• François Loiret

De la Kleptocratie.



Comme je l’ai déjà indiqué dans Le premier homme et le dernier homme selon Francis Fukuyama, un essayiste français connu a en quelques lignes prétendu montrer la complicité de l’approche de Peter Sloterdijk avec celles des néolibéraux. Selon Rosanvallon, puisqu’il s’agit de lui, « il est difficile de trouver plus brutale expression de la nouvelle défiance rampante vis-à-vis des institutions de solidarité » (La Société des égaux, p.297) que la position de Sloterdijk dans La Révolution de la Main qui donne (FAZ, 10 juin 2009). Il s’agit pour notre essayiste de sous-entendre que le philosophe allemand en appellerait à une désolidarisation active comme selon d’autres, il aurait exigé une révolte des citoyens trop imposés contre l’Etat fiscal. Il va de soi, pour qui sait lire ou qui veut lire, sans prétendre régler son compte à un philosophe « insupportable » que Peter Sloterdijk n’a ni appelé à une révolte anti-fiscale des citoyens allemands ni lancé le mot d’ordre d’une désolidarisation. Sloterdijk dit seulement « on pourrait en venir à des désolidarisations de grand style », il s’agit de l’évaluation d’un risque, non d’un appel. Si je lisais Rosanvallon, comme il lit Sloterdijk, je devrais dire qu’il en appelle à une désolidarisation massive des classes moyennes et des classes populaires actives puisqu’il écrit : « c’est le malaise des classes moyennes et des classes populaires qui est en jeu dans ce qui est perçu comme une crise de la réciprocité » (La Société des égaux, p.378) et qu’il fait le procès des secours de l’Etat aux plus pauvres puisqu’il déclare : «ce sont en conséquence les « exclus » qui sont devenus les cibles privilégiées de ses interventions et de ses opérations de redistribution, le transformant de plus en plus en Etat d’assistance. Le souci de réduction des inégalités s’est du même coup rétréci pour se focaliser sur le traitement de la pauvreté » (p.380). Mais comme je lis sans arrière-pensée, je n’attribue pas à Rosanvallon ce qui n’est dans son ouvrage qu’un diagnostic des temps, mais il aurait été bienvenu qu’il n’attribue pas au philosophe allemand des intentions douteuses alors même qu’il dresse philosophiquement un état des lieux. Que la façon dont Sloterdijk dresse cet état des lieux ne plaise pas à Rosanvallon qui semble encore éprouver un certain amour des vieilleries de l’Ecole de Francfort, c’est une chose, accuser l’auteur de visées qu’il n’a pas, qu’il n’a jamais eu pour celui qui a lu ses ouvrages, c’est autre chose. Il s’agit maintenant d’en venir à un éclaircissement résolu de ce que montre le philosophe allemand dans son article du FAZ. Cet éclaircissement n’a pas la prétention de plaire à ceux qui prennent des réflexes conditionnés pour de la pensée.

Il est navrant de constater que dans une situation de crise complexe, comme le sont toutes ces situations, des intellects qu’on pourrait penser avertis de la complexité des choses se risquent à des simplifications qui consistent à faire porter à un seul acteur tout le poids des événements. L’acteur incriminé le plus souvent est au choix : les banques, les marchés financiers, le libéralisme, le « capitalisme ». Le « malheur » de Sloterdijk, c’est qu’il ne tombe pas dans ses simplifications et qu’il ose avertir des états de chose complexe. Avec raison le philosophe souligne dans La Révolution de la Main qui donne que le mot « capitalisme » est avant tout devenu un slogan pour des combats incertains et une « insulte systémique ». Loin d’aider à estimer la situation, il empêche toute estimation et s’articule à cette pose moralisante abstraite qu’ont ceux qui, depuis Rousseau, sont convaincus qu’ils possèdent le monopole de la morale. Moralité abstraite de l’entendement, aurait dit Hegel. Sloterdijk nous montre que nous ne vivons en rien dans des Etats « capitalistes ». Il faut être aveugle pour ne pas voir que les Etats sociaux européens, même avec les réaménagements qu’ils ont connus depuis 1979, moins en France qu’ailleurs, sont loin d’être des Etats capitalistes. Et on ne peut même pas le dire des Etats-Unis d’Amérique. Nous vivons dans une situation de semi-socialisme, un socialisme qui suppose l’économie de la propriété privée, et qui cependant exproprie par l’impôt une partie conséquente de la richesse produite. Cette expropriation porte le doux nom de « redistribution » mais n’en est pas moins une expropriation. S’il y a bien des auteurs qui peuvent nous informer du caractère capitaliste ou non de la situation, ce sont bien les auteurs libéraux ou néo libéraux qu’il serait préférable de lire. Marx, en son temps, avait lu les « économistes bourgeois » alors que ceux qui se réclament plus ou moins de lui aujourd’hui n’ont peut-être même pas ouvert un manuel d’économie, l’approche moralisante leur suffisant. Un auteur libéral comme Milton Friedmann ne caractériserait certainement pas notre situation comme pleinement capitaliste dans la mesure où le capitalisme suppose non seulement l’entreprise privée, mais l’extension du marché partout où il permet l’allocation des ressources, y compris en matière d’instruction. Une « économie de marché » ne suppose en rien de gigantesques transferts sociaux assuré par un Etat fiscal. L’Etat contemporain comme Etat fiscal et redistributeur, assurant à ses administrés un confort multiple par le biais de prélèvements tout aussi multiples ne peut être unilatéralement décrit comme un « Etat capitaliste ». Ce mot du XIXè siècle ne peut plus permettre un diagnostic quant à la présente situation, et c’est que nous dit en partie Sloterdijk, que cela plaise ou non. Un philosophe n’écrit pas pour maintenir les lecteurs dans un confort moral, les sortir de leur sommeil dogmatique, telle est sa tâche.

Avec le mot « capitalisme » et l’expression « critique du capitalisme » des individus jouissant de positions privilégiées et d’emplois protégés, financés, comme c’est le cas en France, par la « collectivité », peuvent se permettre le luxe de se décharger moralement en attribuant tous les maux au « monstre » ainsi nommé. Une enquête précise sur les électorats français confirmerait le diagnostic, les éléments existent. Leur confort moral leur permet de se lamenter sur la pauvreté (« oh les pauvres pauvres ») ou de « militer » contre « l’appauvrissement ». Il y en a d’autres qui agissent vraiment, comme feu l’abbé Pierre, mais il avait d’autres ressources spéculatives, il était franciscain. Sans prendre de gants, Sloterdijk a su courageusement défaire cette complaisance dans le troisième volume de Sphères, Ecumes, en insistant sur le fait si évident qu’il en aveugle beaucoup que nous sommes bien au-delà de la misère dans nos Etats quoi qu’en ait pu dire des misérabilistes comme Bourdieu. Notre philosophe n’a jamais prétendu qu’il n’y avait plus d’individus misérables, mais une différence s’impose entre des Etats où 5 à 15% de la population vit dans la misère et des Etats où 80 à 90% de la population vit dans la misère ou même la famine (la Corée du Nord en est un bon exemple). Comme il le dit

« Pour pouvoir parler à la société « riche » de sa richesse – et des implications morales de celles-ci – il faudrait être un positiviste dépourvu de tact et manquant de sens des tensions qui accompagnent l’être-tenu-dans-la prospérité » (Ecumes, p.603).

Et il poursuit plus loin, avec un manque de tact calculé :

« Mais si en vérité, le principal refoulement de notre époque concernait notre propre confort ? Si la négation des gâteries opérées avec succès constituait le leitmotiv de tous les discours publics dans le monde du superflu ? Si le secret de fabrication de la « société » actuelle tenait à l’actualisation permanente de pénuries imaginaires à destination des « larges classes moyennes » ? (p.604).

Si une pauvreté importée fait croire au lectorat du quotidien Le Monde que la grande misère est de retour comme l’affiche en première page le summum de l’hypocrisie moralisante qu’est ce journal, il n’en reste pas moins que les européens occidentaux sont bel et bien sortis de la misère et qu’ils jouissent d’une démocratisation du luxe sans précédent historique comme l’avait déjà diagnostiqué Galbraith dans The affluent Society à propos des Etats-Unis en 1958 ! En clair, la misère est à l’état résiduel. Le dire, ce n’est pas du tout nier l’existence de poches de misère, mais seulement remettre à sa place le discours moralisant et vindicatif tenu sur la situation qui veut faire croire qu’une baisse temporaire du pouvoir d’achat est une chute dans la pauvreté la plus noire. La faiblesse des propos tenus sur l’ère d’abondance, la dénonciation conservatrice de la « consommation » à gauche comme à droite, donne parfois l’impression qu’une aristocratie auto-proclamée se lamente sur la « vulgarité » d’un luxe étendu à tous. Que la démocratisation du luxe n’implique en rien que tous se mettent à écouter la Selva morale de Monteverdi et à lire le Quodlibet de Jan Hus, on le savait depuis Nietzsche au moins, plus lucide que Marx à ce propos (dans la « société socialiste », comme on le sait, chacun recevra une formation artistique et scientifique, « scientifique » pris au sens de Hegel, pas au sens des expérimentateurs). Il n’y a pas à s’en lamenter puisque la démocratisation du luxe est indissociable d’une érotisation et d’une frivolisation complètes des conduites. Or cette démocratisation du luxe est indissociable de l’Etat fiscal et des banques. Toutefois, comme Sloterdijk l’avait déjà montré dans Colère et Temps, Etat fiscal et banques ne sont pas exempts de fragilité.

Qui veut parler de l’Etat fiscal contemporain est bien amené à tenir des propos déplaisants, surtout pour ceux qui se confortent dans des expressions d’un autre siècle comme « exploitation » et « justice sociale ». Néanmoins, ceux de l’autre bord, libéraux et conservateurs n’ont pas plus à se réjouir du diagnostic de la situation et leurs applaudissements aux propos tenus dans le FAZ témoignent d’un autre type de mécompréhension. Le concept d’exploitation comme le souligne Sloterdijk dans Le Palais de Cristal repose sur la négligence complète par Marx du working rich et l’identification douteuse du « travailleur » à l’ouvrier des manufactures et fabriques. Quand au concept de « justice sociale » il peut rarement dissimuler sa charge thymotique et érotique composée d’un mélange de ressentiment, de jalousie et d’envie et il est obvie que toute redistribution est dans tous les cas une injustice quoiqu’en dise Aristote. Toujours est-il qu’il serait bien difficile de prétendre que la redistribution se fasse en faveur « d’exploités » que nul « n’exploite » : « On néglige le fait que dans l’Etat moderne du confort et de la redistribution, l’improductivité passe directement de la tête à la base de la société – ce qui fait apparaître le phénomène pratiquement sans précédent du pauvre parasitique. Alors qu’on pouvait normalement supposer, dans le monde agro-impérial, que les sans-moyens étaient des productifs exploités, les pauvres du palais de cristal – portant le titre de chômeurs –vivent plus ou moins en dehors de la sphère de la création de valeurs (et leur soutien est moins affaire de « justice » que de solidarité nationale et humaine) » (Le Palais de Cristal, p.328). Ceux qui brandissent la « justice sociale » à tout moment supposent fallacieusement que ceux qui ont ne méritent pas ce qu’ils ont, mais qu’ils l’ont « volé » à ceux qui n’ont pas. Nous retrouvons là le mythe marxien de l’accumulation du capital par l’expropriation qui ne repose au fond que sur une observation partiale de l’histoire anglaise : Marx aurait eu bien du mal à identifier une telle « expropriation » en France et ailleurs à moins de considérer que l’expropriation de l’Eglise par l’Etat fut le prélude de l’accumulation capitaliste. C’est avec raison que Sloterdijk voit la source de ce mythe dans la première phrase du second Discours sur l’Origine de l’Inégalité, phrase la plus absurde qui ait pu être écrite sur la propriété, de la part d’un auteur dont Nietzche avait justement remarqué qu’il mêlait sensiblerie, ressentiment et intolérance (il suffit de relever dans le Contrat Social le nombre d’occasions de condamnations à mort – le passage sur la religion civile est à cet égard édifiant. Tout autre est la position de Hobbes sur ce sujet). Le constat est brutal et toutefois sans appel : les pauvres sont bien ceux qui vivent aux dépens de l’activité productive. Sloterdijk dit-il qu’il faut en finir avec une telle charge comme l’en accuse implicitement Rosanvallon ? En aucune manière. Mais là où ce dernier parlerait au nom de la « justice sociale », mélangeant d’ailleurs justice et solidarité, le philosophe allemand parle au nom de la solidarité, ce qui est tout autre chose. Il n’en reste pas moins qu’une telle situation peut comporter un risque et ce risque Rosanvallon, comme on l’a remarqué, s’en fait l’écho : que les groupes actifs renoncent à la solidarité en raison des charges de plus en plus lourdes qui pourront peser sur eux. Pendant ce que l’on appelé les Trente Glorieuses et même un peu au-delà, ce sont avant tout les classes moyennes qui ont profité de l’Etat fiscal comme l’avaient bien examiné les libéraux (Henri Lepage, Demain le Libéralisme). Ces mêmes libéraux avaient aussi souligné il y a plus de trente ans que les classes moyennes pouvaient supporter les charges de l’Etat fiscal tant que ce qui leur était pris d’une main leur était rendu de l’autre. Or lorsque la main qui prend ne leur donne plus autant, les classe moyennes et populaires actives, groupe le plus nombreux, commencent à se dire qu’elles font les frais de la nouvelle situation dans laquelle se retrouve l’Etat fiscal, situation qui n’est en rien imputable de façon unilatérale aux banques, au marché financier, au « libéralisme ». Bien avant le « tournant libéral », les économistes libéraux avaient souligné que les dépenses des Etats sociaux augmentaient plus vite que le produit intérieur brut. Selon Edouard Bonnefous cité par Henri Lepage, de 1971 à 1978, le taux de croissance des dépenses de l’Etat français était annuellement de 18% et celui du PIB de 13,3% (Demain le Libéralisme, p.146).La reprise des critiques qu’ont pu faire les libéraux à l’Etat social et fiscal ne suppose en rien une adhésion du philosophe allemand au libéralisme, elle ne présente même pas le caractère de fascination infantile qui caractérise la lecture qu’en a faite Foucault. Ces critiques en effet ne sont pas dépourvues de pertinence et elles ont même plus dans la situation française que dans la situation allemande. La recevabilité de ces critiques est fonction du poids de la masse qui bénéficie d’un emploi public dont il faut bien dire qu’elle demeure directement étrangère à toute activité productive. Suréglementation, surtaxation et surendettement ne sont pas des lubies inventées par les auteurs libéraux, mais bien des réalités dont nous aurons à prendre la mesure. Ce que disent les libéraux et que Sloterdijk dans sa mansuétude ne dit pas, c’est qu’une partie conséquente de la richesse expropriée passe dans la création d’emplois publics que l’on pourrait dire fictifs ou dans la gabégie administrative (il existe aussi des emplois fictifs dans le privé). Pour prendre un exemple clair, l’augmentation du budget de l’éducation nationale en France ne se traduit en rien par une amélioration de l’instruction, le problème étant ailleurs que dans l’obtention de « moyens ». Dans ces conditions, croire qu’on pourra répondre à la situation, comme le prétend Rosanvallon, en « réhabilitant l’impôt », c’est-à-dire en clair en accroissant la pression fiscale, c’est se leurrer. Aux problèmes du temps, certains s’imaginent que la solution est encore dans plus de réglementations, de taxations, ils font fausse route. C’est qu’en effet nos Etats affrontent une situation explosive que Sloterdijk a analysé dans Colère et Temps peu de temps avant que n’éclate la crise des subprime.

La « société d’abondance » comme l’appelait Galbraith ou l’Etat de la gâterie comme l’appelle Sloterdijk marche à l’endettement et même au surendettement. Sans les banques et leur système de crédit ouvert, la démocratisation du luxe que nous connaissons n’aurait pas été possible. Tous sont endettés, Etats, entreprises, ménages. On vient de s’en rendre compte récemment lorsqu’ont été divulgué des informations signalant que telle grande entreprise sans le secours des banques aurait été dans l’incapacité totale de verser les salaires. Salaires, aides multiples de l’Etat aux entreprises et aux ménages, équipement des ménages en « bagatelles » ou en « babioles » comme auraient dit ces philosophes classiques qu’étaient Ferguson et Smith supposent l’endettement. Le stress de la dette, avance Sloterdijk dans Tu dois changer ta vie, permet d’expliquer les performances des économies de la propriété privée bien plus qu’une mythique « exploitation du travail ». Mais un système de l’endettement peut facilement se muer en un système du surrendettement. Or s’endetter, c’est parier, et précisément parier sur l’avenir. De même confier ses fonds à des banques, c’est aussi parier sur l’avenir. C’est qu’avait très bien compris Charles Ponzi, l’inventeur du jeu de pyramide. Or le jeu de pyramide à la Ponzi n’est en rien un génial accroc à l’économie de la propriété privée. C’est d’ailleurs sur lui que repose l’Etat fiscal et redistributeur, indissociable de cette économie, précise lucidement Sloterdijk :

« les citoyens des pays européens sont de plus en plus nombreux à comprendre que l’Etat providence, notamment pour ce qui concerne sa construction centrale, ressemble à un jeu de pyramide dans lequel les anciens joueurs tirent abondamment les marrons du feu tandis que ceux du troisième tour y laissent leur chemise. Parallèlement, les budgets extrêmement endettés de la plupart des pays ont eux aussi toujours le caractère de systèmes Ponzi dont la stabilité repose en grande partie sur l’incapacité quasi religieuse des créanciers à se représenter un Etat en défaut de paiement (bien que les crises d’insolvabilité de la Russie et de l’Argentine aient prouvé que l’impossible peut se produire » (Colère et Temps, p.274).

Signalons que Colère et Temps a été publié en 2006 et non en 2011. Signalons aussi que les détenteurs de bons d’Etat sont aussi des Etats : le travail des agences de notation est utile à l’Etat chinois, il sait à qui acheter de la dette. Aujourd’hui, cette « incapacité quasi religieuse » est en train de disparaître et des Etats dont les dépenses augmentaient plus que leurs ressources depuis plus de quarante ans se retrouvent aux abois. C’est que les dépenses de ces Etats étaient bien un pari sur l’avenir, au niveau le plus simple un pari sur le taux de croissance. Si le taux de croissance attendu n’est pas au rendez-vous, si le déni des questions démographiques persiste, si les actions réelles de l’Etat malgré une réformite aigüe demeurent aussi désastreuses, si les groupes touchés par les prélèvements obligatoires ne reçoivent plus de la main qui prend ce qu’ils attendaient qu’elle leur donne, car eux aussi ont parié sur l’avenir, la situation globale devient pour le moins préoccupante et ce n’est pas le repli frileux sur des analyses plus ou moins marxistes qui y changera grand-chose.

J’ai dit plus haut que les partisans du libéralisme avaient eu tort de se réjouir comme certains l’ont fait des analyses menées dans La Révolution de la main qui donne. S’ils avaient lu Colère et Temps, ils auraient en effet appris que « rares sont les partisans du capitalisme régulier qui arriveraient à définir avec une précision suffisante la différence entre le mode d’économie qu’ils prônent et un simple jeu de pyramide. Il est indéniable que le phénomène du profit non mérité – ou plus généralement du revenu sans prestations – est encore très côté, y compris chez les vétérans du système capitaliste » (p.270). La confiance dans le marché pour faire face à l’avenir peut être aussi aveugle que la confiance en l’Etat fiscal dans la mesure où les capacités du marché sont « sans doute moins brillantes que ce que ses exégètes ne cessent d’affirmer. Il suffit de lire le mot sustainability, omniprésent, comme un symptôme névrotique, pour saisir à son point critique le doute qu’éprouve le statu quo sur lui-même (p.272). Le philosophe allemand ne « fonctionne » pas en mode binaire, le diagnostic qu’il porte sur l’Etat fiscal n’implique en rien une apologie du marché. A la kleptocratie d’Etat peut répondre la kleptocratie des banques qui se fonde sur la même attitude. De même que les investisseurs forcés en charges fiscales et sociales attendent un retour sur investissement, les investisseurs libres en capitaux financiers attendent eux-aussi un retour sur investissement. Or de même que les premiers doivent, s’ils sont lucides, s’attendre à la mégalothymie de la haute fonction publique pour laquelle l’argent prélevé semble être un don du ciel, les seconds doivent s’attendre à la mégalothymie des acteurs de la finance. La conjugaison des deux comportements mégalothymiques, à savoir des dépenses étatiques constamment en hausse et des conduites risquées sur le marché financier est explosive. Mais il ne faut pas oublier l’érotisation et la frivolisation des conduites des autres acteurs que sont les « consommateurs », eux-aussi ont fait des paris sur l’avenir de sorte que « ce qui porte ici le nom de « consommation » désigne la propension des clients à participer à des jeux d’accélération de la jouissance, fondée sur le crédit – au risque de passer une grande partie de leur vie à effacer les dettes » (Colère et Temps, p.276). L’avidité n’est en rien un affect propre aux acteurs financiers, comme l’a très bien remarqué Fukuyama dans son portrait du dernier homme. Frivole, le dernier homme est avide de toutes sortes jouissances, y compris des jouissances littéraires. Des esprits chagrins et tristes, que l’on pourrait tout à fait nommer « conservateurs », se lamentent de la frivolité de leurs concitoyens avides de divertissements, mais les voyages, les explosions de la production photographique individuelle, même si elle se prétend « artistique », les expositions de sa vie intime sur des « réseaux sociaux » dont on oublie qu’ils sont en réalité des entreprises qui tablent sur la frivolité des individus, participent eux-aussi de l’avidité et de la frivolité. Ce qu’oublient nos contemporains avides et frivoles c’est que leur frivolité a le coût de leurs dettes. Mégalothymie des uns, frivolité des autres. Nous examinerons prochainement les limites d’une approche trop grecque en termes de thymos et d’éros.

François Loiret, Colmar, 2011, tous droits réservés.

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