• François Loiret

Le onzième commandement.

Mis à jour : 6 juin 2019



Peter Sloterdijk, Le onzième commandement : l’impôt progressif sur le revenu, FAZ, 27/09/2009.

« Chers collègues, soyez remercié pour l’envoi de l’attaque du professeur de philosophie de Francfort, Axel Honneth, qui saisit comme une opportunité mon essai paru le 10 juin dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung pour faire le procès de tout mon travail philosophique et littéraire. Vous nommez l’événement une « forte attaque » et j’ai le pressentiment de ce que vous voulez dire bien que je crois observer dans ce qui est allégué plus de surdité que de précision. Dans cette situation, vous proposez ce qui pourrait conduire, dans des conditions favorables, à une explication devant un large public : une réponse de l’attaqué aux reproches de la partie contraire et une invitation des participants à la discussion à un « grand débat ». Il n’y aurait rien à objecter en principe à une telle conduite – l’égalité dans les armes et l’équité dans la présentation journalistique. Malheureusement, dans le cas présent les prémisses pour une telle controverse ne sont pas données. Les lecteurs du Zeit ne connaissent pas la plus grande partie de l’article incriminé – pour respecter l’équité, cet article aurait du être réimprimé afin que les lecteurs de votre journal aient la chance d’apprendre ce dont il était question. Tout le reste ne peut conduire qu’à un combat de boxe de l’ombre que l’article publié dans le Zeit le 24 septembre ouvrait par quelque curieux coups en l’air. De mon point de vue, il n’y a aucun dout : lorsqu’un essai, comme celui qu’on a nommé, reçoit de vifs applaudissements d’un côté, comme on l’a remarqué, et est si violemment combattu et caricaturé de l’autre, comme le montre l’attaque du professeur de philosophie, il doit avoir touché un point très sensible. Les questions du donner et du prendre sont vraisemblablement les affaires les plus sensibles – à côté de celle de la sexualité- de celles qui peuvent être traitées devant un public. Indéniablement, ce sont des questions qui agitent les passions thymotiques (la fierté, la colère et le ressentiment). Dans mon livre « Colère et Temps, j’ai consacré de vastes réflexions à ces affections.

Un système de la redistribution sans précédent historique.

J’expose à nouveau en raccourci ce sur quoi mon récent essai, dans le contexte du débat ouvert par le FAZ sur la crise du capitalisme, voulait porter. L’Etat fiscal moderne a mis fin à l’ère du pillage unilatéral des pauvres par les puissants- fait qu’absolument personne au monde ne regrettera. La proposition de Proudhon, « la propriété, c’est le vol », avait porté au concept de manière polémique l’ancien ordre des choses. Depuis la modernité politique a développé un système de redistribution sans précédent historique dans lequel l’Etat social et libéral s’approprie d’année en année à peu près la moitié de la valeur ajoutée produite par la société économique et la redistribue en conformité à ses fonctions et à ses devoirs. En Allemagne, la masse écrémée s’élève régulièrement à la somme de 1000 milliards de dollars depuis 2000. L’ «Etat qui prend » repose encore aujourd’hui – au moins pour les partis de gauche- sur la conviction que la correction du vol originaire injuste réside dans un contre vol qui rétablit la justice. Depuis le XIXè siècle on appelle cette procédure en langage marxiste : « l’expropriation des expropriateurs ». Mon essai perçoit ce développement dans une perspective inconditionnellement positive. Je ne suis pas fatigué de confesser depuis des années et de conférences en conférences ma conviction que l’impôt progressif sur le revenu représente la conquête morale la plus importante depuis les Dix Commandements. Parce que je trouve la figure du contrevol importante- pour ne pas dire époquale- (elle a marqué l’histoire de Rousseau à Steinbrück en passant par Marx et Lénine), je la remplace occasionnellement par le mot provocateur « kleptocratie », terme approprié à réveiller les possédants et les non possédants de leur sommeil dogmatique.

Plaidoyer pour la conversion de l’expropriation en don.

Comme avocat impénitent d’une logique social-démocrate (ou comme je préfère le dire pour plus de clarté : semi-socialiste), j’ai seulement quelques objections de poids à faire à la situation existante. Je suis choqué que personne ne mette en question comme tel le système actuel de contrainte fiscale. Même si l’on discute ça et là de la simplification du processus de taxation et de réformes visant à la « justice sociale », nulle part on n’envisage hypothétiquement s’il ne serait pas mieux de le remplacer par une pratique réglée de dons publics. En fait, mon essai se termine par un appel à une expérience de pensée politiquement et moralement exigeante. Supposons que l’Etat moderne emploie effectivement à peu près les sommes qu’il recouvre par la contrainte fiscale : il doit les recevoir. Pourtant, ne serait-il pas plus noble et plus productif socialement et psychologiquement que ces contributions ne soient pas versées du fait de la contrainte fiscale, mais qu’elles soient transformées en dons volontaires des citoyens actifs à la communauté ? Dans ce déplacement de l’expropriation au don, ne pourrait-on pas parler effectivement d’une société civile dans laquelle les citoyens seraient liés à la communauté par un dépassement de soi permanent et une affirmation constante de l’avoir-en reste- quelque-chose ? Le tournant d’une forme de société dominée par le désir à une forme de société mue par la fierté ne serait-il pas produit par un tel changement dont beaucoup de critiques de la situation actuelle – y compris à gauche- semblent rêver ? Que doit-il venir d’une gauche qui adhère exclusivement aux concepts d’expropriation et d’imposition et qui ne pense pas à une éthique du don ? Lisons, à partir de cet arrière-plan, le discours du professeur de philosophie qui occupe deux pleines pages de votre journal afin qu’il communique les résultats de sa compréhension de mon article au public ! Que lisons-nous ? Que l’on en croit ses yeux ou non, nous y lisons ce qui suit : l’auteur de l’essai de la FAZ appelle les citoyens à la « guerre anti-fiscale » ! En fait : l’homme de bien dont beaucoup trouvent regrettablement les vues intéressantes a finalement dépensé son crédit. Oui, on a raison de se faire du souci pour la démocratie tant qu’on accorde de l’attention à des voix manquant de sérieux comme celle-ci.

Une affirmation fondamentale renversée sur la tête.

Le procédé auquel recourt notre professeur pour s’exprimer n’est certainement pas nouveau. Il invente une thèse absurde afin de pouvoir s’exciter sur elle et - tout en exhibant son hystérie- il désire faire participer le plus grand nombre possible de non avertis à son excitation. Habituellement une telle chose fonctionne plutôt bien dans ce pays avant qu’une lecture plus précise conduise à rééquilibrer l’événement. Chère rédaction du Zeit, je puis maintenant vous expliquer simplement pourquoi je ne participerai pas au débat que vous suggérez. Un débat suppose des connaissances, dans notre cas, ce serait de nombreuses lectures des écrits de la partie critiquée. Mais lorsque notre professeur de philosophie, dans son excitation, est incapable et peu désireux de recevoir dans les règles de l’art un essai de dix, douze pages sans entreprendre de grandes déformations, oui sans renverser sur la tête l’affirmation fondamentale de l’essai, il est alors a priori dépourvu de sens de discourir avec lui de la différence entre sa « manière de philosopher » et la mienne.

Un retard de lecture de huit mille pages.

La vérité est que notre professeur a, par rapport à mon travail, un retard de lecture estimé amicalement de six à huit mille pages – ce qui signifie en substance qu’il connaît moins de dix pour cent de mes publications. Peut-être n’en connaît-il pas autant et le reste qu’il connait l’est de manière superficielle et sans bonne volonté pour un compte rendu adéquat. Face à un tel déficit, feuilleter précipitamment et citer aléatoirement des livres ouverts de manière arbitraire n’est d’aucun secours. C’est précisément le procédé auquel il recourt dans l’article du Zeit pour feindre de savoir. Tout ce que l’auteur de l’article polémique mentionne de mes écrits se réduit à des citations de dernière minute. Ses commentaires sont de bout en bout décevants et, au niveau de la plus simple compréhension, sont le plus souvent faux. Seul un fait moralement pertinent parle en faveur de ses remarques sur mon travail : il est trop désintéressé, trop fatigué et manque trop d’humour pour pouvoir le contredire. Personne ne l’a contraint à avoir une opinion de mes livres, mais s’il désire en exprimer une, il doit l’exposer sur la base de connaissances et non sous l’influence de réflexes automatiques de défense. Un dernier mot à propos du large débat que vous souhaitez sur l’opposition entre « philosophie du professeur » et « philosophie du littérateur ». Cela ne pourrait conduire à une explication éclairante que si l’opposition telle qu’elle est formulée existait. En vérité, je crains qu’un tel front n’existe que dans l’imagination d’observateurs extérieurs dépourvus de compréhension. Il n’y a que des arguments plausibles et non plausibles, la pensée créative et la pensée stagnante, la réflexion courageuse et la réflexion lâche, l’esprit généreux et l’esprit borné, les écrits intéressants et les écrits ennuyeux. Il serait fou de croire que de telles oppositions ont à faire avec la « différence générique » du style académique et du style littéraire. Ce serait une insulte pour les bons auteurs des deux côtés et une offense aux bons lecteurs là comme ici. Jugez-vous-mêmes maintenant où classer notre professeur de philosophie un tant soi peu méchant et très faible lecteur.

Qu’apprend-on de toute cette affaire ? je pense : rien de tout ce qui n’était pas depuis longtemps évident. Je possède depuis très longtemps une ample collection d’exemples de ce à quoi des collègues qui ont décroché sont prêts à aller pour ajourner leur stagnation et leur frustration. Notre malheureux professeur en a désormais ajouté un autre. Une nouvelle information est-elle délivrée ? Je n’en vois aucune, à l’exception de celle-ci : de même qu’il n’y a pas de limite définissable à l’avidité des managers de la finance, il n’y a pas de limite légale à la concentration de toxiques chez les professeurs de philosophie malheureux ».

Traduction de François Loiret, Colmar, 2011.

#Sloterdjik

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