• François Loiret

Tombeau de Derrida



Dans un entretien Derrida a déclaré avoir honte au petit matin de la tâche à laquelle il se livrait chaque jour, la déconstruction. Derrida savait encore ce qu'était un magister et pour lui Platon, Aristote, Hegel, Husserl, Heidegger etc. demeuraient des maîtres, sans quoi il n'aurait jamais eu de honte à éprouver. Les "déconstructeurs" d'aujourd'hui n'ont pas cette honte, car ils n'ont pas séjourné, comme l'a encore fait Derrida dans les oeuvres des maîtres. Prêt à dénoncer les maitres, ils font de Derrida autre chose qu'un maître : un fétiche ou une idole, ce qui est plus grave. Partisan, c'est le mot qui convient, de la "pensée critique", il ne leut viendrait pas à l'esprit de pratiquer une époché salvatrice à propos des textes de leur idole.

Pour Derrida, avant qu'il n'aille se coucher, les textes de la tradition qu'ils lisaient étaient des pièges. Lire, c'était affronter un piège, le démonter, afin de n'y être pas piégé. La déconstruction était le démontage des dispositifs piégants des textes de la tradition. Fort de n'être pas tombé dans tous ces pièges, Derrida pouvait revendiquer d'être le meilleur démonteur de pièges de son époque. Aussi, lorsqu'il reproche à Deleuze, à Agamben, à Heidegger et à bien d'autres, de penser "métaphysiquement", il leur déclare que, plus malins qu'eux, il a su déjouer les pièges des textes où ils ont été piégés. Derrida n'a jamais su penser comme Hannah Arendt que les textes pouvaient être lus avec générosité pour ce qu'ils apportent. Sauf que le démonteur de pièges a lui-même été piégé par un démonteur de pièges plus illustres, à savoir Heidegger. Il faut en effet savoir que les textes des démonteurs de pièges sont, eux, des textes véritablement piégés où l'auteur se piège lui-même. Ainsi, dans son Journal, Hannah Arendt évoque la ruse de Heidegger le renard qui, piégé dans son terrier, y a invité ses lecteurs et auditeurs. Derrida fut piégé dans le terrier de Heidegger. La déconstruction comme exercice philosophique en est le résultat. Cet exercice de la déconstruction ne menait pas à rien, on ne peut même pas dire qu'il n'ouvrait pas à une construction, bien au contraire. Quelle construction ? Derrida nous le dit dans Apprendre à vivre enfin : "Pour la pensée, la question de la survie prend désormais des formes absolument imprévisibles. A mon âge, je suis prêt aux hypothèses les plus contradictoires à ce sujet : j'ai simultanément, je vous prie de me croire, le double sentiment que, d'un côté, pour le dire en souriant et immodestement, on n'a pas commencé à me lire, que s'il y a certes, beaucoup de très bons lecteurs (quelques dizaines au monde, peut-être, et qui sont aussi des écrivains penseurs, des poètes), au fond, c'est plus tard que tout cela a une chance d'apparaître ; mais aussi bien que, d'un autre côté, simultanément donc, quinze jours ou un mois après ma mort, il ne restera plus rien. Sauf ce qui est gardé par le dépôt légal en bibliothèque. je vous le jure, je crois sincèrement et simultanément à ces deux hypothèses". Le piège de Heidegger fonctionne encore : nous revoilà au pays des Dichter und Denker, des Dichter-Denker, le tout dans une prose nietzchéo-heideggerienne selon laquelle l'heure de notre philosophe n'est pas encore venue. Les "partisans" ou les idolâtres voire les fétichistes de Derrida feraient bien de méditer cela, surtout s'ils ne sont pas Dichter-Denker. A moins d'être Dichter-Denker, et il n'y a pas beaucoup selon Derrida, aucune chance de comprendre les textes du "maître". Il est curieux que les lecteurs de Nieztsche, de Heidegger et de Derrida aient pu accepter sans sourciller de telles déclarations outrecuidantes, à moins qu'ils ne soient tombés dans une fascination maladive. Affirmer que le véritable lecteur se compte par dizaines et qu'il n'est même pas encore venu, c'est une vexation de haute intensité à l'adresse des lecteurs, vexation admise sans problème d'ailleurs par un certain nombre d'entre eux qui ne cessent de dénoncer la figure du magister qu'ils ne connaissent pas et à laquelle ils préfèrent celle du pseudo-prophète. Il est même littéralement incroyable que dans "nos temps démocratiques", comme aurait dit Tocqueville, une telle outrecuidance passe si aisément, mais les esprits confus pullulent.

Passons sur l'adhésion germanique aux Dichter-Denker et venons en à la deuxième hypothèse. Benoît Peeters dans sa biographie généreuse souligne une compulsion symptômatique de Derrida: recueillir le moindre papier, la moindre photographie, la moindre trace. La trace dans la vie de Derrida avait une dimension très matérielle. La hantise de Derrida était de perdre ses traces. Avec elle, il a édifié une pyramide. On comprend mieux, à partir de là, la lecture complètement erronée qu'a pu faire Derrida de l'écriture chez Hegel. Derrida ne pouvait supporter l'écriture mobilisatrice proposée par Hegel car elle ne garantissait pas le maintien de l'archive pyramidale. La déconstruction conduit bien à une construction : le tombeau de Derrida, la pyramide scripturaire qui saura résister à la mobilité des signes. Derrida a choisi la pyramide, il n'a pas choisi le pullement de la poussière ou plutôt il n'a pas affronté le pullullement de la poussière. Derrida, à la différence de Hegel, ne voulait pas devenir poussière. Il s'est ainsi momifié dans ses archives.

François Loiret, Colmar, 2011, tous droits réservés.

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