• François Loiret

La révolution de la main qui donne.



Peter Sloterdijk, La révolution de la main qui donne, FAZ, 10/06/2009.

« Si l’on en croit les classiques, l’arbitraire et la crédulité sont au commencement de toute relation économique. Dans la célèbre phrase introductive de la deuxième partie de son Discours sur l’inégalité parmi les hommes de 1755, Rousseau s’est exclamé : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile ». Ainsi ce que nous nommons la « vie économique » commence avec la capacité d’ériger une clôture dissuasive et d’établir le terrain clôturé par une parole d’autorité sous le pouvoir discrétionnaire du maître : ceci est à moi. Le premier preneur est le premier entrepreneur, le premier bourgeois est le premier voleur. Il est inévitablement accompagné par le premier notaire. La gestion des sols excédentaires ne peut commencer qu’en présupposant une action pré-économique qui consiste purement et simplement dans le geste brutal de la prise de possession. Mais cela doit être consolidé par une légalisation postérieure. Un droit de propriété ne peut pas être maintenu dans la durée sans le consentement des « simples » qui croient en la validité de la première prise. Ce qui commence comme une occupation est scellé par le registre foncier. D’abord l’arbitraire, puis sa validation sous la forme d’une reconnaissance légale. Le secret de la société bourgeoise tient par conséquent dans la sanctification après coup de l’initiative violente. Il s’agit donc d’être le premier lorsqu’arrive le vol initial qui devient plus tard titre juridique. Celui qui arrive trop tard est puni par la vie. Celui qui existe du mauvais côté de la clôture demeure pauvre. Le monde apparaît au pauvre comme un lieu où la main possessive des autres s’est déjà tout approprié avant que lui-même entre en scène.

Les présuppositions arbitraires de l’économie.

Le mythe rousseauiste de la naissance de la société à partir de l’occupation des terres n’a pas été sans effet sur les lecteurs de la modernité politique. Marx a été si impressionné par le schéma de l’enclosure originaire qu’il a voulu reconduire la totalité de la préhistoire du capitalisme, la soit disant accumulation primitive, à l’arbitraire criminel de quelques grands propriétaires fonciers britanniques auxquels il est venu à l’esprit de clôturer de vastes zones de terres et d’y faire paître de grands troupeaux porteurs de capital laineux, ce qui ne pouvait naturellement survenir sans l’expulsion de l’ancien propriétaire ou de l’ancien usufruitier de la terre. Marx développa sa théorie du mode économique dont le capital est le moteur sous la forme d’une « critique de l’économie politique ». Il le fit sur la base du soupçon, inspirée par Rousseau, que toute économie repose sur des présuppositions arbitraires pré-économiques – sur des initiatives de clôture porteuses de violence, à partir desquelles l’actuel système de propriété de la société civile émergea à travers de nombreuses étapes intermédiaires. Les premières initiatives des beati possidentes équivalent originairement à des crimes- elles ne sont pas moins que la répétition du péché originel dans le domaine des rapports de propriété. La chute se produit dès la propriété privée se sépare du commun. Elle se poursuit dans chaque acte économique postérieur.

Réparation des injustices initiales.

C’est sur de telles conceptions que se fonde l’habitus moderne qui caractérise le marxisme, et pas seulement lui. Il s’agit de l’habitus de l’irrespect vis-à-vis du droit en vigueur, en particulier vis-à-vis du droit du bourgeois à l’inviolabilité de sa propriété. Cet irrespect croit que l’ « existant » est à considérer comme le résultat d’une injustice initiale. Parce que, conformément à cette considération, la propriété est reconduite à un « vol » originaire de la propriété commune diffuse, les propriétaires d’aujourd’hui doivent se faire à l’idée qu’un jour la correction des situations sera posée dans l’agenda politique. Ce jour se lèvera quand les simples d’antan renonceront à être de purs simples. Ils se souviendront alors du crime commis par les constructeurs de la première clôture. Remplis d’un élan révolutionnaire éclairé, ils se soulèveront pour détruire les clôtures existantes.

Dès lors la politique doit fournir un dédommagement pour les inconvénients supportés lors du premier partage. Il est maintenant temps pour l’universel de réclamer ce qui a été approprié par les premiers possesseurs privés. Au fondement de cet irrespect révolutionnaire, on trouve la conviction que la présence passé et à venir du légitime propriétaire ne signifie finalement rien. De l’irrespect à l’expropriation, il n’y a qu’un pas. Toutes les avant-gardes proclament qu’on doit d’abord commencer par le partage du monde.

Les voleurs au pouvoir.

Dans ce contexte, il est facile de comprendre pourquoi toute économie « critique » devait, après Rousseau, prendre la forme d’une théorie générale du vol. Là où les voleurs sont au pouvoir – puissent-ils se présenter comme maîtres établis depuis déjà longtemps- une science économique réaliste ne peut se développer que comme doctrine de la kleptocratie des biens aisés. Dans une perspective théorique, elle expliquera pourquoi les riches ont toujours été les dominants : qui s’est assuré la prise de possession initiale du terrain, sera prioritaire pour toute acquisition ultérieure de pouvoir. Dans une perspective politique, la nouvelle science de la main qui prend explique pourquoi l’oligarchie existante réelle ne peut être vaincue que par un renversement de l’acquisition initiale. Ainsi entre en scène la plus puissante pensée économico-politique du XIXe siècle. En raison de l’expérimentation soviétique de 1917 à 1990, elle codétermine aussi le siècle dernier. Elle exprime l’idée quasi homéopathique que seul un contre-vol moralement légitime par les plus nombreux pourrait remédier au vol initial par les peu nombreux. La critique de la kleptocratie aristocratique et bourgeoise, qui avait commencé par les thèses aux pressentiments menaçants de Rousseau, fut reçue par l’aile radicale de la révolution française avec l’enthousiasme féroce qui jaillit de la liaison dangereuse de l’idéalisme et du ressentiment. Aussitôt, le premier socialisme s’exclama : la propriété, c’est le vol. Dans son ouvrage sur la propriété, l’anarchiste français Pierre-Joseph Proudhon, auquel revient cette déclaration, avait exigé l’abolition de l’ordre ancien dans des associations de production sans hiérarchie- sous les applaudissements féroces du jeune Marx. Il est bien connu que quelques années plus tard Marx tourna le dos à ses aspirations proudhoniennes et prétendit être allé plus loin dans la recherche du fondement de la nature du problème de la propriété et eo ipso du phénomène du vol.

L’économie comme kleptocratie.

Si, dans la tonalité classique de l’irrespect, Marx pouvait inscrire plus tard sur ses drapeaux « expropriation des expropriateurs » , cela ne signifiait pas seulement la réparation future des torts antérieurs. Le postulat de Marx, porté par une théorie habilement confuse de la valeur, visait beaucoup plus l’élimination des situations de pillage renouvelées quotidiennement dans le système du capital. Ces situations posaient prétendument que la « valeur » de tous les produits industriels serait toujours partagée de manière injuste : le simple minimum vital pour les travailleurs, la riche plus value pour les propriétaires du capital.

De la théorie de la valeur de Marx s’ensuivait la thèse la plus lourde de conséquences qui fût jamais formulée dans le champ de la critique de la propriété. A sa lumière, la bourgeoisie, bien qu’elle soit aussi et de facto une classe productrice, apparait comme un collectif fondamentalement kleptocratique dont le modus vivendi est d’autant plus condamnable qu’il en appelle officiellement à l’égalité et à la liberté universelles – notamment la liberté contractuelle en matière d’emploi. Ce qui était conclu sous la forme juridique d’accords de libre échange entre l’employeur et le travailleur n’était en fait qu’une autre application de ce que Proudhon avait appelé « la propriété comme chantage ». Cela conduit directement à ce vol de valeur qui paraît prétendument au grand jour dans tous les gains réalisés du côté du capital. Sous le prétexte de donner se dissimulait dans tout paiement des salaires une prise : le pillage prenait l’apparence d’un échange libre et équitable. C’est seulement sur la base de cette stylisation moralisante des rapports économiques fondamentaux que le « capitalisme » pouvait devenir un terme de combat politique et une insulte systémique.

Poussé par le crédit.

C’est en tant que tel qu’il recommence à circuler aujourd’hui. Il incarne la poursuite de l’exploitation féodale des serfs et des esclaves avec les moyens d’exploitation modernes ou bourgeois des salariés. C’est ce qu’énonçait la thèse selon laquelle l’ordre économique « capitaliste » était mu par l’antagonisme de base entre le capital et le travail – une thèse qui, avec tout son pathos suggestif, reposait sur une fausse présentation totalement fausse des rapports. Le moteur de l’économie moderne n’est en aucun cas à rechercher dans l’opposition du capital et du travail. Il se dissimule bien plutôt dans la liaison antagoniste entre créanciers et débiteurs. C’est le souci du remboursement des prêts qui dès le départ conduit l’économie moderne – et compte tenu de ce souci, capital et travail sont du même côté. En ces jours de crise financière, on en fait après tout l’expérience à partir de la presse à scandale : le crédit est l’âme de toute entreprise et les salaires sont d’abord et le plus souvent payés avec de l’argent emprunté – et quand c’est sur les bénéfices, c’est seulement en cas de succès. La recherche du profit est un épiphénomène du service de la dette et l’inquiétude faustienne de l’entrepreneur en proie aux tourments perpétuels est le réflexe psychique du stress des taux d’intérêt.

Le capitalisme et l’Etat.

Toutefois, la supposition que le « capital » serait seulement le pseudonyme d’une énergie rapace insatiable continue à vivre dans les sottises de Brecht selon lesquelles l’attaque d’une banque ne signifie rien en comparaison à la fondation d’une banque. Où que l’on porte son regard, on retrouve constamment dans les analyses de la gauche classique, l’idée que le voleur est au pouvoir, aussi sérieusement dissimulé qu’il puisse être et quel que soit l’esprit paternel avec lequel de nombreux employeurs s’investissent pour leurs employés. Quant à « l’Etat bourgeois », il ne peut pas être beaucoup plus, selon ces hypothèses, qu’un syndicat pour la protection des « intérêts dominants » bien trop connus.

Il ne serait pas utile ici d’énumérer les erreurs et les malentendus inhérents à la construction erronée et aventureuse du principe de propriété sur la ligne qui conduit de Rousseau à Lénine en passant par Marx. Lénine a montré ce qui arrive lorsqu’on transpose la formule de l’expropriation des expropriateurs de la sphère des tracts sectaires à la terreur de l’Etat-parti. On lui est redevable de l’idée, non surpassée depuis, que les destins du capitalisme, comme de son adversaire présumé, le socialisme, sont inséparable du développement de l’Etat moderne.

Le monstre suceur d’argent.

En fait, si l’on veut saisir les activités de la main qui prend dans toute son actualité, il faut observer l’Etat contemporain. Pour comprendre l’inflation incroyable de l’activité de l’Etat dans le monde contemporain, il est nécessaire de rappeler la parenté historique du premier libéralisme et de l’anarchisme initial. Les deux mouvements étaient animés par la fausse hypothèse que nous irions vers une ère de l’affaiblissement de l’Etat. Alors que le libéralisme aspirait à l’Etat minimal qui gouverne de manière imperceptible ses citoyens et les laisse vaquer tranquillement à leurs affaires, l’anarchisme mettait à l’ordre du jour l’exigence d’un dépérissement complet de l’Etat. Dans ces deux postulats vivait l’attente typique du XIXè siècle et de sa pensée aveugle au système. L’attente que le pillage des hommes par les hommes prendrait fin dans un avenir prévisible : dans le premier cas, par l’abolition attendue de la puissance improductive de la noblesse et du clergé, dans le second cas par la dissolution des classes sociales traditionnelles en petits cercles désaliénés consommant ce qu’ils produisaient eux-mêmes.

L’expérience du XXè siècle a montré que le libéralisme et l’anarchisme avaient la logique du système contre eux. Qui voudrait développer un point de vue valable sur les activités de la main qui prend, devrait avoir en vue le plus grand détenteur de la puissance du monde moderne, l’Etat fiscal actualisé qui devait se développer de plus en plus comme Etat de la dette. C’est dans la tradition libérale que l’on y trouve en majorité des approches. On y a note avec une attention inquiète comment, en l’espace d’un siècle, l’Etat moderne se constitua en un monstre aux dimensions sans précédent qui aspire et crache de l’argent.

Expropriation par l’impôt sur le revenu.

Cela arriva avant tout par une extension fabuleuse de la zone de taxation, notamment par l’introduction de l’impôt progressif sur le revenu, qui ne représente pas moins en l’affaire qu’un équivalent fonctionnel à l’expropriation socialiste, avec l’avantage notable que la procédure peut être répétée d’année en année – au moins pour ceux que la ponction précédente n’a pas envoyé au fond. Pour apprécier le phénomène de la tolérance des riches à l’impôt, on devrait peut-être se rappeler que lors de la première levée de l’impôt sur le revenu en Angleterre, à la hauteur de cinq pour cent, la reine Victoria s’inquiéta da savoir si l’on n’avait pas franchi les limites du supportable. Entre temps, on s’est depuis longtemps habitué à des situations dans lesquelles une poignée de performants font les frais de plus de la moitié du budget national de l’impôt sur le revenu.

Avec une liste haute en couleurs de prises et de saignées qui touchent principalement la consommation, cela donne un résultat phénoménal : les Etats fiscaux complètement achevés réclament chaque année pour le fisc la moitié de leurs résultats économiques aux couches productives sans que les concernés aient recours à la réaction la plus plausible, la guerre antifiscale citoyenne. C’est le résultat d’un dressage politique qui aurait fait pâlir de jalousie tout ministre des finances de l’absolutisme.

Kleptocratie de l’Etat.

Compte tenu des situations décrites, on comprend facilement que la question de savoir si « le capitalisme » a encore un avenir est mal posée. Nous ne vivons pas du tout, aujourd’hui, dans le « capitalisme »- au contraire de ce que suggère depuis peu une rhétorique hystérique vide de pensée – mais dans un ordre de choses que l’on doit définir cum grano salis comme un semi-socialisme fiscalo-étatique animé mass-médiatiquement sur la base d’une économie privée. On l’appelle officiellement, avec pudibonderie, « économie sociale de marché ». En ce qui concerne les activités de ma main qui prend, on constate que depuis que son monopole a été confié au fisc national et régional, elle s’est mise, pour l’essentiel, au service des missions de la communauté. Celles-ci se sont vouées au travail de Sysiphe qui découle des exigences de « justice sociale ». Elles reposent toutes sur cette idée : qui veut prendre beaucoup, doit accorder beaucoup de faveurs.

De l’exploitation personnelle et directe de l’époque féodale, on est passé à l’époque moderne à une kleptocratie d’Etat qui n’est certes pas totalement désintéressée, mais bridée par la loi. Un ministre des finances moderne est un Robin des bois qui a prêté serment sur la constitution. Le prendre en toute bonne conscience qui caractérise la main publique se justifie idéalement ou pragmatiquement par son utilité indéniable pour la paix sociale – sans parler des autres prestations de l’Etat qui prend et qui donne. Le facteur de corruption se tient dans des limites modérées en dépit d’indications divergentes en provenance de Cologne et de Munich. Qui désirerait apporter la preuve contraire à la situation actuelle n’a qu’a se rappeler les conditions de la Russie postcommuniste où un homme sans patrimoine familial, comme Vladimir Poutine, a pu accumuler en quelques années de service à la tête de l’Etat une fortune personnelle de plus de vingt milliards de dollars.

L’exploitation renversée.

Aux observateurs libéraux du monstre qui prend, sur le dos duquel chevauche le système actuel de prévoyance de l’existence, revient le mérite d’avoir souligné les dangers inhérents à la situation qui prévaut. Ces dangers sont la surrégulation, qui fixe dans d’étroites limites l’élan entrepreneurial, la surtaxation qui punit la réussite, et le surendettement qui entremêle gravité de la situation et frivolité spéculative autant dans le privé que dans le public. Ce sont les auteurs de tendance libérale qui ont les premiers remarqué qu’une tendance au renversement de l’exploitation était inhérente aux conditions actuelles. Si dans l’Antiquité, les riches vivaient immédiatement et sans équivoque aux dépens des pauvres, il arrive dans la modernité économique que les improductifs vivent immédiatement aux dépens des productifs – et ce sur le fond d’une méprise, à savoir que les improductifs croient qu’on leur fait subir une injustice et qu’on leur doit plus.

Futurs endettés.

En effet, il y a un peu plus de la moitié de la population des nations modernes, dont le revenu est nul ou faible, qui est exonéré d’impôts et dont la subsistance dépend largement des performances de la partie active imposée. Si des perceptions de cette sorte devaient se propager et se radicaliser, on pourrait en venir au cours du XXIe siècle à des désolidarisations à grande échelle. Elles seraient la conséquence de ce que la thèse plausible des libéraux sur l’exploitation des productifs par les improductifs l’emporte sur la thèse beaucoup moins plausible de l’exploitation du travail par le capital soutenue par les gauches. On peut épargner des heures à en peindre les conséquences post-démocratiques.

Le plus grand danger pour l’avenir du système réside dans la politique d’endettement des états empoisonnés par le keynésianisme. Elle contribue discrètement et immanquablement à une situation dans laquelle le débiteur expropriera encore une fois ses créanciers- comme cela c’est souvent produit dans l’histoire des ponctions, de l’époque des pharaons à celle des réformes monétaires du XXe siècle. La nouveauté est par-dessus tout le phénomène actuel de la dimension pantagruélique de la dette publique. Qu’elles passent par l’annulation, la dépréciation, la faillite, les réformes monétaires, l’inflation, les grandes expropriations prochaines sont en route. Le titre du scénario de l’avenir est déjà connu : le pillage de l’avenir par le présent. La main qui prend touche à la vie des générations à venir- l’irrespect touche les fondements naturels de la vie et la succession des générations.

La seule puissance qui pourrait résister au pillage de l’avenir aurait pour présupposé une refondation sociopsychologique de la « société ». Elle ne serait pas moins qu’une révolution de la main qui donne. Elle conduirait à l’abolition de la contrainte fiscale et à la transformation des impôts en dons à la communauté – sans que le domaine public en soit appauvri. Ce changement thymotique devrait montrer que dans l’éternel conflit entre la cupidité et la fierté, cette dernière peut parfois avoir le dessus. »

#Sloterdjik

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© 2015 par François Loiret

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