monde. On pourra considérer que se forme ici une inflexion interne à l’œuvre de Sloterdijk depuis le premier tome de Sphères. En témoigne la relecture d’Être et Temps. L’existential des exercitants des parcours spirituels, écrit Sloterdik en lisant la Première Epître aux Corinthiens « ne portait pas le nom d’être jeté – celui-ci, on le sait ne vaut que pour ceux qui sont captifs du monde. Leur Dasein était entièrement placé sous le signe de l’attraction vers le plus haut » (p.353). Plus loin, l’auteur invite à une réappréciation de l’être-dans-le-monde à la faveur de son approche de la sécession. Avec Heidegger se produit dès 1927 une immersion complète dans le monde telle que « d’emblée le Dasein est colonisé par des mondanités » (p.630) et a succombé au souci. Cet enfermement dans le monde que diagnostique Sloterdijk n’est pas tant, au contraire de ce qu’il soutient, un retour à la pensée préphilosophique grecque, qu’une réinscription dans Aristote. Heidegger retrouve le monde sans dehors d’Aristote, mais un monde qui, à la différence de celui d’Aristote, n’exige aucune théologie. La conclusion de l’ouvrage est assez curieuse si l’on considère son trajet, sa traversée des exercices de la verticalité et sa critique de l’immersion heideggerienne dans le monde. En effet, la « crise globale » dont nous entretient Sloterdijk demeure au fond plus que mondaine et l’on comprend mal en quoi il était nécessaire de passer par une approche des exercices verticaux pour l’aborder. Le seul fil tenu qui le relierait à cette approche serait la pensée de l’impossible. On regrettera que le philosophe se soit retenu, retenue déjà sensible dès le début de l’ouvrage qui retarde l’examen des exercices verticaux comme si cet examen exigeait certaines précautions. En effet, l’impossible n’est en rien mondain, il n’est pas du monde, et c’est parce qu’il n’est pas du monde qu’il peut inviter à des exercices verticaux. La « crise globale » demeure quant à elle une crise de « l’être-dans-le-monde », mais l’être-dans-le-monde n’est-il pas en crise dans la mesure où il n’est plus aspiré par l’impossible non mondain ?

François Loiret, Colmar, 2011, tous droits réservés.

#Sloterdjik

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