• François Loiret

L'anarchisme ontologique de Deleuze.



Je ne prétends pas ici circonscrire l’approche ontologique de Gilles Deleuze, je m’en tiendrai seulement à son approche de l’univocité de l’étant chez Duns Scot. Deleuze pratique dans Différence et Répétition un anarchisme ontologique revendiqué, si l’on peut oser l’expression, qui culmine dans cette déclaration : « L’univocité de l’être signifie donc aussi l’égalité de l’être. L’Être univoque est à la fois distribution nomade et anarchie couronnée » (p.55). L’approche de l’univocité de l’étant, que Deleuze persiste à nommer « être », s’inscrit chez lui dans un dispositif que l’on pourrait nommer « politique » qui est structuré par trois oppositions, celle du nomadisme au sédentarisme, celle de l’égalité à la hiérarchie, celle de la propriété à l’absence de propriété. Dans les termes de Deleuze, la doctrine de l’analogie de l’étant va de pair avec une hiérarchisation de l’étant, le sédentarisme et la propriété si nous comprenons que sédentarisme et propriété se caractérisent par des contours fermes que la hiérarchisation de l’étant fonde. La doctrine de l’analogie est selon Deleuze celle d’une participation différenciée à l’étantité dans laquelle la différence est subordonnée à l’identité, le multiple à l’un. Celle de l’univocité se marquerait par une libération des différences et du multiple sur un mode nomade puisque l’égalité de tous les étants dans l’univocité opérerait une déhiérarchisation de l’étant. On remarquera d’abord que l’opposition du nomadisme au sédentarisme, des distributions aux contours fermes, de l’absence de propriété à la propriété repose sur une compréhension pour le moins curieuse du nomadisme et de la propriété. Les peuples nomades, comme l’a remarqué Marx, ont des territoires de chasse, de cueillette et de pâturage qui sont délimités au point que les litiges concernant ses territoires ne cessaient pas. Dans les Balkans, les litiges opposant les pasteurs macédoniens et albanais à propos des territoires de pâture étaient constants. Les pâtures étaient des propriétés communes délimitées et le nomadisme n’était en rien une distribution an-archique, il avait lui aussi son arché. Quant à l’étant univoque de Duns Scot, il ne correspond à rien à un égalitarisme ontologique et n’ouvre pas la voie à un nomadisme des différences. La pauvreté de l’étant univoque n’est en rien l’affirmation que tous les étants sont égaux dans l’être, bien au contraire. Il faut accorder à l’étant la primauté, comme le fait souvent la lecture standard de Duns Scot, pour croire que l’univocité de l’étant pourrait signifier une égalité des étants dans l’être. Ce n’est pas dans la doctrine de l’univocité de l’étant que l’étant importe, c’est dans celle de l’analogie de l’étant. En effet, si l’étant a la primauté, si tout étant est ce qu’il est en ce qu’il est un étant, la différenciation de l’étant créé et de l’étant incréé impose que l’étant ne se puisse pas se dire univoquement, mais analogiquement pour préserver cette différenciation. Mais chez Duns Scot, l’univocité de l’étant signifie que le déterminant l’emporte totalement sur le déterminé, le fini et l’infini l’emportent sur l’étant. Quand je dis « étant infini », toute la charge porte sur l’infini, non sur l’étant et de même quand je dis « étant fini », la charge porte sur fini, non sur étant. On ne peut comprendre la théorie scotienne de l’univocité si l’on fait complètement l’impasse sur l’infinité. A la différence des tenants de la doctrine de l’analogie qui ne pouvaient concevoir l’infinité positivement, mais la concevaient négativement, à la manière grecque, Duns Scot développe un concept entièrement positif de l’infinité. Ce n’est plus l’infinité qui dit une négation, mais la finité, Heidegger s’en souviendra lorsqu’il tentera de réhabiliter la finitude. Lorsque je dis « Dieu est un étant », « le cheval est un étant », je ne dis pas du tout que Dieu et le cheval sont égaux dans l’être, car je n’ai encore rien dit ou presque. Dire que l’étant est univoque, ce n’est pas dire qu’il se dit de la même manière de Dieu ou du cheval, c’est dire qu’il est capable de l’infinité aussi bien que de la finité. La latitudo entis s’étend de la finité intensive à l’infinité intensive. Cette latitude des intensités n’est en rien une libération nomades des intensités, elle est constitutive d’une hiérarchie au sens strict. Dire Dieu, et le dire métaphysiquement, pas théologiquement, ce n’est jamais dire « Dieu est un étant », c’est dire « Dieu est l’étant infini », l’étant qui remplit la plus haute capacité d’être de l’étant et qui possède l’être au degré d’intensité le plus haut. Dire le cheval, ce n’est pas dire « le cheval est un étant », c’est dire « le cheval est un étant fini », un étant qui, comparé à Dieu, se définit par une privation d’être. La différenciation fondamentale de l’infini et du fini, avec laquelle tout commence, ne permet donc en rien de parler d’un égalitarisme ontologique et elle ne permet pas plus de parler d’un nomadisme des différences. Deleuze n’a pas tenu compte d’une différenciation subtile faite par Duns Scot. On ne peut parler d’égalité ou d’inégalité que dans la mesure où l’étant est déterminé par la grandeur (magnitudo). L’étant dans sa neutralité n’est ni égal, ni inégal. L’égalité et l’inégalité, enseigne Duns Scot, supposent la grandeur. Or l’innovation de Duns Scot est de différencier deux types de grandeur, la grandeur catégoriale, extensive, celle que connaît Aristote, sous le nom de quantité et la grandeur transcendantale ou intensive, la magnitudo sine quantitate. Egalité et inégalité ontologique n’apparaissent qu’avec la magnitudo sine quantitate qui la fonde. C’est dans la mesure où l’étant est déterminé par la magnitudo sine quantitate, par la grandeur transcendantale, qu’il peut être dit égal ou inégal. Or cette grandeur purement intensive ne se présente qu’avec la disjonction fini/infini. L’étant n’est donc ni égal, ni inégal, car égalité et inégalité sont des déterminations de l’étant. Ainsi, contrairement à ce que soutient Deleuze, dans la mesure où l’étant est l’indifférencié, le non déterminé, il ne peut être un plan d’égalité ontologique. On objectera : si tout commence avec la différenciation fini /infini, tout commence donc avec la différence et donc l’étant est subordonné à la différence, l’identité est soumise aux différences. Mais l’étant constitue-t-il un pôle d’identité ontologique ? Tout au plus un pôle d’unité de sens car l’ontologique proprement dit ne commence qu’avec les déterminations. Plus qu’un pôle d’identité, l’étant univoque dit une capacité d’être indéterminée ouverte à plus d’un mode d’être et plus précisément ouverte à l’infinité. Cela suppose de prendre en considération la théorie scotienne de la ratitudo, et donc la différence étant/non étant, d’une part, la différence étant possible/étant impossible d’autre part. La question ne se pose pas fondamentalement en termes d’identité et de différence, elle se pose en termes de capacité d’être et de degrés d’être et les degrés d’être établissent une hiérarchie. Lorsque Deleuze affirme que Duns Scot, avec sa théorie de l’univocité de l’étant comme étant neutre, indéterminé, indifférent cherche à fuir le panthéisme (« Et l’on voit l’ennemi qu’il s’efforce de fuir, conformément aux exigences du christianisme : le panthéisme », p.57), il lui attribue un combat qui n’était en rien le sien. Duns Scot n’avait pas lu l’Ethique de Spinoza, et ses adversaires, ceux qu’il s’était choisi, ou ceux qui s’étaient imposé, n’étaient qu’ils soient musulmans ou chrétiens en aucun cas des panthéistes. La doctrine scotienne de l’univocité de l’étant ne conduit pas aux « anarchies couronnées » pas plus que la revendication de la pauvreté par François d’Assise ne conduit à un anarchisme négateur du droit comme veut le faire croire Agamben.

François Loiret, Colmar, 2012, tous droits réservés.

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