• François Loiret

Suivre la mode est rationnel, la mode selon Hegel.

Mis à jour : 6 juin 2019



La société se présente d’abord comme système des besoins, système économique. L’importance prise par l’économie n’est en rien caractéristique de tout groupement humain, elle l’est seulement de la société. Comme système, la société a sa rationalité propre, celle du calcul tel que l’exprime la science qui est née, la science économique. Elle est une forme d’existence dont les membres sont des totalités de besoins, répondant à leur besoins par le travail, et libre du choix de leur activité. La société suppose donc des individus libres qui ont des besoins indéfinis et qui n’assurent ces besoins que par leur travail et le travail des autres. C’est pourquoi il n’y a pas de société antique ou féodale. L’homme social se présente d’abord comme homme du besoin, c’est-à-dire comme homme dont le souci principal est son bien-être individuel. La société est nécessairement société des individus à condition d’entendre précisément par là des êtres humains qui ont se comprennent comme existence séparée, doué d’une liberté qui leur est propre, qui ne relève pas d’un statut, et qui ont le sentiment d’être égaux au sens où ils affirment qu’aucun n’est supérieur ou inférieur à un autre en tant qu’individu. La société n’est pas une collection d’individus, mais système des relations individuelles, c’est-à-dire le système dans lequel les hommes entrent en relation comme individus. C’est pourquoi la société ne peut en rien exister partout et depuis tout temps. Lorsque les hommes n’ont pas conscience d’être des individus jouissant d’une liberté individuelle et qu’ils ne se supposent pas égaux à tous les autres en tant qu’individus, il n’y a pas de société. En ce sens, ni les clans, ni les tribus, ni les systèmes de castes, ni la féodalité ne constituent des sociétés. Au sens de Hegel, la société est une réalité récente en Europe, elle est née de la décomposition de la féodalité là où cette décomposition a eu lieu, elle caractérise donc avant tout l’Europe occidentale. L’homme social est l’individu libre et séparé porteur d’une multiplicité de besoins. Les besoins ne sont en rien ici des besoins vitaux, ce sont les besoins telle que les aborde la science économique naissante, des besoins qui dépassent le vital et qui sont bien plus variés que ne le seraient des besoins dit vitaux. Les besoins de l’homme social dépassent le vital en leur essence même, ils portent tous la marque de l’esprit et du même coup la marque de l’universel. En effet, la société, c’est l’universalisation des besoins par leur multiplication, leur décomposition, leur différenciation et tout ce mouvement suppose non pas l’impulsion vitale, mais la réflexion. Dans les besoins, l’esprit est présent sous forme de la réflexion qui décompose le besoin en de multiples besoins différenciés. Par exemple, précise Hegel, la réflexion fait éclater le besoin simple de se vêtir en une multiplicité de besoins : chaque partie du corps reçoit son vêtement, de la tête au pied, et ces vêtements sont encore différenciés selon les saisons, selon les activités. Au besoin de se vêtir éclaté en de multiples besoins différenciés correspondent de multiples moyens ou bien différenciés. La société est donc une forme d’existence qui se différencie de toutes les autres par cette multiplication indéfinie des besoins et des moyens de les satisfaire. L’homme social, c’est l’homme qui est en relation avec d’autres hommes comme porteur de besoins virtuellement infinis, en cela il se différencie clairement de l’homme tribal, de l’homme antique ou de l’homme féodal dont les besoins étaient d’une manière ou d’une autre limités. L’homme social, c’est l’homme qui cherche à satisfaire des besoins toujours nouveaux ou à inventer des moyens nouveaux suscitant des besoins nouveaux. La société se présente du même coup comme la sphère de l’abondance et du confort, mais aussi comme celle du manque et de l’inconfort. Elle est bien celle de l’abondance en raison de la priorité qu’on y donne à la satisfaction de besoins indéfinis, elle est bien celle du confort dans la mesure où les moyens toujours plus diversifiés répondent à ces besoins ou les suscitent, mais elle est aussi celle du manque dans la mesure où les besoins ne cessent pas, elle est aussi celle de l’inconfort dans la mesure où l’existence dépend de moyens multiples et que le confort atteint ne se présente plus comme suffisant :

« La quête effrénée qui cherche à inventer les moyens de satisfaire les besoins est à chaque fois à nouveau relancée par chaque moyen nouveau. Par cette multiplication des moyens, le confort est augmenté, mais l’inconfort fait son entrée dès lors qu’on a le besoin de moyens si nombreux » Leçons sur le Droit naturel et la Science de l’Etat, p.156.

On ne peut comprendre cette multiplication des besoins et des moyens de les satisfaire sans tenir compte du double aspect de l’homme social. L’homme social n’est pas que besoin, il est aussi fierté, il ne cherche pas seulement la satisfaction, il cherche aussi la reconnaissance dans cette satisfaction. La satisfaction doit lui permettre de se faire valoir. Il est donc aussi bien thymique qu’érotique. On ne peut donc aborder unilatéralement l’homme social comme un homme érotique et la consommation comme un processus érotique, n’en déplaise à Fukuyama. La consommation comporte aussi une dimension thymique car ce n’est pas la recherche de la satisfaction mais aussi la recherche de la reconnaissance qui est au principe de la multiplication des besoins et des moyens car l’homme social ne cesse de se comparer aux autres. Cette comparaison incessante conduit à une double impulsion, l’impulsion à l’imitation et à l’impulsion à la distinction qui sont à la source de la multiplication des besoins et des biens et qui ont leur racine dans la contradiction inhérente à l’homme social, contradiction qu’il ne dépasse pas : la conscience de l’inégalité dans l’égalité. A propos de la première impulsion, celle à l’imitation, Hegel écrit dans les Leçons sur le Droit naturel et la Science de l’Etat :

« La conscience de l’inégalité avec autrui dans la conscience de l’égalité fonde l’impulsion de produire et de représenter son égalité avec autrui, l’impulsion de l’imitation dans laquelle l’attrait est de se procurer la même chose jouissance inconnue et en général d’avoir ce que l’autre a » p.157.

L’homme social se pose comme égal à tout autre membre de la société, c’est-à-dire qu’il estime que toutes les jouissances lui sont accessibles, ce qui n’était en rien le cas dans les collectifs antérieurs à la société. Dans la mesure où d’autres ont des jouissances qu’il n’a pas, et qu’ils ont en cela un avantage sur lui, il détruit cet avantage en cherchant à obtenir lui aussi ces jouissances. L’homme social satisfait sa fierté, son désir de reconnaissance en se procurant les biens que d’autres ont et par là, il rétablit l’égalité. Mais en même temps, ce désir de reconnaissance le porte vers le comportement contraire, se distinguer des autres, rétablir l’inégalité en se procurant de nouveaux biens que les autres n’ont pas. Ce double mouvement produit la mode comme processus par lequel l’homme social se rend semblable aux autres d’un côté et se distingue des autres de l’autre. La mode, qu’il faut envisager ici dans tous les domaines possibles, repose en effet aussi bien sur le souci d’être semblable aux autres que de se distinguer des autres, aussi bien sur l’égalité que sur l’inégalité. Elle régit le comportement de l’homme social et le constitue comme toujours avide de nouvelles jouissances non seulement parce qu’il cherche le bien-être mais aussi par ce que la similitude et la distinction son constitutives de ce bien-être. Dans la mesure où la multiplication des besoins et des moyens de les satisfaire sont une des expressions de l’universel dans la société et donc de la rationalité de la société, il en résulte, souligne Hegel que suivre la mode est tout à fait rationnel, c’est-à-dire conforme à la rationalité de la société. La mode n’est en rien irrationnelle, elle est constitutive de la vie en société. La société se présente donc alors non comme un système qui répond à des besoins limités, mais comme un système de surabondance. La surabondance, écrit déjà Hegel en 1817, est la fin de la société. Cette surabondance définit le luxe et loin de rejeter le luxe, Hegel le salue en des termes proches de ceux de Ferguson, mais plus spéculatifs. Le luxe est de l’universel : plus il y de luxe, plus il y a d’universalité puisqu’il y a plus de besoins et de moyens de les satisfaire. Le luxe comme la mode est rationnel. Rejeter le luxe et la mode serait irrationnel, ce serait se méprendre sur ce qu’est la société.

La multiplication des besoins et des moyens passe par la médiation de la comparaison aux autres mais elle passe aussi par la médiation des besoins et des activités des autres de sorte que se constitue une dépendance universelle des individus indépendants comme le montre Hegel dans le § 183 des Principes de la Philosophie du Droit :

« Dans son effectuation, la fin égoïste, ainsi conditionnée par l’universalité, fonde un système de dépendance multilatérale, de sorte que la subsistance et le bien-être de l’individu séparé [ …] sont entrelacés avec la subsistance et le bien-être de tous et fondés sur ceux-ci » p.260.

Chaque individu est indépendant, il est l’est déjà dans sa fin, qui est son propre bien-être, mais chaque individu est aussi bien tout à fait dépendant car la satisfaction de ses besoins passe par la médiation de ce qui est produit par les autres. La société exclut l’autarcie en matière de besoins, elle suppose le travail universel et l’échange universel. Les moyens qui satisfont l’individu ne sont pas produits par lui, ils supposent pour arriver à lui une longue chaîne d’activité et d’échanges puisqu’ils se présentent à lui comme marchandises. Ce qui peuple l’environnement de l’homme social, ce sont avant tout des marchandises, des produits qui supposent un commerce et une production très étendus. En effet, les biens que se procurent l’homme social ne sont plus, pour la plupart des biens produits localement. Dans l’existence présociale, on buvait à l’auberge le vin local, on se vêtait du lin produit localement, dans l’existence sociale, on boit du café et on se vêt de coton cultivés dans des pays très lointains et transformés ailleurs. Dans l’Esthétique, Hegel présente de façon saisissante cette caractéristique de l’existence sociale comme existence dépendant d’un système de production et d’échange universel :

« Même dans son environnement le plus proche, il n’est plus en son pays d’une manière telle que son environnement apparaisse comme son propre ouvrage. Ce qu’il dispose autour de lui n’est pas produit par lui, mais est pris dans la réserve des choses existantes, produits par d’autres » p.345.

Il n’y a donc pas de société là où il n’y pas un système d’échange universel où les produits se présentent comme des marchandises. La société est en ce sens indissociable du marché.

François Loiret, Colmar, 2012, tous droits réservés.

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