• François Loiret

L'infiniment aimable.



On sait quel grief Heidegger élevait contre le Dieu de la métaphysique moderne lorsqu’il soutenait qu’aucune prière ne pouvait s’élever jusqu’à lui, grief réitéré par Jean-Luc Marion. On pourrait alors se demander si Dieu comme étant infini chez Duns Scot est un Dieu que l’on peut louer et prier. A cela, on pourrait d’abord répondre que Dieu comme étant infini est Dieu conçu métaphysiquement. Mais cette réponse demeure insuffisante. Pour pouvoir y répondre pleinement, il importe d’éclairer le rôle du concept d’ens inquantum ens chez Duns Scot dans son horizon propre, qui n’est pas tant celui de l’être que celui de l’infinité. On a soutenu que le concept d’ens inquantum ens comme concept univoque devait être compris comme condition de possibilité de la métaphysique entendue comme philosophie première. C’était la position du jeune Heidegger, reprise par Honnefelder et Boulnois. Sylvanowicz s’est élevé à juste titre contre cette compréhension en avançant que le concept univoque d’étant concerne avant tout la possibilité d’un discours universel sur Dieu et la création. Nous voudrions montrer ici que le concept univoque d’étant ne peut se comprendre si l’on fait abstraction du fait que pour Duns Scot, Dieu est avant tout amour et comme amour, volonté. La première chose à souligner, c’est que la différenciation du fini et de l’infini ne concerne pas l’étant de n’importe quelle manière, elle concerne l’étant en tant qu’ens quantum comme le dit clairement la question V du Quodlibet :

« Finitus et infinitus non dividitur ens, nisi ens quantum ».

Il s’agit ici de la quantité transcendantale comme quantité de perfection et non de la quantité catégoriale. L’étant envisagé comme ens quantum est l’étant comme réalité. Cet ens quantum comme étant réel est l’objet de la métaphysique et non de la logique. Or le concept d’étant comme concept métaphysique vise l’étant comme neutre et indéterminé puisque l’étant lui-même n’est ni fini, ni infini bien que la division du fini et de l’infini soit la première division de l’étant réel. Cette neutralité vis-à-vis du fini et de l’infini ne signifie pas du tout que le fini et l’infini ne soient pas fondamentalement l’horizon du concept d’étant, bien au contraire. Dans les Question sur la Métaphysique d’Aristote, Duns Scot justifie pourquoi le concept métaphysique de Dieu n’est pas celui de primum movens, mais celui de primum ens :

« Perfectissimus conceptus de Deo possibilis physico est « primum movens », possibilis autem metaphysico est « primum ens ». Secundus est perfectior : tum quia absolutus, tum quia requirit perfectionem infinitam. Nam primum perfectissimum non est perfectissimum quod non est infinitum. Sed enti non repugnat infinitas ».

Le concept de premier étant est supérieur au concept de premier moteur car il est seul compatible avec l’infinité. Un moteur infini en acte demeure quelque chose de littéralement inconcevable à la différence d’un étant infini en acte. Dans le texte édité par Harris en 1927, Duns Scot déclare ouvertement que la ratio entis est la raison de sa compossibilité avec l’infinité envisagée comme mode intrinsèque de l’étant. Ce qui vient donc au premier plan pour Duns Scot, ce n’est pas l’univocité de l’étant comme telle, ce n’est pas non plus la fondation de la métaphysique, mais la possibilité d’une compossibilité de l’étant et de l’infini. Pour pouvoir concevoir l’étant comme infini en acte, il faut former le concept d’étant comme concept univoque. Ce concept n’est pas un concept logique, mais un concept métaphysique puisque la non-répugnance de l’étant et de l’infini doit être comprise comme une non-répugnance réelle. Pourquoi l’infinité exige-t-elle cependant la formation du concept univoque d’étant et ne peut se contenter d’un concept analogique de l’étant ? Duns Scot explique dans l’Ordinatio que seul le concept univoque d’étant permet la formation d’un concept d’étant infini dans lequel l’infinité se présente tout à fait positivement. En effet, si l’étant était conçu analogiquement, toute la positivité reviendrait à l’étant et l’infini ne serait compris que négativement. Autrement dit, s’en tenir au concept analogique d’étant, c’est soutenir que c’est comme étant que Dieu est Dieu, alors qu’emprunter la voie de l’univocité, c’est montrer que ce n’est pas comme étant, mais comme infini en acte que Dieu est Dieu. C’est pourquoi il est absurde de prétendre que l’univocité du concept d’étant amène chez Duns Scot à un égalitarisme ontologique. L’analogie n’arrache pas Dieu à l’horizon de l’étant, puisque pour elle le positif est l’étant. C’est donc l’exigence de la formation de l’infini en acte qui commande l’exigence d’univocité, et non pas le contraire. Mais pourquoi faudrait-il concevoir métaphysiquement Dieu comme infini intensif en acte ? Pourquoi Dieu exige-t-il de nous que nous le concevions dans un concept éminemment positif de l’infini et non dans un concept négatif de l’infini ? Pourquoi en d’autres termes, une voie négative peut et doit être refusée ? « Negationes etiam non summe amamus » s’exclame Duns Scot dans l’Ordinatio. Ce qui est en question dans le rejet de la voie négative, c’est la possibilité même d’un amour de Dieu comme le montre le texte parallèle de la Reportatio : « Nous, nous n’aimons pas souverainement les négations. Il est possible au voyageur d’aimer souverainement Dieu, non sous une raison de négation, donc sous une raison positive, et par conséquent Dieu est connu positivement ». L’exigence d’une connaissance positive de Dieu comme infini intensif en acte s’enracine dans l’amour de Dieu dont nous sommes capables. Ce n’est pas la fondation d’une philosophie première qui détermine la formation du concept univoque d’étant et partant celle du concept d’étant infini, ce n’est donc pas une exigence théorétique, mais une exigence pratique au sens scotien, celle de notre accomplissement dans l’amour de Dieu. Dieu comme étant infini est avant tout l’étant infiniment aimable. Les degrés de perfection chez Duns Scot demandent ainsi à être compris comme des degrés d’amabilité. Mais comment pouvons-nous aimer à sa hauteur celui qui est infiniment aimable ? Il faudrait pour cela que nous puissions être capables d’un amour infini qui semble par avance nous être inaccessible en raison de notre finité. N’y aurait-il pas avec Duns Scot un abîme infini entre Dieu et nous ? Tout le propos de Duns Scot va dans le sens opposé. Dès la première distinction de son Commentaire des Sentences, Duns Scot se charge d’établir que l’infini en acte est le suprêmement aimable et que nous avons la capacité de l’aimer. Nous en avons même la capacité naturelle en tant que volonté, même si in statu isto, c’est-à-dire depuis la chute, il nous faut le secours de la grâce. Aussi Duns Scot s’exclame-t-il :

« Licet appetitus creaturae subiective sit finitus, non tamen obiective, quia est ad infinitum ».

Parce que notre volonté est capable d’infinitisation, elle ne peut être satisfaite que par l’infini et cet infini ne peut la satisfaire que s’il est bien un infini positif, un infini intensif en acte. On sait ce que Descartes en tirera. Dieu comme étant infini n’est cependant pas seulement l’infiniment aimable, il est aussi amour infini et du même coup volonté infinie.

François Loiret, Colmar-Köln, 2010, tous droits réservés.

#DunsScot

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