• François Loiret

Ni holisme, ni individualisme.

Mis à jour : 19 juin 2019



La distinction holisme/individualisme avancée par Louis Dumont apparaît complètement inopérante quand on lit des auteurs supposés « individualistes » comme Smith ou Ferguson. Sa reprise non critique par des philosophes comme Foucault ou Sloterdijk est à ce titre inquiétante. Il y a holisme, dit-on quand le tout a la priorité sur les parties et individualisme lorsque la partie a la priorité sur le tout. Dans une perspective holiste, la partie doit se sacrifier au tout, dans une perspective individualiste, le tout a pour fin les parties. Ferguson déclare dans son Essai :

« Le bonheur des individus est le grand objet de la société civile : comment concevoir qu’un peuple puisse accéder à un bien si ses membres considérés séparément sont malheureux ? » p.158.

Ce passage n’est pas seulement descriptif mais aussi prescriptif. Il ne parle pas seulement de la société telle qu’elle est, mais aussi de la société telle qu’elle peut et même doit être. Une société digne de ce nom a pour objet le bonheur des individus, c’est-à-dire qu’elle doit s’efforcer de permettre à ses membres compris comme individus d’être heureux. Elle ne doit pas faire obstacle à leur bonheur propre. Voilà dit-on une perspective individualiste. Mais dans le passage qui précède, Ferguson dit aussi :

« L’homme, par nature, est membre d’une communauté. Considéré de ce point de vue, il cesse d’être fait pour lui-même. Il doit sacrifier son bonheur, sa liberté, dès qu’ils sont incompatibles avec le bien de la société. Il n’est qu’une partie du tout » p.158.

Ces deux passages ne sont pas contradictoires. La même réalité, la vie sociale est envisagée de deux points de vue différents et compatibles. Si la société doit permettre le bonheur des individus, il n’en reste pas moins que ces individus sont toujours des êtres sociaux. Il y à la fois un bien individuel, le bonheur de chacun et un bien collectif, le bien de la société. Le bien de la société exige de chaque individu qu’il sacrifie son bien individuel, son bonheur, au bien du tout lorsque les conditions l’exigent. Les deux, bonheur individuel et bien de la société, ne sont pas inconciliables, ils se concilient même spontanément ou naturellement, sans contrat, sans décision volontaire. Plus exactement, dans une société spontanément ordonnée, bonheur individuel et bien de la société ne sauraient entrer en conflit, ce qui ne signifie pas du tout que le bien de la société réside dans la somme des biens individuels.

Pour comprendre en quoi il n’y a pas contradiction entre le bonheur individuel et le bien de la société, il faut aborder la dimension profondément éthique des affections sociales dont Dieu a au fond équipé l’homme. Autrement dit, il faut spécifier en quoi consiste le bonheur de l’individu et ce que Ferguson nomme le « bonheur national », le bien de la société.

Contrairement à de nombreux auteurs de son époque, comme les physiocrates, Ferguson ne considère pas que l’étendue du territoire, la population, la richesse définissent à eux-seuls le bonheur de la société. Ils sont certes des constituants de ce bonheur, mais ne sauraient à eux seuls le contenir. De même le bonheur de l’individu ne consiste pas seulement dans la satisfaction des besoins et dans les sentiments de plaisir. Ce serait estimer bien peu l’être humain que de réduire son bonheur à la sommes de ses plaisirs et à la satisfaction de ses besoins. Puisque l’homme est par nature un être actif, son bonheur réside dans l’activité. Mais ce n’est pas n’importe quelle activité qui est constitutive du bonheur humain. C’est ici qu’entrent en jeu les affections sociales, les affections que développent la vie sociale et qui nous lient les uns aux autres dans la société. L’activité qui fait le bonheur des êtres humains est celle qui tend à renforcer l’union des hommes en société, celle qui porte les êtres humains à la bienveillance. La bienveillance n’a plus le même statut que chez Cicéron. Elle est désormais une passion sociale et éthique comme chez Adam Smith. Dans ces conditions, il n’y a nulle contradiction entre bonheur individuel et bonheur social car, écrit Ferguson :

« Le bonheur de l’homme consiste à faire de ses affections sociales le mobile et la règle de sa conduite, à se regarder comme membre d’une communauté dont le bien général doit l’intéresser vivement jusqu’à étouffer ses considérations personnelles qui donnent naissance à la peine, à la crainte, à la jalousie, à l’envie » p.155.

Quelque soit l’époque, quelque soit le type de société, société sauvage, barbare, civilisée, le bonheur de l’individu consiste dans une conduite bienfaisante envers les membres de sa société. Les affections sociales conduisent l’individu à agir vertueusement. Elles développent en lui les vertus sociales que sont la bienveillance, le courage et la tempérance là où Adam Smith accordait la priorité au sentiment de justice, à la sympathie et à la bienveillance. Courage et tempérance renvoient directement à ce qui constitue pour Ferguson le modèle de la vie sociale, à savoir la cité grecque de Sparte. Autrement dit, c’est dans la communauté politique que Ferguson va chercher le modèle de la vie sociale. L’affection que l’individu a pour sa famille, sa tribu, sa cité, en un mot sa société, indissociable d’ailleurs de la haine qu’il peut avoir pour ceux qui ne lui appartiennent pas, le mène à secourir ses semblables, à être généreux envers eux et aussi à affronter en héros les difficultés qu’affronte sa communauté .Il n’est pas de bonheur individuel sans vertu et il n’est pas non plus de bonheur social sans vertu. L’exercice des vertus, indissociable de la présence des affections sociales, est essentiel à la vie en société. On voit alors ce qui peut affaiblir la société, c’est-à-dire menacer le maintien du lien social : la disparition des affections sociales et le recul de l’exercice des vertus. Or, souligne Ferguson, c’est dans la société civilisée qu’apparaît avant tout ce danger. Par contre, lorsque les affections sociales sont entretenues et lorsque l’exercice des vertus est maintenu, alors s’opère la synthèse spontanée de l’individuel et du collectif, alors l’individu est heureux dans une société heureuse. Le lien social véritable est ainsi un lien moral. Il ne l’est que dans la mesure où la société, bien que distincte du gouvernement, se présente pour Ferguson non pas avant tout comme lieu du marché, mais bien comme lieu d’une protopolitique, d’une politique qui est antérieure dans son essence au gouvernement. Le concept de société se présente ainsi dans toute son ambiguïté dès Ferguson dans la mesure où il est présenté comme héritier de la polis antique. Il n’est pas étonnant que toute la pensée de la société du XIXe siècle tendra à conférer à la société, à l’exception de Hegel, les traits de la polis, d’où la chimère d’une société sans gouvernement ou autogouvernée.

François Loiret, Strasbourg-Colmar, 2011, tous droits réservés.

#Ferguson

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