• François Loiret

L'écriture de l'apprendre et le prétendu phonocentrisme.

Mis à jour : 19 juin 2019



La distinction entre une bonne écriture univoque et transparente et une mauvaise écriture opaque et équivoque est la distinction entre une écriture qui demeure le plus près de la voix originaire de la conscience et une écriture qui s'éloigne de cette voix et la travestit. Or cette distinction, rappelle Derrida, caractériserait la pensée occidentale de Platon jusqu'à Husserl. Elle caractériserait la pensée occidentale et non la pensée en général car, souligne Derrida, rien de tel n'apparait dans la tradition chinoise qui accorde à l'écriture une place primordiale. Selon Derrida, depuis les Grecs la pensée occidentale s'est pensée comme logos et le logos a été avant tout caractérise par la présence à soi, présence pure non médiatisée, Etre pur. Or le logos aurait aussi été caractérisé comme voix, non pas la voix au sens de l'oralité mais une voix plus originaire, plus pure, la voix " intérieure " de la pensée. Le privilège accordé à la pensée comme logos se traduirait au niveau du langage par le privilège accordé à la voix, celle de l'oralité, sur l'écriture. La voix serait privilégiée dans notre tradition parce qu'elle parait plus proche de l'origine qu'est la pensée que l'écriture : « l'essence de la Phoné serait immédiatement proche de ce qui dans la " pensée " comme Logos a rapport au " sens ", le produit, le reçoit, le dit. » (Derrida,La Grammatologie p.21). Dans ces conditions l'écriture est dévalorisée, elle est ramenée au statut d'un intermédiaire technique éloigné de la pensée, répétant la voix et même la répétant mal : « avec un succès inégalé et essentiellement précaire, le mouvement de la tradition philosophique aurait en apparence tendu à confiner l'écriture dans une fonction seconde et instrumentale : traductrice d'une parole pleine et pleinement présente, technique au service du langage, porte-parole. »" ( La Grammatologie ). Pour la pensée occidentale, l'écriture devrait être seulement le porte-parole de la voix, et avant tout de la voix originaire de la pensée ou de la conscience. Le problème c'est qu'elle n'est jamais un tel porte-parole et pour cette raison la pensée occidentale dresserait un procès à l'écriture, la rabaisserait. Cet abaissement procéderait d'une pensée se voulant pure, pleinement présente. L'abaissement de l'écriture qui caractériserait la pensée occidentale s'expliciterait en phonocentrisme. Il se traduirait par l'élévation de l'écriture alphabétique occidentale au rang de modèle de toute écriture. Pour la pensée occidentale les autres types d'écriture seraient moins perfectionnés, l'idéal devant être une écriture au service de la voix. C'est que, prétend Derrida, les autres systèmes d'écriture mettent en question par leur existence la pensée phonocentrique : l'écriture chinoise est étrangère à toute secondarité par rapport à la parole. Plus gravement, même en Europe, il existe une écriture non phonétique, l'écriture mathématique, qui mettrait en question de façon radicale le privilège de la voix dans la mesure où elle ne présuppose aucune voix : « nous avons déjà fait appel aux mathématiques théoriques : leur écriture n'a jamais été absolument lié à une production phonétique » (La Grammatologie). Au lieu donc de répéter servilement la dénonciation de l'écriture, il faudrait la comprendre comme un symptôme : si l'écriture n'était qu'un instrument pourquoi faudrait-il tant la redouter ? Déjà dans le Phedre Platon, bien malgré lui nous indiquerait que l'écriture est autonome par rapport à toute voix quand il reproche au texte écrit de « rouler partout ». Le procès fait à l'écriture serait donc la reconnaissance implicite et détournée de son autonomie, d'une autonomie que la conscience voudrait lui refuser. C'est que l'idéal d'une écriture au service de la voix de la conscience n'aura jamais été réalisée. En d'autres termes l'écriture n'a jamais été seconde par rapport à la voix. Mais si l’écriture n’a jamais été seconde par rapport à la voix, c’est que la pure voix n’a jamais eu lieu, elle est en effet toujours déjà traversée par l’écriture. Derrida prétend le montrer en commentant Saussure. Pour caractériser la langue, Saussure, souligne Derrida, ne se rapporte pas à la parole mais à l’écriture : « La langue – écrit Saussure – est comparable à un système de signes exprimant des idées, et par là comparable à l’écriture » (Cours de Linguistique générale, p.33). A ce titre, la différence traditionelle entre parole et écriture méconnaît que la langue fonctionne elle-même comme une écriture. Le privilège de la voix sur l'écriture dont parle Derrida est-il une caractéristique si évidente de notre tradition ? Des vocables comme logocentrisme et phonocentrisme aident-ils à penser ou ne seraient-ils pas plutôt ce qui empêche de penser ? On peut se le demander. D’abord, le prétendu logocentrisme que Derrida prétend lire chez Platon et Aristote repose sur une lecture pour le moins confuse. Ce qui est privilégié chez Platon et Aristote, c’est le Noùs. Le privilège du logos n’apparaît qu’avec les stoïciens qui constituent d’ailleurs le logos comme puissance de l’homme. La fameuse traduction du « zoon logon ekon » d’Aristote par « animal rationale » vient de la lecture de Porphyre. En outre les médiévaux savaient faire la distinction entre la ratio et l’intellectus, or « intellectus » ne traduit pas le « logos » des stoïciens, mais le « Noùs » d’Aristote. On pourrait aussi remarquer que le privilège de la voix n'est pas si évident, que dès Platon la voix est elle-même rabaissée et il y a des textes comme ceux de Leibniz ou de Descartes où l'écriture est nettement privilégiée sur la parole. Quoiqu'en dise Derrida, Platon écrit explicitement dans le Phèdre que « c'est donc une chose claire pour tout le monde : non il n'y a rien en soi de vilain à écrire des discours ». En fait nous n'avons rien dans notre tradition qui corresponde à un phonocentrisme fondamental comme le prétend Derrida. De Platon à Husserl, le décisif ne réside pas dans un privilège non évident de la voix sur l'écriture mais bien plutôt dans l’effacement de la voix au profit d’un certain type d’écriture, l’écriture de l’apprendre, l’écriture des mathémata. Cette écriture de l’apprendre se présente déjà chez Platon comme écriture mathématique. Derrida est donc bien naïf de penser que l’écriture mathématique met en question « la pensée occidentale ». Elle ne peut la mettre en question parce qu’elle est justement ce que la philosophie a bien souvent privilégié. La « tradition occidentale » (si tant est que ce vocable ait une pertinence) ne se caractérise aucunement par le « phonocentrisme » mais bien plutôt par le privilège accordé à une écriture qui ne suppose aucune voix antérieure et même aucun auteur pensable, l’écriture mathématique de l’apprendre. En fait nous n’avons pas appris à nous méfier de l’écriture, comme le prétend Derrida, nous avons surtout appris à nous livrer sans défense et sans aucune interrogation à l’écriture de l’apprendre. C’est pourquoi la contestation de « l’auteur » dans la philosophie française contemporaine est entièrement redevable d’une forme du triomphe de l’écriture de l’apprendre. Autant dire que cette prétendue « contestation » est en fait une soumission. Cette contestation de l’auteur repose d’ailleurs sur des confusions redoutables de l’auteur, du sujet et de l’homme comme l’a montré Manfred Frank. Quant au phonocentrisme, et pis, quant au phoncarlophallocentrisme, il s’agit tout au plus d’un produit de marketing philosophique ou comme le dirait Jacob Taubes d’un Witz.

François Loiret, Dijon, 2012, tous droits réservés.

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