• François Loiret

Nietzsche et l'hédonisme.



Poser l’hédonisme comme problème et qui plus est comme problème philosophique de fond, ne serait-ce pas prendre pour important ce qui est sans importance ? C’est ce qu’affirme avec netteté Nietzsche (1844-1900) dans Par delà Bien et Mal :

« Hédonisme, pessimisme, utilitarisme, eudémonisme, toutes ces philosophies qui mesurent la valeur des choses d’après le plaisir et la douleur, c’est-à-dire d’après des phénomènes accessoires, sont des philosophies superficielles et donc des naïvetés » § 225, p.143.

Le plaisir est un phénomène accessoire et donc superficiel, déclare ici Nietzsche. Il en va d’ailleurs de même de la douleur. Si Nietzsche associe ici plaisir et douleur, c’est que cette association est ancienne. Comme le précise la suite du paragraphe, toutes les philosophies visées ici supposent qu’il faut éliminer les sources de douleur et du même coup augmenter les sources de plaisir. Eliminer les sources de douleur, précise Nietzsche, c’est lutter contre la maladie, la misère et l’oppression sociales, amener chacun au bien être. Le bien être dépend de la relation du plaisir et de la douleur : si le plaisir l’emporte sur la douleur, alors il y a bien être. Dans le cas contraire, il y a mal être. Sont superficielles les philosophies qui évaluent tout ce qui existe selon le plaisir et la douleur et qui supposent ainsi que ce qui cause de la souffrance ne vaut rien, que ce qui cause du plaisir vaut quelque chose. Le plaisir et la douleur sont alors les instruments d’évaluation de tout, y compris de la vie humaine, individuelle ou collective, et pour que la vie humaine vaille la peine d’être vécue, il serait nécessaire d’abolir au maximum la souffrance. Nietzsche s’emporte durement contre une telle évaluation qui constitue toute source de douleur ou de souffrance en quelque chose de nuisible. A ses yeux, le triomphe d’une telle évaluation reposant sur le plaisir et la douleur, conduit tout droit à l’abaissement de l’homme. Un homme qui n’aurait en vue que le bien-être, que le maximum de plaisir et le minimum de douleur, est nécessairement un être ridicule et méprisable. Nietzsche le nommera plus tard « le dernier homme ». Mais pourquoi la lutte contre la douleur, l’abolition de la souffrance, l’augmentation du plaisir conduiraient-ils à l’abaissement de l’homme ? Nietzsche le dit explicitement : tout ce qui est grand en l’homme lui vient de la capacité de souffrir de sorte que lui ôter cette capacité, c’est l’amoindrir. Affronter le danger, supporter le malheur, l’endurer, c’est cela qui rend l’homme plus grand, plus fort, plus ingénieux. Ce n’est pas la diminution des souffrances et l’augmentation des plaisirs qui amène l’homme à se dépasser. Si l’homme est un être qui doit se dépasser, et pour Nietzsche, il en est ainsi, alors il ne peut éviter la souffrance qu’impose un tel dépassement. La culture, qui est bien au sens de Nietzsche la forme du dépassement de l’homme, ne naît pas de la protection contre tout ce qui fait souffrir, elle naît de l’exposition consentie à tous les dangers et à toutes les menaces. Nietzsche ne se contente en rien d’inverser les signes de l’opposition en soutenant que ce qui est source de douleur est profitable à l’homme et que ce qui est source de plaisir lui est nuisible. Il pose tout autrement le problème, à savoir l’homme veut-il son rabaissement ou son dépassement ? S’il veut son dépassement, il ne peut éviter la souffrance, et il ne peut donc donner la priorité à l’abolition des souffrances. Ce n’est pas que toute souffrance soit en soi un bien, c’est que l’énergie dépensée dans l’abolition des souffrances est une énergie perdue pour le dépassement de l’homme. Il va de soi que pour Nietzsche, ce dépassement de l’homme par l’homme ne concerne qu’une minorité, et que c’est cette minorité qui est sacrifiée par toutes les philosophies qui évaluent tout selon le plaisir et la douleur. Par rapport à ce qui doit importer à la philosophie, à savoir mener l’homme, ou plus exactement une minorité d’hommes, vers le grand, le plaisir et la douleur sont des questions purement accessoires et toute philosophie qui en fait quelque chose d’essentiel mérite à peine le nom de « philosophie ». L’évaluation que Nietzsche balaye d’un trait de plume n’est pas du tout celle du plaisir et de la douleur, mais au fond celle de la vie humaine selon le plaisir et la douleur. Ceux qui évaluent la vie selon le plaisir et la douleur restent superficiels car la question de la valeur de la vie doit être posée autrement, elle doit être posée en terme de grandeur et de petitesse. Pour être grande une vie doit admettre la douleur, ce qui d’ailleurs ne signifie en rien qu’elle soit sans plaisir, mais supposer que la vie ne vaut quelque chose que si elle suppose la disparition la plus grande des sources de douleur, c’est envisager une vie au rabais. Dans la perspective qui est celle de Nietzsche, toute philosophie hédoniste ou toute doctrine plus ou moins philosophique qui se veut hédoniste, est superficielle. L’hédonisme qui constitue le plaisir en bien et en fait même le seul bien manque complètement ce qui importe philosophiquement. Ceux qui aujourd’hui se proclament « hédonistes » tout en se réclamant de Nietzsche passent donc complètement à côté de ce qui est en question pour Nietzsche et ne sont rien d’autre que des porte-paroles du dernier homme qu’ils soient « nietzschéen de gauche » ou « nietzschéen de droite ». Les hédonistes modernes sont donc soit dans une naïveté pré-philosophique, soit de mauvaise foi, leur hédonisme dissimulant tout autre chose, à savoir que l’enjeu réel de leur propos n’est pas le plaisir lui-même. Quant au culte nietzschéen de la culture qui est indissociable de son approche du surhomme, il ne montre en rien le caractère intempestif du philosophe. La lecture de Nachsommer l’a par trop marqué.

François Loiret, Dijon, 2012, tous droits réservés.

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